LE CARDINAL DE RETZ
L'abbé de Buzay. — Retz clans la société de son temps. — Son rôle dans la Fronde. — Le cardinal au Conclave. — La vieillesse d'un conspirateur. — Retz et ses mémoires.
- Cet homme que l'on voit partout dans le récit de nos malheurs, si fidèle aux particuliers, si redoutable à l'Etat, d'un caractère si haut qu'on ne pouvait ni l'estimer ni le craindre, ni l'aimer ni le haïr à demi; ferme génie que nous avons vu, en ébranlant l'univers, s'attirer une dignité qu'à la fin il voulut quitter comme trop chèrement achetée, et comme peu capable de contenter ses désirs, tant il connut son erreur et le vide des grandeurs humaines. Mais pensant qu'il devait acquérir, ce qu'il devait un jour mépriser, il remua
tout par de secrets et puissants ressorts, et après que tous les partis furent abattus, il sembla encore se soutenir seul et seul encore menacer le favori ambitieux de ses tristes et intrépides regards, w
Ce jugement de Bossuet sur le cardinal de Retz, est l'éloge le plus signalé qui puisse être fait de l'arcbevêque de Paris ; non point par les louanges que le plus grand orateur du siècle adresse à son plus grand séditieux, ni par le cas qu'il en paraît faire, mais parce que ce ne dut pas être un homme ordinaire, celui qui avec des vices si nombreux, eut des qualités assez éclatantes pour séduire Bossuet lui-même, et pour aveugler le sévère évêque de Meaux, à ce point, qu'il n'en puisse parler sans une certaine tendresse et comme avec une admiration cachée.
Retz eut d'ailleurs au plus haut degré le don de charmer tous ceux qui le connurent. Il exerça ce don sur son précepteur « Monsieur Vincent de Paul r^ qui disait de lui qu'il n'avait pas beaucoup de piété, mais qu'il n'était pas trop éloigné du royaume de Dieu; il l'exerça même sur la reine, qui ne put se retenir de lui crier en le quittant après avoir causé une heure avec lui : ^ Allez, vous êtes un vrai démon. r>
Pour lui, l'intrigue le gouverna plus qu'il ne gouverna ])ar l'intrigue, comme le spiritisme qui fait tourner les têtes et point les tables. Né avec beaucoup de sens, il prouva qu'on ne déraisonne jamais mieux que lorsqu'on a beaucoup de raison à perdre, de même
([u'oii ne se ruine jamais mieux que lorsqu'on a beaucoup de fortune.
Paul de Gondi avait deux frères , tous deux ses aînés, le duc de Retz et le marquis des Iles d'Hyères. Il était, quant à lui, simple chevalier de Malte, et à peu près de naissance, car c'était pendant nn chapitre qu'il était venu au monde, et on l'avait fait immédiatement chevalier, ce qui lui promettait d'être grand'croix de bonne heure. Son second frère mourut d'une chute de cheval, et le chevalier fut destiné à l'Eglise. Le voilà donc abbé de Buzay, et l'homme le moins ecclésiastique peut-être qu'il y eut dans l'univers, se couvrit de la calotte qui ne lui seyait pas mieux qu'une huilière sur la tête d'une reine, comme on disait au seizième siècle.
Ce fut vers 1636, en pleine puissance du cardinal de Richelieu, que Gondi vint à Paris. L'abbé de Buzay, devenu l'abbé de Retz, parce qu'il trouvait que ce nom de Buzay approchait "un peu trop de Utse, ne rêve que duels, fêtes et galanteries. Il veut faire parler de lui, se marier richement s'il est possible, et tout au moins, se débarrasser de sa soutane.
Chaque jour, on le voyait à cheval sortir de la porte de la Conférence , et caracoler autour des voitures peintes et dorées des femmes à la mode , dans les quatre allées du Cours-la-Reine, près du bois touffu des Champs-Elysées. " Honnête homme r> dans toute la force du terme, donnant de temps en temps collation aux dames avec les violons ; il était de toutes les
parties au jardin de Renard, de tous les ballets du marquis de Sourdéac, avec M*"" de Mortemart, la duchesse de Roquelaure et la princesse de Conti.
Il ne manquait pas un des samedis de M®"® de Scudéry, on le voyait à la Place Royale chez la duchesse de Chaulnes, à l'île Saint-Louis chez les présidents Lambert et Bretonvilliers , dans le quartier de la Sorbonne chez le comte de Tréville, et à l'hôtel de la rue des Saints- Pères occupé par M. le Premier, le duc de Saint-Simon.
Présenté partout, ce petit homme noir portait dans tous les salons au milieu de tous les plaisirs du monde, sa spirituelle laideur, sa conversation endiablée, son humeur altière et ses goûts fastueux. Il se bat avec Bassompierre, avec le marquis de Praslin, il fait la cour à sa cousine la duchesse de Lesdiguières, à M'"^ de Gueménée, à la duchesse de Montbazon, il se fait aimer de M^""" de Vendôme et veut enlever M^''" de Retz....
Il porte dans ses affaires d'amour et dans ses affaires d'honneur, la fierté qu'il conserva toute sa vie tant dans les choses privées que dans les politiques. Dès le collège, il ne pouvait souffrir de rivaux et avait fréquemment querelle. Dans sa jeunesse, il rendait souvent visite au duc de Guise. Celui-ci le portait si haut que, pour imiter les princes du sang, il se faisait donner la chemise par les plus relevés qui se trouvaient à son lever. On la présenta une fois à l'abbé de Retz, qui la laissa tomber dans les cendres et s'en alla...
