‹ Les Evêques et archevêques de Paris depuis Saint Denys jusqu'à nos jours avec des documents inéditsChapitre 6 sur 52 · LE CONCORDAT · texte numérisé non relu

LE CONCORDAT

La Religion au début du Consulat. — Les négociations du Concordat. — M. de Talleyrand. — Les plénipotentiaires. — Les textes des divers projets successivement discutés. — Politique du gouvernement français. Dépêches et rapports inédits. — Conséquences du Concordat pour l'Eglise. — Sa situation nouvelle. — L'autorité du pape augmentée par la Révolution.

Pour être moins apparente qu'en 1793, l'anarchie religieuse n'en était ni moins réelle ni moins profonde au début de l'année 1800. La question ecclésiastique s'imposait au gouvernement consulaire avec une force d'autant plus grande, que l'ordre nouvellement rétabli dans les matières politiques et administratives, rendait plus visible et plus choquant le désordre qui régnait encore dans l'Eglise.

On parlait d'absolution générale, on demandait que les pasteurs constitutionnels d'églises vacantes par mort ou démission reçussent un nouveau visa do leur

légitime évêque. Des plaintes nombreuses sur la situation religieuse parvenaient au pouvoir, des mémoires lui étaient adressés. Les possesseurs de biens nationaux n'étaient pas les moins inquiets, les solutions les plus bizarres, les plus contradictoires étaient chaque jour proposées.

On poussait le premier consul à se déclarer le chef d'une religion nouvelle, ou à adopter la religion protestante. - Il ferait, disait-on, tout ce qu'il voudrait. — Oui, répondait-il, mais dans le sens des besoins vrais et sentis de la France, r

Il pouvait ce qui était dans le sens des opinions régnant dans le moment en France, mais pas davantage. 11 le pouvait mieux, plus puissamment qu'un autre, mais il ne pouvait rien contre le mouvement actuel des esprits.

— Je suis bien puissant aujourd'hui, s'écriait le premier consul, eh bien! si je voulais changer la vieille religion de la France, elle se dresserait contre moi et me vaincrait.

Le premier consul vit dans le Concordat un bien politique ; ce traité s'offrit à M. de Talleyrand comme un mal nécessaire. Les négociations, qui durèrent neuf mois, furent suivies en partie double, d'un côté, par l'abbé Bernier et Mgr Spina à Paris, de l'autre, par le ministre des relations extérieures, Talleyrand et le cardinal Consalvi à Rome, sous le couvert du plénipotentiaire français auprès du pape, M. Cacault. Napo-

léon voulait sincèrement le succès, mais il tenait à ce que l'on fît vite, et selon ses ordres. Bernier cherchait à retirer de cette grave affaire un chapeau de cardinal et, si possible était, l'archevêché de Paris ou son équivalent; Spina, pressé par Bernier, qui lui-même subissait l'influence de Talleyrand et de Bonaparte, ne savait comment accorder les exigences du cabinet de Paris avec les procédés solennels , circonspects et môme un peu lents, de sa cour. A Rome, le cardinal Consalvi, secrétaire d'Etat de Sa Sainteté, avait un intérêt majeur à conclure. Le Concordat qui donnait la paix religieuse à la France, affermissait dans les mains du pape les Etats qu'on venait de lui rendre ; il faisait présager un traité analogue pour l'Italie. Consalvi craignait toutefois de paraître trop faible envers cette République française, dont le défunt pape et le Sacré- Collége avaient eu tant à se plaindre.

Notre ministre M. Cacault, placé entre les deux parties contractantes, faisait de son mieux pour qu'on se hâtât à Rome , pour qu'on prît patience à Paris. Son concours fut aussi précieux au chef de l'Eglise qu'à notre pays ; il s'employa avec la meilleure foi du monde, non sans habileté, et fit preuve d'un vrai tempérament diplomatique. D'ailleurs , il y allait pour M. Cacault de sa réputation et de son avenir. Malgré les entraves que son chef hiérarchique apportait à la négociation et les malentendus qu'il suscitait, notre représentant à Rome était trop fin pour n'avoir pas

SU deviner la volonté du premier consul et pour n'ignorer pas que celui-ci ne pardonnait pas un échec.

