PREMIÈRE PARTIE
et qui servait aux jugements ecclésiastiques depuis qu'on avait cessé de les prononcer au portique de la cathédrale : il en trouva la porte fermée. Il descendit à l'étage inférieur; là était la chapelle basse, où l'on disait la messe pour les prisonniers de l'évêché. Elle était déserte.
Pour se venger, le roi fit saisir l'évéque de Paris, l'arracha de la maison épiscopale, et l'on vit Eudes de Sully dépouillé de tout, contraint de chercher à pied un lieu de retraite où il pourrait se reposer.
I/interdit n'en fut pas moins strictement observé, au point que le mariage de Louis, fils aîné du roi avec Blanche de Castille étant arrivé , aucun prêtre ne voulut bénir cette union, et il fallut la faire célébrer en Normandie, sur les terres du roi d'Angleterre.
L'interdit ne cessa que par le renvoi et la mort d'Agnès de Méranie , dont les deux enfants furent légitimés. Ici encore, nous voyons apparaître l'évéque, à qui appartenait, souvent par l'autorisation même du pape, le droit de légitimer les enfants naturels. C'est la première fois, croyons-nous, que les rois de France y eurent recours, et la légitimation fut marquée comme toute particulière et justifiée par les circonstances. Il n'était pas rare, en effet, de voir l'évéque refuser de légitimer les enfants des plus grands seigneurs, exécutant ainsi son rôle de gardien de la morale publique, et partant de la famille.
Eudes de Sully était souvent choisi pour arbitre
par les évoques et abbés dans leurs contestations, et nul ne s'élevait contre les sentences qu'il rendait ; le Souverain-Pontife lui confiait des négociations importantes, et les canons des conciles ont recueilli des statuts qu'il élabora pour le bien de son diocèse, sur la forme des sacrements.
Le premier en France, Eudes de Sully eut le courage de s'attaquer à un monstre contre lequel le clergé lutta pendant deux siècles.
Nous voulons parler de la fête des Fous.
La fête des Fous avait du sang païen dans les veines ; elle procédait sans aucun doute des anciennes Saturnales, où pendant quelques jours, la société Romaine était sens dessus dessous, livrée aux orgies les plus bizarres, aux excentricités les plus monstrueuses, et où le programme consistait exactement à faire le contraire de ce qui se faisait des calendes de janvier aux ides de décembre.
La fête des Fous se célébrait le P'' janvier, parfois même elle commençait après Noël, pour ne se terminer que le jour do l'Epiphanie, le 6 janvier.
On élisait dans les églises cathédrales un évéque ou un archevêque des Fous, dans les églises exemptes ou qui relevaient immédiatement du Saint-Siège, on élisait un pape des Fous, à qui l'on donnait avec grande dérision, les ornements de la papauté, afin qu'il put agir et ofiîcier solennellement.
Le P'' janvier, vers 1 198, les simples clercs revê-
laient le rocliet des chanoines, le peuple envahissait le matin Notre-Dame de Paris, les plus remuants montaient sur l'autel, et proclamaient le nom d'un étudiant connu pour ses bonnes farces à la prévôté, ou d'un archer célèbre par galantes prouesses, ou d'un marinier qui ne naviguait le plus souvent qu'entre deux vins, voire même d'un clerc renommé pour son indiscipline envers nosseigneurs les chanoines.
« Noël, Noël, criait le peuple, massé sur le parvis, hissé sur les colonnes, sur les degrés de la chaire ou sur le haut des pénitenciaux. Et les lazzis de courir, les chansons de s'échapper en cascades discordantes, et les huées, les injures, les jurements de s'entremêler r>
Mais silence...
L'évêque des Fous va officier. Il est entouré d'un clergé de fantaisie, le plus grotesque qui se puisse imaginer. Tous sont revêtus d'ornements sacerdotaux mais tournés à l'envers, et souvent déchirés, l'un tient une mitre, l'autre une crosse en bois doré, ornée d'arabesques folles ; l'évêque des Fous porte à la main un livre renversé et à rebours, où il fait semblant de lire avec des lunettes dont il a ôté le verre, et où il a agencé des écorces d'orange.
Les diacres et sous-diacres qui l'entourent portent des masques difformes, se font voler de la cendre au visage en soufflant dans les encensoirs qu'ils tiennent en mains et s'en couvrent la tête les uns des autres,
ce qui, dit un chroniqueur, les rend si épouvantables, qu'il faut l'avoir vu pour le croire.
Pendant ce temps les enfants de chœur, les minorés de l'évêché, se carrent dans les sièges en bois sculpté des chanoines, et chantent à tue- tête, quinze fois de suite, le verset du Magnificat :
Deposidt patentes de sede.
D'autres leur répondent par le refrain de la chanson de Y Ane :
Orientis Partibus AJventabit Asinus Pulcher et fortissimus, Sarcinis aptissinius.
Hè ! sire Ane ! hè!
'' De l'Orient viendra un âne, beau et vaillant, merveilleux porteur de fardeau, hè, sire Ane, hè. ! «
Enfin, peuple et clergé jouent aux dès et aux cartes sur les dalles de la nef, mangent saucisses et boudins, brûlent dans des encensoirs des morceaux de vieilles savates, et attendent que l'évêque monte dans le tombereau d'ordures qui l'attend sur le parvis ; ordures qu'il devra libéralement distribuer à la populace , laquelle, à son tour, jette du son aux yeux des passants en les forçant de danser autour de la charrette.
Les choses allaient si loin, qu'un historien contemporain s'écrie tristement que si « tous les diables de l'enfer avaient à fonder une fête dans nos églises, ils