Plus tard, quand il était déjà coadjuteur de Paris, il ne craignit pas de s'attaquer même au duc d'Orléans. Le frère du roi était venu à Notre-Dame à vêpres le jour de Pâques. Un des officiers de ses gardes, ayant trouvé avant qu'il y fût arrivé le drap de pied de Retz à sa place ordinaire, qui était immédiatement au dessous de la chaire de l'archevêque, l'ôta et y mit celui de Monsieur. Retz, averti par le théologal de la conséquence qu'il y avait à séparer pour quelque cause que ce pût être le coadjuteur de l'archevêque, attendit Monsieur à la porte de l'église et lui représenta que les droits du prélat et les usages étaient contraires à ce qu'on venait de faire. Monsieur le reçut fort bien, commanda que l'on ôtât son drap de pied et fit remettre celui du coadjuteur; ce dernier reçut l'encens avant Son Altesse, et l'affaire en serait restée là, si les courtisans du prince n'avaient cherché à lui persuader qu'il s'était laissé manquer de respect.
Le duc d'Orléans fut aloi^s aussi furieux qu'il avait été conciliant. Retz fut mandé par la reine et par le cardinal qui ne purent obtenir de lui qu'il fit réparation au prince. On ne sait ce qu'il en serait advenu si le duc d'Enghien n'avait pris fait et cause pour le coadjuteur, ce qui lui valut d'avoir le dernier mot en cette affaire.
C'est le même homme à qui Mazarin, demandant s'il savait bien à qui il pariait, lui répond devant toute la cour :
— Je sais que c'est le cardinal Mazarin qui parle au coadjuteur de Paris, mais on croirait que c'est le cardinal de I^orraine qui parle au suifragant de Metz.
Un pareil caractère n'était pas pour vivre en paix avec une autorité comme Richelieu.
Après avoir échoué dans ses projets de mariage avec une héritière ^ qui avait du défaut à la taille, mais beaucoup couvert par la vue de 80,000 livres de rente r le fringant abbé pensa ^ pouvoir réussir dans les sermons; -^ on lui conseillait de commencer par de petits couvents où il s'accoutumerait peu à peu. Il fit tout le contraire. Il prêcha l'Ascension et la Pentecôte aux Carmélites en présence de toute la cour.
— Il ne faut pas juger des choses par l'événement, dit à cela Richelieu, c'est un téméraire.
Le cardinal avait déjà dit de lui, en lisant sa « Conjuration de Fiesque. r>
— Voilà un dangereux esprit.
Il acheva de se brouiller avec le premier ministre en voulant l'emporter de haute lutte à la Sorbonne sur l'abbé de la Mothe-Houdancourt, auquel le ministre faisait l'honneur de le reconnaître pour son parent. Il battit son concurrent, et Richelieu, depuis cela, l'appelait toujours ce 'petit audacieux et disait qu'il avait une mine patibulaire.
Après cette contestation , ses parents trouvèrent prudent qu'il fit un voyage en Italie.
Il se fixa à Rome où il vivait bien logé, tenant bonne table et disputant dans les écoles de Sapience. Il faisait le modeste et cette modestie de sa personne était relevée par une très-grande dépense, par de belles livrées , par un équipage fort leste , et par une suite de sept ou huit gentilshommes, dont il y en avait quatre chevaliers de Malte.
Les loisirs de la Ville Eternelle lui permirent de se livrer à ses lectures de prédilection. Les livres ont fait plus d'hommes que les hommes n'ont écrit de livres. Sans Salluste et sans Plutarque, Retz n'aurait jamais couvé peut-être les vanités du conspirateur. On juge quelle peut être l'influence d'un livre sur un homme qui savait par coeur tout ce qu'il avait jamais appris , et qui lui-même composait en latin et en français des ouvrages qu'il pouvait réciter par cœur.
Catilina, les Gracques,Rienzi, Lorenzino de Medicis et surtout César, voilà les modèles que se propose le futur archevêque ; de César, il n'imita guère que les dettes; et le César des premières aventures, voluptueux, endetté, traître à son pays...
L'abbé revient quelque temps après à Paris; son esprit est plein de projets, il dit avoir médité d'assassiner le cardinal de Richelieu , et nous voulons lui faire l'honneur, quoi qu'il en ait dit, de ne le pas
croire sur parole ; il se demande s'il est une action plus grande au monde que la conduite d'un parti, il est persuadé « qu'il faut plus de grandes qualités pour former un bon chef de parti que pour faire un empereur de l'univers. « A tout prendre, il ne dédaignerait pas plus un titre que l'autre, et insinue que c'est - chose rare et souhaitable tout ensemble, de se trouver dans une occasion, où l'on soit obligé par le motif du bien public et de sa gloire particulière, de se mettre une couronne sur la tête. -
Il voit la carrière « ouverte aux grandes choses dont la spéculation l'a beaucoup touché dans son enfance, son imagination lui fournit toutes les idées du possible, son esprit ne les désavoue pas, -^ et il se reproche bénévolement à lui-même la contrainte où il est de les entreprendre.
Sur ces entrefaites, le premier ministre mourut, et quoique le roi n'en fût peut-être pas fâché, il voulut conserver toutes les apparences, et affecta de recevoir assez mal tous ceux qui avaient été mal avec Richelieu. Retz fut le seul privilégié.
