PREMIÈRE PARTIE
avaient été séparés pour être le partage du Seigneur i. î^
Maurice ne se borna pas à son diocèse, il ne cessa d'entretenir le roi de la nécessité de l'institution judiciaire, il lui en fournit les moyens, et le fief royal de Paris se présenta alors aux autres fiefs du royaume, comme le modèle d'un état mieux administré, où la justice était mieux distribuée. Cet exemple proposé aux seigneuries, acquit à la royauté une supériorité que le contrat féodal ne pouvait lui assurer.
La féodalité essuya, par le génie d'un grand prélat, sa première grande défaite. Elle dut presque s'avouer vaincue, en reconnaissant un pouvoir supérieur à la force et un droit antérieur au fait et qui le domine toujours.
Les soins de l'édilité ne laissaient pas inditférent l'évêque Maurice. Il construisait deux ponts en pierre, chose d'importance pour l'époque, l'un sur la Seine, l'autre sur la Marne; ouvrait des rues dans la cité, détruisait, bâtissait, rectifiait, fondait file Saint-Louis, l'hôpital Sainte-Opportune, et inspirait à Philippe- Auguste, l'idée de paver sa capitale, après l'avoir enceinte de murailles avec des fossés et des remparts.
Mais le grand oeuvre de Maurice fut la construction de Notre-Dame de Paris , à laquelle il travailla trente ans, faisant sortir de l'argent de dessous les pavés, des artistes de tous les coins de la France et invitant le Pape à en poser la première pierre.
(1) Bossuet. — Oraison funèbre Je Michel le Tellier.
Nous avons ailleurs décrit l'œuvre colossale pour l'époque, de l'édification de cette basilique, l'une des premières en son style, dont elle est restée un des modèles.
Trente-six ans après être monté sur le trône épiscopal, Maurice, le 11 septembre 1196, couronnait sa vie par sa mort.
Réduit à un état qui faisait douter si le saint Viatique pouvait lui être administré , l'évêque ne le demandait pas avec moins d'empressement.
Pour l'éprouver, on lui apporta avec la solennité habituelle une hostie non consacrée.
^ Retirez-vous, retirez-vous, ce n'est point là mon Dieu, cria Maurice, qui avait reconnu intérieurement qu'on le voulait tromper, w
Le prêtre, fort étonné, n'hésita plus à lui présenter le corps véritable de Notre-Seigneur ; il reçut l'Eucharistie, avec tous les transports d'une âme religieuse.
Puis il fit appeler son secrétaire et lui dicta ces paroles de Job, qu'il avait introduites de son vivant dans l'ofiîce des morts :
« Je sais que mon Rédempteur est vivant et qu'au dernier jour je me lèverai de terre; que, revêtu de nouveau de ma chair, je verrai mon Dieu, que je le verrai moi-même, et non pas un autre, et le contemplerai de mes propres yeux, r
On sait que la résurrection des corps était une question très-controversée au moyen âge.
Ces paroles écrites, il prit le parchemin, le roula de
ses propres mains, le plaça sur sa poitrine, et ordonna qu'on le mît avec lui dans sa tombe.
- Tous les hommes de lettres, dit-il, verront ce témoignage de mes sentiments et s'ils ont des doutes, j'espère qu'il n'en faudra pas davantage pour les dissiper, r.
Ce furent ses dernières paroles. Après sa mort, ses vêtements, son linge et son lit furent donnés aux pauvres, ainsi qu'il l'avait ordonné, et l'usage se conserva longtemps de donner aux pauvres de Notre- Dame le lit de l'évêque de Paris.
Il n'y a pas un homme entre mille, disait Salomon, il y a si peu de gens qui veulent que l'homme doué d'une forte volonté arrive toujours à être grand parmi les hommes ; n'obéir à personne et à rien au monde, n'être le serviteur d'aucun être, ni l'esclave d'aucune idée, mais être à soi-même son propre esclave et son propre serviteur, décréter dans toute la plénitude de son intelligence, accomplir avec toute la force de sa volonté, s'ordonner et s'obéir, telle est la règle de qui est prédestiné à s'élever.
Tel fut Maurice de Sully.
Sa modération le mit toujours au-dessus de sa fortune. Comme il y parut sans ostentation, il y fut vu sans envie. « On remarque dans sa conduite ces caractères d'une haute sagesse que, parti du plus bas degré pour arriver au plus haut, il a vécu aussi modeste que grand; r, dans les honneurs, il ne regarda que le bien
de son diocèse, et mourut sans proférer un soupir, w tant il avait mis, selon l'expression d'un grand orateur, en lieu haut et inaccessible à la mort, son cœur et ses espérances. r>
« J'étais à Rome, dit Pierre de Blois, au commencement du pontificat de Grégoire VII, quand Eudes de Sully, à peine sorti du premier âge, vint le saluer. J'y vis avec joie les honneurs que le Souverain-Pontife et les cardinaux lui rendirent, et ils ne lui en rendirent guère moins qu'à un évêque. «
Eudes de Sully, de l'illustre maison de ce nom, quoiqu'il n'eût voulu accepter que les fonctions de chantre de l'église de Paris, fut le successeur de Maurice.
La conformité de nom entre Eudes de Sully et Maurice son prédécesseur, ne pouvait pas couvrir une différence plus frappante qu'il y en avait entre l'un et l'autre, pour la naissance et l'éducation.
Un génie moins profond, une capacité moins étendue, quelque chose de plus doux, de plus tranquille, de plus timide dans le caractère, que son prédécesseur, fut ce qui distingua Eudes.
Son épiscopat ne laissa pas pourtant d'être agité. Philippe-Auguste, qui voulait répudier la reine Ingelburge pour épouser Agnès de Méranie, augura qu'il