Quant à Talleyrand, son rôle fut des plus équivoques ; il avait ses raisons particulières pour manquer d'enthousiasme envers le culte catholique, il redoutait la rentrée en France de ses anciens confrères de l'épiscopat, témoins de son apostasie ; il ne lui déplaisait point de prolonger la situation qui permettait à chacun de pêcher en eau trouhle ; bref, cet homme de la pacification, comme l'appelle Royer-Collard , s'ingénia, jusqu'au dernier jour de la discussion des articles, à faire naître la discorde.

M. d'Haussonville^ croit que Talleyrand ne prii point de part aux négociations du Concordat ; l'ancien évêque d'Autun y joua au contraire an rôle prépondérant. Cet éminent diplomate fit même tous ses eiforts pour faire échouer l'œuvre de pacification ; durant six mois il fit surgir des difficultés de toute nature; il n'épargna rien ou presque rien pour compromettre le succès des négociations et s'il partit pour les eaux avant la signature du traité, c'est qu'il se sentit impuissant à en suspendre la marche, à en retarder la conclusion.

Enfin l'on aura une idée précise des principes singuliers du gouvernement en matière de culte, en lisant la lettre suivante, écrite par le citoyen Portalis, au milieu même des négociations du Concordat :

(1; L'Eglisti romaine et le premier Empire.

SECONDE PAUTU:. 99

LE CONSEILLER d'ÉTAT CHARGÉ DE TOUTES LES AFFAIRES CONCERNANT LES CULTES AU MINISTRE DES RELATIONS EXTÉRIEURES.

Le 24 frimaire an X.

- J'ai reçu, citoyen ministre, une pétition d'Isacarus Bethlemit, prélat du rit grec, qui expose que les services qu'il a rendus aux Français l'ayant obligé de quitter Rome, il a été dépouillé de ce qu'il possédait, et se trouve en France dans la plus grande détresse : il demande à exercer dans les églises de Paris les fonctions de son ministère, et cette demande a pour but de se procurer par là des moyens de subsistance.

r Dans un moment où l'exercice des cultes n'est soumis à aucun règlement, où la rivalité des prêtres donne souvent entre eux matière à des mécontentements, et à des réclamations, il serait sans doute imprudent de satisfaire les vœux du prélat Isacarus, et je pense que tout autre moyen de lui procurer des ressources serait plus convenable ; jiisqità Vépoque où les églises ayant des chefs connus, il lui sera possible de s entendre avec eux pour y exercer ses fonctions »

Signé : PortalisI.

(1) Ce document et ceux qui sont contenus dans ce chapitre, sont extraits des archives des Affaires étrangères. (Correspondance de Rome. — Années 1800 et 1801.) Ils sont entièrement inédits, et de nature à jeter un jour nouveau sur cette négociation dont les suites ont été si importantes.

C'est pourquoi nous avons cru devoir les publier in extenso

Le 1 ^^ frimaire an IX , un rapport annoté de la main de Talleyrand, et signé de lui, fut adressé au premier consul par le département des relations extérieures :

Le ministre, « co72sidérant la religion romaine dans ses rapports avec le gouvernement de la République ^ s'exprimait ainsi :

- Le gouvernement vient d'accorder à la religion romaine un assez grand degré de tolérance; elle en jouit, ce me semble, d'une manière assez calme, mais cette disposition tient plus à l'espoir qu'elle a d'une tolérance plus étendue, qu'au sentiment direct de celle dont il lui est permis de jouir.

w II s'agit maintenant d'examiner quelle doit être l'étendue de la tolérance que les partisans de la religion romaine ont le droit d'attendre de la justice éclairée du gouvernement pour l'exercice de leur ctilte.

r> La religion romaine n'a rien de local, de partiel, de national, elle est universelle dans ses perspectives, dans les bases de son institution, dans la marche générale de son organisation intérieure. Cette considération qui dans les temps où l'esprit humain était asservi et où les nations étaient plongées dans la barbarie avait fait prendre aux chefs de cette religion un essor assez marqué vers la domination universelle, est précisément le motif qui doit prévenir l'établissement de toute espèce de domination de sa part, dans les lieux où elle est pratiquée; car comme elle prétend n un certain

caractère d'uniformité et d'invariabilité, il faut qu'elle domine partout ou qu'elle ne domine nulle part.

On voit quel était l'esprit qui présidait au traité que l'on allait discuter ; on peut aussi penser combien, chez un homme jaloux de son autorité autant que le premier Consul, cette esquisse d'une église dominatrice était de nature à le prévenir et à l'ébranler dans son dessein.