Lorsque Mgr l'archevêque de Paris le présenta au roi, il le traita, non-seulement honnêtement, mais avec une distinction qui surprit et étonna tout le monde. Il lui parla de ses études, de ses sermons, et lui commanda de faire sa cour toutes les semaines. Les raisons de ce bon traitement étaient deux aventures arrivées à l'abbé au sortir du collège. Dans l'une
il s'était conduit très-vertueusement avec une pauvre fille qu'on lui avait à peu près jeté à la tête. Dans l'autre, il avait montré beaucoup de courage et de grandeur d'âme dans une rencontre avec un capitaine de chevau-légers du roi, qui avait lui-même raconté le trait à Sa Majesté.
A la mort de Louis XIII, Gondi fut nommé coadjuteur de son oncle par la reine régente, et se mit à réfléchir sur la conduite qu'il devait tenir. Il distribua 12,000 écus aux pauvres honteux, parce qu'il les jugeait gens plus considérables que tous autres , dans les émotions populaires ; il connut Nanon et Babet, il fut prodigue de poignées de main , et assista aux conférences de Saint-Lazare.
Il se fit un masque, destiné à tromper tout le monde, et résolut à part lui ^ de faire le mal par dessein, ce qui est sans comparaison le plus criminel devant Dieu, mais ce qui est sans doute le plus sage devant le monde, parce qu'en le faisant ainsi, on y met toujours des préalables qui en couvrent une partie, r,
Tel était Gondy , coadjuteur de l'archevêché de Paris, avec future exspectative.
Voyant que Mazarin et Condé n'étaient pas des chefs de gouvernement qui pussent laisser à d'autres une grande importance à côté d'eux, il entreprit de les renverser l'un par l'autre, de faire sa route entre eux deux, et d'élever sur leurs ruines le duc d'Orléans sous le nom duquel il eût gouverné. Il s'appliqua à se rendre
maître de toutes les questions qui passionnèrent ses contemporains et ne se passionna lui-même pour aucune. Tous les principes lui furent indifférents et vrais ou faux suivant l'heure; il s'en servit comme d'instruments dont il faut savoir jouer opportunément pour dominer les hommes.
Il avait rêvé de dominer les femmes par l'amour, quand il échangeait des questions sur YAstrée avec la princesse de Guéménée, où celui qui ne répondait pas payait pour chaque faute une paire de gants de frangipane ; il tentait maintenant de dominer les hommes par l'argent ; cette manie de domination le tourmenta toute sa vie, et par un retour commun des choses humaines, où l'on ne se peut refuser à voir la main de la Providence, cet archevêque à qui appartenait la domination spirituelle du premier diocèse de France, s'est épuisé en efforts, s'est diminué devant l'Eglise, s'est avili devant l'histoire, pour en venir à ne plus dominer que la royale abbaye de Saint-Denis.
Gondi avait donc été préconisé en 1644 sous le titre d'archevêque de Corinthe in pat^tibus, et sacré par l'archevêque de Paris, son oncle, assisté des évéques de Meaux et d'Orléans, en présence des cardinaux Grimaldi et Mazarin, de trente évéques et d'un grand nombre d'autres prélats et seigneurs. Deux ans après.
il avait été fait vicaire-général au spirituel et au temporel, avec pleine et entière juridiction; l'année même de la Fronde, il avait obtenu voix consultative et délibérative au parlement de Paris.
Alors commmença cette épopée mi-partie grotesque, mi-partie dangereuse de la Fronde, où les grands hommes n'ont pas manqué aux petits événements, où les princesses tiraient le canon derrière les barricades des parlements. Les acteurs furent à peu près les seuls à se prendre au sérieux, et des écrivains, amis d'une douce plaisanterie, ont seuls pu voir dans cette gue-rre un souvenir de la Ligue ou un présage de la révolution.
La rupture se prépare depuis plusieurs années; Mazarin est impatient de voir le coadjuteur de Paris chercher, par tous moyens, une popularité malsaine; et quand Retz dit à la reine devant lui que la chaleur des esprits est telle, qu'il n'y a plus que la douceur qui puisse les ramener, le cardinal ne se gêne pas pour lui répondre par un apologi\e italien, qui porte, qu'au temps où les bêtes parlaient, le loup assura avec serment un troupeau de brebis, qu'il le protégerait contre tous ses camarades, pourvu que l'une d'elles allât tous les matins lécher une blessure qu'il avait reçue d'un chien.
On sait le rôle que joua le coadjuteur pendant quatre années; les barricades étaient l'âme) de la Fronde, il voulut être l'âme des barricades, il y réussit.
Curieuse sédition d'ailleurs, où le maréchal d'Hoc-
;Î04 LES évêqup:s et archevêques de paris.
quincoiirt écrit à madame de Montbazon : « Péronne est à la belle des belles ; y où madame de Rhodes tire de dessous son oreiller des liasses de chiffres et de lettres, devant contenir les plans les plus admirables; où madame de Guéménée prise à la gorge par le coadjuteur, lui jette un chandelier à la tête.
S'agit-il de s'allier avec Turenne contre le parlement, Retz en confère avec madame de Bouillon :
— Me le promettez-vons ? lui dit celle-ci.
— Je m'y engage et je vous le veux signer de mon sang.
