PREMIÈRE PARTIE
Paris, ■" et il partit avec la permission de son seigneur, qui à la prière des moines, affranchit sa mère.
Gomme tous ceux que Dieu a prédestinés à de grands desseins, l'enfant croyait à son étoile. Au bout de quelques lieues, les vivres manquèrent, il mendia.
Un chevalier passait, suivi de ses hommes d'armes.
— Au nom de Dieu et de Madame la Vierge Marie, la charité, messire.
— Tiens, dit le chevalier, voici une demi-livre parisis, elle est à toi, mais à une condition.
Les yeux de Maurice brillèrent.
— Laquelle?
— C'est qu'auparavant tu vas me jurer sur la poignée de mon épée, où sont des reliques de Saint- Basile, que tu renonces pour ta vie à l'épiscopat.
— Gardez votre argent, messire, mais je ne ferai point ce serment-là.
Et le chevalier piqua des deux avec sa suite, riant à écarteler sa cotte de mailles.
Ce jour-là, Maurice coucha à la belle étoile, mais il trouva son étoile à lui plus brillante que de coutume.
« Cette petite fierté ou cette générosité naissante d'un enfant d'esprit qui se connaissait, dit la chronique, se développa depuis tout entière. «
Maurice de Sully était chanoine de Paris quand mourut Pierre Lombard or, c'était aux chanoines à nommer l'évêque. Dans les premiers siècles de l'Eglise, presque toutes les fonctions étaient électives, plus tard
les charges, canonicats, abbayes, prébendes, cures, furent à la nomination de levêque, du roi, du pape, d'un seigneur clerc ou séculier. L'évêque seul était nommé par le peuple et le clergé. Mais comme il devenait impossible de réunir une population considérable, ce furent à Paris les chanoines du diocèse, assistés des archidiacres, archiprêtres et des dignitaires de levêché, qui procédaient à cette élection.
Le cardinal-légat du Pape et l'archevêque de Lyon, primat des Gaules, transmettaient au Pape le nom de l'élu avec un rapport sur l'élection et leurs observations.
Quand l'élection paraissait régulière et qu'il ne se produisait pas de réclamations directement portées au Saint-Siège, le Pape envoyait son approbation.
Dès lors l'élu était évêque de Paris au spirituel ; il fallait, pour jouir des prérogatives attachées à la seigneurie-temporelle, que le nouveau prélat fût accepté par le roi.
C'est après cette formalité que l'évêque entrait solennellement dans sa capitale , aux acclamations du peuple, porté par ses barons feudataires, et était sacré dans sa cathédrale avec le bâton et l'anneau.
11 arrivait souvent que le Pape ordonnait des enquêtes. Il en fut ainsi pour Guillaume de Montfort, frère de la fameuse Bertrade, concubine du roi de France Philippe P'', pour laquelle celui-ci était excommunié. Bertrade était femme du comte d'Anjou, Guil-
laume était fils du comte de Montfort ; ses alliances et surtout l'influence de sa sœur sur le roi, firent craindre à plusieurs prélats que son élection ne fût pas canonique.
Il n'en était rien, mais malgré la régularité prouvée par les témoignages les plus authentiques, le Saint- Siège fit prêter au chapitre de Paris, avant de donner sa sanction, le serment suivant :
« Ce n'est point pour quelque présent que nous ayons reçu ou qu'on nous ait promis, ni à cause de la faveur dont jouit la sœur de Guillaume auprès du roi, ni à cause des menaces que sa sœur ou le roi nous ait faites, que nous avons élu Guillaume pour notre évêque; qu'ainsi Dieu nous ait en aide et ses saints Evangiles. r>
On voit par ce détail rétrospectif, combien étaient rigoureuses et de quelles précautions étaient entourées les élections des évêques, qu'on s'est plu à représenter comme entrant dans l'église de par le droit du plus riche ou de par la volonté du roi.
L'élection de Maurice, à l'évéché de Paris, fut, entourée de circonstances particulières comme si rien ne devait être ordinaire dans la vie de cet homme extraordinaire.
Quand il s'agit de donner un successeur à Pierre Lombard, les sufî'rages du chapitre ne pouvant se réunir sur aucun candidat, les chanoines s'accordèrent à investir trois d'entre eux du droit de nommer défini-
tivement à levêché. Ceux-ci n'ayant pu concilier leurs opinions, remirent à leur tour leurs pouvoirs à Maurice, qui s'étant bien assuré que ses deux collègues ne le démentiraient point sur celui qu'il nommerait :
" Je ne connais, dit-il, ni les consciences ni les intentions des autres, mais je crois me connaître assez moi-même et pouvoir me garantir que si je prends en main le gouvernement de ce diocèse, je ne chercherai et ne travaillerai avec la grâce du Seigneur qu'à l'administrer avec sagesse. Je me donne donc ma voix, l'élection est faite. ^
Ainsi Philippe- Auguste avant Bouvines devait offrir sa couronne de France à qui, mieux que lui, serait digne de la porter; ainsi Napoléon devait se poser lui-même sur la tête la couronne de fer des empereurs.
Ce sont là des faits qui sembleraient vulgaires, sans une manière de parfum héroïque qui les recommande à la postérité.
Une fois évêque, Maurice se montra digne de sa tâche. Le diocèse de Paris, le pays entier, étaient infestés de routiers et de cotereaux, rançonnant le paysan, dévastant les abbayes, entretenant partout et sans cesse la terreur ; les seigneurs se battaient sans relâche, et pour les prétextes les plus frivoles ; enfin les chevaliers sans terre, les archers sans compagnies, les lansquenets sans solde , accomplissaient moult exploits et prouesses qui désolaient le royaume. Semblables à ces Saxons du temps de Charlemagne, qui