Posant ensuite les bases du futur concordat, Talleyrand continuait :

- Cette conciliation peut se trouver, selon mon opinion, dans la suite de propositions que je vais exposer au premier consul, je les présente toutes sous un point de vue général, bien que leur objet réel soit de fixer les rapports de l'établissement religieux du culte romain avec le gouvernement de la République.

r P II y aura un établissement ecclésiastique pour toutes les associations religieuses qui manifesteront le désir d'exercer un culte public. Tout établissement ecclésiastique régulièrement et ostensiblement organisé sera sous la protection spéciale du gouvernement.

y^ 2"" Les effets de cette protection seront : P une sauvegarde contre tout ce qui tendrait à troubler l'exercice du culte ; 2" l'indépendance relative de chaque culte à l'égard d'un autre ; 3'' une rétribution annuelle accordée à chaque établissement dans la proportion du nombre de citoyens qui composent l'association religieuse à laquelle cet établissement appartient.

Ip2 les; ÉVÈQUES KT ARCHEVÉyUK:S UE PARIS.

- 3° Les conditions requises pour l'organisation régulière et ostensible d'un établissement ecclésiastique sont : V que chaque établissement ecclésiastique fasse connaître au gouvernement les règles de sa discipline, la hiérarchie et le nombre de ses ministres, l'étendue et les limites de l'autorité spirituelle dont les divers degrés constituent la hiérarchie ; 2" que la nomination et les promotions des ministres du culte aux divers degrés de la hiérarchie soient soumises à l' cvpprohation du gouvernement.

y^ 4"" Il sera proposé au Corps législatif de porter une loi relativement au meilleur mode de lever une contribution religieuse des cultes sur l'universalité des citoyens. ^

Tel fut le premier document officiel mis sous les yeux de Bonaparte : on peut le considérer comme la première ébauche du concordat signé à Paris l'année suivante.

Dès ce moment Talleyrand, avec une dextérité de main surprenante, avait pris la conduite des négociations; jusqu'à la fin, le premier consul ne devait voir que par ses yeux. Or, le général Bonaparte qui à son avènement, si l'on en excepte son armée, ne connaissait en France ni les hommes, ni les choses, était bien autrement ignorant encore, au double point de vue historique et dogmatique, de ces matières de religion que l'on allait discuter.

Habitué à no conclure des traités qu'avec des nations vaincues, en général épuisées par la guerre, à qui il lui (Hait aisé d'imposer ses volontés, le consul ne se préoccupa, en cette occurrence, que d'une chose : faire vite et à son gré ; le moindre retard l'exaspérait.

(^uant à la cour de Rome, prudente par devoir et par tradition, ni sa situation précaire, ni les menaces du gouvernement français, ne parvenaient à l'ébranler ni A l'émouvoir. On a plus d'un exemple dans l'histoire de ce calme inflexible, de cette impassible rigidité qui président à tous ses actes.

Comme l'écrivait très-bien M. Cacault, qui jugeait la situation avec beaucoup de sagacité : ^ On peut anéantir la cour de Rome, on ne saurait changer sa marche ancienne ni ses dogmes i. »

Talleyrand savait tout cela mieux que personne, et ne se faisait pas faute d'opposer au pape la brusquerie du consul, qui mettait sans cesse le marché à la main, au consul, l'esprit temporiseur du souverain-pontife. Il représentait à Bonaparte cette fermeté de Pie VIT tantôt comme inspirée par l'Autriche ou le parti royaliste, tantôt comme une preuve de la mauvaise foi de la cour de Rome qui, disait-il, ne tenait pas à conclure avec notre gouvernement.

En môme temps, dès qu'il voyait qu'on allait parvenir à s'entendre, il faisait surgir quelque proposition

1) Dépêche ilu 14 prairial an IX!.

inacceptable, rédigeait un rapport au premier consul pour insister sur la nécessité qu'il y avait à la faire adopter, écrivait ensuite à notre plénipotentiaire qu'il eût à présenter cette proposition comme un ultimatum, et quand au bout de quelques jours, il n'obtenait de Rome qu'une réponse évasive, il revenait à la charge j près de Napoléon, pour lui faire savoir que le pape et ses conseillers se jouaient de nous. Ainsi, quelques jours après avoir adressé au premier Consul le rapport qui précède, Talleyrand écrivait à Rome :

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