— Vous l'en signerez tout à l'heure, s'écrie-t-elle. Elle lui lie le pouce avec de la soie, lui tire du sang
avec une aiguille et le fait signer un billet de cette teneur :
ii Je promets à madame la duchesse de Bouillon, de demeurer uni avec Monsieur son mari contre le parlement, en cas que M. de Turenne s'approche de Paris et se déclare pour la ville. -
L'affaire du tabouret de la maison de Rohan et le renversement des tabourets qui n'étaient pas fondés sur des brevets, les cordons de chapeaux en forme de Fronde, débités par un marchand atfîdé, à une quantité de gens qui n'y entendaient aucune finesse, à l'instar des bissacs brodés que portaient les Gueux des Pays- Bas : tel est le type des événements importants qui préoccupent les esprits, avec la Cavalerie des Portes cocher es et la 'première aux Corinthiens.
Le papier est signe distinctif des partisans de la cour, la paille n'est plus paille, c'est fleur d'anti-Mazarin. Au milieu des agitations quotidiennes, Retz doit jouer trente personnages différents; il menace, caresse, commande, supplie, il est heureux, il est dans son élément, il harangue la populace, il peut penser chaque soir qu'il a sauvé l'Etat ; ce qui n'empêche pas le premier président de lui dire un jour qu'il entre au parlement, après une expédition de ce genre :
~ Il vient de faire des huiles, qui ne sont pas sans salpêtre. ^
Ses succès populaires et son ascendant dans les conférences ne l'empêchent pas d'apercevoir la fausseté de sa position qui augmente chaque jour. Il se prend à songer que le pouvoir dans les peuples est fâcheux, en ce point qu'il vous rend responsable même de ce qu'ils font malgré vous. Son pouvoir même est moins grand qu'il ne se veut bien l'imaginer, et il perd la tête entre un peuple qui crie la guerre, un parlement qui veut la paix et les Espagnols qui pouvaient vouloir l'une et l'autre à leurs dépens.
Tant qu'on n'avait à compter qu'avec des présidents de Chambre comme Aubry, qui demandaient modestement un brevet de duc, on en faisait justice par des triolets, mais à mesure que la lassitude apparaît, que la situation empire, le fougueux prélat ne sait trop comment sortir avec avantage des embarras qu'il s'est aussi légèrement créés.
L'archevêque et ses collaborateurs étaient les aristocrates de la guerre civile, ils conspiraient dans des palais, procédaient par arrêts du parlement, et n'attaquaient ni le principe du gouvernement, ni les institutions du pays, ni la religion, ni la morale. Tout se passait en conversations et les moyens de Retz paraissent aujourd'hui des procédés archéologiques.
Ces pseudo-conspirateurs avaient appris la conspiration dans les Manuels, ils voulaient que tout se passât académiquement, et, contre le roi, personne n'avouait en être.
Aussi les premiers ils s'alarmèrent de la longueur de la résistance; il y a des personnes, se dit Gondi, d'autant plus dangereuses pour conseiller les grandes choses, qu'elles les ont beaucoup plus dans l'esprit que dans le cœur. Les gens de ce caractère n'exécutent rien , et par cette raison ils conseillent tout ; Gondi était tout autant que les autres de ce caractère-là.
Semblables à des gens qui partis du Pont-Royal pour faire le tour du monde, s'arrêteraient à Saint-Cloud, ces grands seigneurs et ces parlementaires, pleins d'audace au début, s'effrayèrent à la pensée de se brouiller trop sérieusement avec la cour, et tout sembla se terminer proprement par une réconciliation.
La régente rentra au Louvre et Louis XIV, majeur depuis quelques jours, remit à l'archevêque de Gondi l'acte authentique de sa désignation au cardinalat. Le chapeau qui paraissait être le but de ses menées, ne
suffit pas à le satisfaire. Il s'imagina pouvoir servir le roi tout en attaquant le ministre, et continua son opposition à Mazarin.
On fit tout le possible pour ramener l'irascible Gondi, les négociations échouaient, les négociateurs s'usaient les uns après les autres, la reine s'y employa en personne, et voulut avoir avec lui une entrevue secrète.
Retz se rendit à minuit sous un déguisement au cloître Saint-Honoré. Le travesti était pour lui une affaire d'habitude. Tantôt il mettait le costume de gentilhomme du temps, tantôt il s'affublait de manteaux d'écarlate et de grégues de même couleur, avec de grandes moustaches noires à l'espagnole, appliquées adroitement sur ses joues ; tantôt il s'habillait à la cavalière, portant de grandes buffles avec des caudebecs retroussés à la mauvaise et de petites brettes tramantes soutenues de ces magnifiques baudriers de quinze ou vingt pistoles, qui lui couvraient presque tout le corps.
Ce soir-là, Gabouri, porte-manteau de la reine, vint le prendre au rendez-vous, et le mena par un escalier dérobé, au petit oratoire où Sa Majesté était seule enfermée. La conversation tomba sur Mazarin.
— Ce pauvre monsieur le cardinal ! disait la reine, qui vous aime tant et est si bien disposé pour vous !
Gondi se montrait intraitable à l'égard du ministre, il protestait de son dévouement personnel au roi.
— Que ferez-vous donc pour moi, dit la reine, pour uioi qui suis prête à tout faire pour vous ^
— Croyez-bien, Madame, que je ne suis pas venu pour recevoir des grâces, mais pour essayer de les mériter ; j'obligerai monsieur le prince à sortir de Paris sous huit jours.
— Touchez là, vous êtes dès maintenant le second de mes amis.
Gondi fut reconduit aussi incognito qu'il était venu, par une foule de détours, jusqu'à la porte des cuisines.
Il tint parole, mais s'il voulait bien trahir Coudé, il refusait d'abjurer sa haine contre Mazarin. Etre le second lui semblait trop peu..., la lutte ne pouvait se prolonger bien longtemps, et Louis XIV se chargea de trancher le différend en ordonnant d'arrêter le cardinal de Retz au Louvre.
Celui-ci en avait d'ailleurs été prévenu, et de mille façons. La veille, en descendant de la chaire de Notre- Dame, où il prêchait l'Avent, il y vit affiché ce placard :
Vous prêcherez malgré les uns, cardinal, En dépit des autres ; mais si vous prêchez L'avènement du Seigneur, ce n'est pas celui du seigneur Jule
Le lendemain, on conduisait le coadjuteur à ^ iucennes, et le peuple se montrait à son égard aussi sceptique qu'envers ses adversaires, en répétant cette strophe d'une poésie en vogue :
L'un est Mazariii, l'autre est Prince,
El l'autre est cardinal de Retz.
Chacun selon ses intérêts,
Discute, imprime, excuse, pince,
Tous parlent de paix ; au diable pour l'avoir,
Si pas un d'eux fait son devoir.
Pendant sa captivité, on lui fait offrir de renoncer à son titre de coadjuteur ; il répond qu'il veut mourir dans son péché, que la coadjutorerie de Paris est son péché et qu'il y mourra.
Il y avait deux ans que le cardinal était privé de la liberté et employait ses loisirs à écrire la vie de Croizat, l'exempt qui le gardait, quand François de Gondi, son oncle, mourut. Le chapitre de Notre-Dame, immédiatement averti, s'assembla dès cinq heures du matin, une heure après la mort de l'archevêque, et les mesures furent si bien prises, que le doyen qui avait été jusquelà assez contraire au cardinal, lui fut tout à fait favorable en cette occasion.
— Il ne faut pas douter, dit-il, que le cardinal de Retz ne soit notre véritable archevêque, quoiqu'il n'ait pas prêté le serment de fidélité, formalité séculière à laquelle l'Eglise ne s'arrête pas.
La chose fut mise en délibération et le chapitre arrêta tout d'une voix que le sieur de Labour, procureur du cardinal, qui était à la porte, serait introduit, et mis en possession avec toutes les formalités et solennités requises, ce qui fut fait. — La procuration était l'œuvre
d'un principal de collège qui avait contrefait par son ordre la signature du cardinal.
La cour, officiellement prévenue, commença par se fâcher, mais tout était fini et le chapitre passa outre.
Quant à Gondi , il fut averti de la mort de son oncle, par le son de certaines cloches de Notre-Dame et par la répétition d'une sonnerie à l'horloge de Vincennes. Le lendemain, le prêtre en disant la messe devant lui, éleva la voix plus haut qu'à l'ordinaire dans les canons , en disant : Joannes, Franciscus, Paulus, autistes noster, le nom de Paul, le distinguant ainsi de son oncle, dans les prières faites pour l'archevêque.
Pour affirmer son autorité, le nouveau diocésain s'empressa de faire des mandements, que l'on publia malgré le roi, qui persistait à ne le pas reconnaître. On se servit, pour afficher les ordomiances pastorales, de gens affidés, qui, marchant le soir dans les riies, portaient sur le derrière de leurs épaules des feuilles imprimées toutes enduites de colle, qu'ils appliquaient en se retournant , et comme en passant , aux portes des églises, aux coins des rues et dans les places publiques. Ils continuaient ensuite leur chemin, sans que les passants eussent pu découvrir ce qu'ils faisaient.
On n'ignore pas quelle fut la vie de Retz, depuis que le maréchal de la Meilleraye le transféra de Vincennes à Nantes.
Retz s'ennuie, s'évade nuitamment, moyennant une corde, du haut d'un bastion, veut brûler les quarante relais qui le séparent de Paris, se démet heureusement l'épaule, et se réfugie dans le duché de Retz.
La noblesse de ce fief, jadis aux Chabot, aux Chauvigni et aux Laval, aujourd'hui à la maison de Gondi, l'entoure et le protège. Il passe en Espagne sur une barque de pêcheur, traverse l'Espagne en litière, se rend en Italie sur une galère, et arrive à Piombino, où il prend hautement le titre d'archevêque de Paris.
C'est en vain que le roi défend aux Français à Rome de communiquer avec lui, et aux cardinaux du parti français de faire arrêter leurs carrosses suivant l'usage, le pape fait savoir que ceux qui manqueraient à l'égard du cardinal de Retz aux lois de la bienséance, seraient mis au Château-Saint- Ange. Le cardinal - archevêque avait d'ailleurs en lui-même de quoi se faire respecter.
Vingt gentilshommes le suivaient partout, il avait
trois carrosses à six chevaux et un grand nombre
d'estafiers, qui, joints aux gentilshommes et à leurs
valets, formaient plus de cent personnes.
Tout ce monde, par une affectation de simplicité,
OÙ perçait le caractère du maître, portait des habits gris sans galon, ce qui les faisait nommer la nuée grise.
Retz exerça bientôt une influence considérable dans la Ville Eternelle, et l'on ne peut voir sans étonnement un prélat banni, n'ayant de soutien que lui-même contre le gouvernement de son pays, décider l'élection d'un pape et maîtriser un conclave.
Il était entré au conclave avec trois conclavistes, quoique les cardinaux n'en aient que deux à la réserve des malades ou des princes, mais il dit qu'étant de maison ducale française, il avait les mêmes droits que les j)rinces romains.
L'élection des papes se fait par le scrutin et Y accessit.
Le scrutin est une feuille de papier, ouverte en quelques-unes de ses parties, et cachée en d'autres. Ces mots : " Ego cardi^ialis, etc., w sont invisibles, et ne peuvent être lus qu'en rompant un cachet, puis on voit clairement ceux-ci : Eligo in sum^num poniificem Dominum N... ; enfin, on met également sous la sauvegarde d'un cachet une sentence de l'Ecriture.
Si, ce qui arrive généralement, aucun cardinal n'a réuni le nombre de voix suffisant, qui est des deux tiers plus une, on passe à Vaccessit. On répète la même sentence de l'Ecriture que contient le scrutin, et au dessus, d'une manière visible : « Accedo Domino, N..., au lieu de Eligo, ou bien : Accedo nemini, » si l'on s'en tient à son premier vote.
Ce fut pendant les formalités de l'accessit, qui, pour un
aussi grand sujet, et dans une matière si sainte, durent souvent plusieurs semaines, que le génie de Retz put trouver à s'exercer, et parvint à faire prévaloir les intérêts du parti français.
Il eut, en outre, l'occasion de déployer en faveur de sa patrie cette fierté qui jusqu'alors n'avait servi qu'à sa perte. Car l'ambassadeur d'Espagne ayant donné à son maître la qualité de « fils aîné de l'Eglise ^ sans que personne s'y opposât, Gondi se leva, et déclara « que cette qualité étant réservée à Sa Majesté Très-Chrétienne, il était trop bon français, et trop serviteur du roi, pour souffrir qu'on entreprit de la donner à un autre, que si les cardinaux attachés à ses intérêts, manquaient à leur devoir, il ne voulait pas manquer au sien, que la rigueur avec laquelle on le traitait, n'étoutferait jamais en son cœur les sentiments qu'il avait toujours eus pour l'honneur et l'intérêt de son prince, et qu'il suppliait le Sacré-CoUége de lui donner acte de son opposition. -
Cette déclaration de principes, ne l'empêchait pas de nommer et de révoquer les dignitaires de l'archevêché de Paris, pour prouver son droit, et déplaire à Mazarin. Bientôt inutile à Rome, il se rend en Allemagne et de là en Angleterre, où il s'occupe du rétablissement des Stuarts, et négocie le mariage du roi d'Angleterre avec ]\P"- d'Orléans.
Mais ce théâtre ne lui convenait pas, et tandis qu'il promenait à travers les cours d'Europe, son désœuvré-
ment aifairé, il avait la nostalgie de Paris et ne pouvait s'empêcher de regretter la chaire de Notre-Dame, où toutefois il ne remontera plus. Louis XÏV avait dit bien haut après la mort de Mazarin, que, tant qu'il vivrait, le cardinal de Retz ne rentrerait pas en son archevêché de Paris.
Il n'était plus question des impatiences , ni des aigres-douces observations d'Anne d'Autriche, des disputes de M. le Prince, des insolences narquoises et des colères simulées de Mazarin, il y avait près de quinze ans , que Gondi avait quitté la France ; les grands hommes de Plutarque, Brutus et Scœvola, les projets de réforme et les cordons de chapeau, tout l'attirail du parfait conspirateur, tout s'évanouit devant la volonté courroucée de Louis XIV.
Retz se démit de son archevêché, eut en bénéfices 120,000 livres de rente avec l'abbave de Saint-Denis, ainsi que la souveraineté de Commercy qui lui venait de sa mère, et où il fut laissé libre de vivre. Comme ces arbres longtemps battus par les vents, il resta courbé sur l'abîme, il abjura sa jeunesse sans la regretter.
Plusieurs missions lui furent confiées, et souvent encore il fut chargé des affaires de France à Rome. Nous le voyons écrire au secrétaire d'Etat, M. de Pomponne :
- C'est la faute du roi, si nous n'avons pas voyagé avec plus de diligence, car sa réputation est si grande, (£u'il est impossible à ceux qui ont le moins du monde
son caractère, de se défendre des honnêtetés que les princes leur font à l'envi, pour témoigner à Sa Majesté le respect qu'ils ont pour elle. ^^
A Commercy, Retz s'occupa de payer ses quatre millions de dettes. 11 j écrivit ses Mémoires, et le trop plein de cette activité qui le dévorait, se porta jusque sur les problèmes astronomiques, dans lesquels il ne tint pas à lui qu'il ne jetât le trouble :
^ Les astronomes, se dit-il, voient que le soleil, les étoiles et la terre changent de situation à l'égard l'un de l'autre et ils en concluent, les uns, que le soleil traverse la matière environnante; les autres, que c'est la terre qui la fend. Sur le tout, de quoi s'agit-il pour faire tant de bruit ^ quand on voit un bâton qui a été coupé avec une scie, serait-il aisé de décider par l'aspect seul des deux morceaux du bâton, si c'est la scie qui a passé sur le bâton, ou si c'est le bâton qui a passé sur la scie. «
A Saint-Denis, il recevait la visite de Bossuet ou de Condé ; M"'® de Sévigné s'était constituée la surintendante de ses menus plaisirs ; Corneille lui lisait Polijeucte,M.oYièYe, les Femmes savantes, Boileau, son Lutrin et sa Poétique. Cet homme, qui avait pratiqué les plus grands hommes de l'Europe et traité les plus grandes affaires; qui, depuis vingt-cinq ans, avait pris part à tous les événements, marié des rois, fait des papes, soulevé des villes, dont la vie était le roman le plus curieux qui se pût écrire, qui l'écrivit en se jouant
et fit un chef-d'œuvre, cet homme-là n'était point un petit personnage.
M. de Talleyrand dans un discours au roi, disait :
— Sire, je suis vieux !
Et le roi lui répondait :
— Non, M. de Talleyrand, l'ambition ne vieillit pas.
Si l'ambition ne vieillit pas, elle se transforme; Retz qui avait voulu éblouir ses concitoyens par son prestige, les dominer par son habileté, se contente désormais de les charmer par son savoir et par son esprit. Ce n'est plus cet abbé de Retz à qui l'on pouvait dire : Démontrez à vos ennemis que vous pouvez quelquefois avoir le sens commun, cela les fâchera sans vous faire tort; ce n'est plus ce coadjuteur toujours prêt à fendre la lune en petits morceaux, et rêvant des drames et des situations qui tuent cinq tyrans à la minute, ce n'est plus ce cardinal de Retz qui a si souvent changé la direction de sa gratitude, mais un prince de l'Eglise, calme comme le veut sa dignité, étincelant comme il convient à son esprit, et auquel on entend dire volontiers qu'il y a souvent de la folie à conjurer, mais qu'il n'y a rien de pareil pour faire les gens sages par la suite.
Paul de Gondi, cardinal de Retz, mourut chez sa nièce de Lesdiguières, le 24 août 1679, doucement et dans son lit comme la plupart des hommes de la Fronde, comme presque tous les conspirateurs.
D'autres en ont fait plus que lui, qui sont morts ministres.
Quand les Mémoir^es de Retz parurent en 1717, leur succès fut prodigieux ; on les rencontra partout ; ce fut comme une explosion et le régent en conféra avec d'Argenson, le lieutenant de police. - Oh! le terrible homme, s'écria Brossette, son livre me rend ligueur, frondeur et séditieux par contagion, r.
L'œuvre est de premier jet comme l'homme, et il s'est peint avec un air de grandeur, une impétuosité de génie et une inégalité qui sont l'image de sa conduite. Cet homme d'action, capable de plus de choses qu'il n'en a faites, découvre comme d'instinct la mesure des hommes et l'importance des faits. Il n'est pas clandestin, « il ne rage pas à huis clos comme Saint-Simon, qui sait fort bien que ses gros mots ne lui attireront pas de désagrément. « N'était la trop grande importance qu'il accorde à la Fronde et à son rôle, les jugements de Retz sont empreints de largeur, et d'une sévère impartialité; ils ont été, sauf en ce qui concerne Mazarin, ratifiés par l'histoire. Ces récits d'ailleurs étaient presque de l'histoire, on le vit bien par l'accueil que leur fit une génération assez éloignée des temps qu'ils ont décrits, pour être étrangère aux passions qu'ils ont remuées.
Et non-seulement personne n'a mieux peint que lui les personnages de son temps, mais il a puisé dans ce temps même, cette libre allure, cette hardiesse dans le langage, ces rudes et primitives qualités, auxquelles vingt ans plus tard seront ajoutées la suprême distinction et l'élégante régularité, que Louis XIV mettra en honneur. Les Mémoires du cardinal de Retz lui ont survécu et plaident sa cause devant la postérité. Catilina passe, Salluste reste, dit A. Houssaye ; ce qui a survécu à l'empire romain, ce n'est pas Tibère qui règne, ni Thraséas qui complote, c'est Tacite qui surprend l'âme de l'empereur et du conspirateur, pour donner à leur secrète pensée l'éternité de sa parole souveraine.
Les observations abondent dans les Mémoires, Retz soigne particulièrement la théorie, et bon nombre de ses maximes ne seraient pas désavouées par la politique moderne... - Les peuples, dit-il, sont las devant que de s'apercevoir qu'ils le sont. - Et ailleurs : ~ Il n'y a rien où il faille plus de précautions, qu'en ce qui regarde les peuples, parce qu'il n'y a rien de plus déréglé ; il n'y a rien où il les faille plus cacher, parce qu'il n'y a rien de plus défiant. -^ Ou bien : '- On a plus de peine dans les partis à vivre avec ceux qui en sont, qu'à agir contre ceux qui y sont opposés, r
'^ Le peuple, remarque-t-il encore, leva le voile qui doit toujours couvrir tout ce que l'on peut dire, tout ce que l'on peut croire du droit des peuples et de celui
des rois, qui ne s'accordent jamais si bien ensemble que dans le silence. >» Il a véritablement l'intuition du droit et des chartes contemporaines quand il dit :
" Les rois qui ont été sages et qui ont connu leurs véritables intérêts, ont rendu les parlements dépositaires de leurs ordonnances, particulièrement pour se décharger d'une partie de l'envie et de la haine que l'exécution des plus saintes et même des plus nécessaires produit quelquefois. Ils n'ont pas cru s'abaisser en s'y liant eux-mêmes : semblables à Dieu qui obéit toujours à ce qu'il commande une fois. Les ministres qui sont presque toujours assez aveuglés par leur fortune, pour ne se pas contenter de ce que ces ordonnances permettent, ne s'appliquent qu'à les renverser ; et le cardinal de Richelieu plus qu'aucun autre y a travaillé avec autant d'imprudence que d'application. Il n'y a que Dieu qui puisse subsister par lui seul. Les monarchies les plus établies et les monarques les plus autorisés, ne se soutiennent que par l'assemblage des armes et des lois ; et cet assemblage est si nécessaire, que les unes ne se peuvent maintenir sans les autres. Les lois désarmées tombent dans le mépris ; les armes qui ne sont pas modérées par les lois tombent bientôt dans l'anarchie. La république romaine avoit été anéantie par Jules-César ; la puissance dévolue par la force de ses armes à ses successeurs, subsista autant de temps, qu'ils purent eux-mêmes conserver l'autorité des lois. Aussitôt qu'elles perdirent leur force, celle
des Empereurs s'évanouit; et elle s évanouit par le moyen de ceux mêmes qui, s' étant rendus maîtres et de leur sceau et de leurs armes, par la faveur qu'ils avoient auprès d'eux, convertirent en leur propre substance celles de leurs maîtres, qu'ils sucèrent, pour ainsi parler, à l'abri de ces lois anéanties. L'empire romain mis à l'encan, et celui des Ottomans exposé tous les jours au cordeau, nous marquent par des caractères bien sanglants l'aveuglement de ceux qui ne font consister l'autorité que dans la force. ??
Si l'oeuvre est remarquable, l'homme ne l'est pas moins, et pourtant plus à plaindre qu'à admirer. Il était de ceux qui ont des vanités sans proportion avec leur mérite, et qui sont plus affamés de jouissance que de travail. On a plus d'un exemple des excès où peuvent se porter ces sortes d'intelligences, ambitieuses, avides et impuissantes. Où qu'on les place, quoi qu'on les fasse, à quelque fortune qu'on les lace, parce qu'ils voudront toujours s'élever trop au-dessus de leur position, ils paraîtront toujours au-dessous.
Chez le cardinal de Retz tout est génie ; seuls le soin et l'étude ont manqué; il voulut sans cesse tenir le pavé, suscita les plus grands désordres sans avoir aucun dessein formé de s'en prévaloir, fut au résumé un homme de grands talents, qui lui servirent peu, mais ne fut pas un grand homme. Doué des plus étonnantes facultés, de la mémoire la plus vaste, de l'éloquence la plus entraînante, brave autant que Condé,
habile comme Mazarin, fier comme Richelieu, il eut peu de jugement, et de sens, point du tout.
Dans une république, on parvient aux affaires par la volonté du peuple et des grands ; dans une monarchie parlementaire, où le peuple et le roi sont censés gouverner de concert, on y parvient par la volonté du roi contre celle du peuple, et plus souvent par la volonté du peuple contre celle du roi. Mais dans un état comme était celui de France au dix-septième siècle, il fallait parvenir par le souverain ou le renverser ; on ne pouvait songer à s'imposer à lui par la force. Retz oublia qu'il n'est rien de plus dangereux pour un sujet, que de se rendre redoutable à son roi, et prétendit devenir premier ministre malgré le conseil et malgré la régente ; c'était folie.
La grande force des ministres absolus, tels que Richelieu ou Mazarin, était précisément leur dévouement, dont on avait lieu de se tenir pour assuré, et d'où provenait la confiance que les souverains mettaient en eux. Quant à Gondi , il ne songeait point à faire une révolution, mais il espérait devenir le ministre nécessaire, en mettant toutes choses si bas, qu'on eût été heureux de l'accepter comme un sauveur.
Par le fait, il n'y avait pour l'abbé de Retz, désigné archevêque de Paris, de chemin à l'élévation que celui du ministère, et de chemin au ministère que l'attachement à la cour. Mais il eût fallu pour cela montrer un dévouement entier aux intérêts de la régente, à
ceux de son autorité et de celle qu'elle devait conserver au roi. Ce fut le grand art de Mazarin et ce sera toujours la marche la plus sûre auprès des souverains dont le pouvoir, affermi par sa nature, n'est combattu que par les circonstances. Tel était le plan d'ambition que pouvait suivre le coadjuteur ; il n'était pas infaillible, l'ambition n'a rien qui le soit, mais il était probable et surtout c'était le seul possible dans l'exécution. Le cardinal aurait dû voir que le résultat vraisemblable de la guerre civile qu'il allumait, était un accommodement, soit que Mazarin fût chassé, soit qu'il ne le fût pas, et présumer que la régente, dès qu'elle serait maîtresse , ou le roi dès qu'il serait majeur, ne pardonnerait pas à un archevêque de Paris d'avoir été le boute-feu de la sédition et d'avoir soulevé la capitale.
De ces menées, il ne tira d'autre fruit que des querelles avec Mazarin et le plaisir de braver impunément un ministre, qui savait dissimuler les injures, mais qui ne les oubliait pas; il le vit bien quand il lui fallut donner la démission de sa place, et qu'il ne put même demeurer archevêque. Il dut n'être rien, pour avoir voulu être tout, et paraître devant Louis XIV, qui le traita comme un homme qui n'avait été rien de ce qu'il devait être.
Retz honore le titre de chef de j^arti , dit la Harpe, et il a tort. On peut admirer un chef de parti comme on admire tout ce qui est au-dessus du médiocre, on
ne peut honorer que ce qui est juste. Cet homme, qui dans ses écrits a tant raisonné sur les principes de l'ambition, manqua entièrement au premier de tous, qui est d'avoir un objet; il se persuada être glorieux, pour un archevêque, de se faire chef de sédition, pour un homme d'Etat, de troubler tout le royaume uniquement afin de renvoyer un ministre.
En dernier résultat, il fut cause de quatre années de guerre civile, parce qu'il avait du goût pour la faction, et le reste de sa vie fut employé à l'expiation d'un pouvoir employé à faire du mal. Il n'y a là rien de grand ni dans les principes, ni dans les effets; il n'y a de louable que le repentir.
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