FRANÇOIS DE HARLAY DE CHAMPVALLON
Harlay en Sorbonne. — Un sermon à la cour. — Les religieuses de Cliaronne. — La cour de Rome et le cabinet de Versailles. — Le gallicanisme. — Dépêches du duc d'Estrées. — Mission du cardinal d'Estrées. — Rôle de Harlay. — Correspondance diplomatique. — Un prélat disgracié.
On voyait souvent à la Sorbonne aux environs de 1645, un grand jeune homme blond, vêtu du costume ecclésiastique, mais avec beaucoup de recherche, trèsmodeste, mais avec beaucoup de désinvolture. Les docteurs en renom l'avaient pour auditeur passionné, la bibliothèque le comptait parmi ses hôtes les plus assidus. Pas une thèse ne se soutenait, sans qu'il y fût, pas un sermon ne se prêchait à Notre-Dame, sans qu'il y assistât. Il faisait lui-même des conférences
dans son domicile et travaillait plus de dix heures par jour.
On l'appelait l'abbé de Jumièges ; c'était le fils d'Achille de Harlay, marquis de Bréval et seigneur de Champvallon, et l'on ne se lassait pas d'admirer comment un jeune homme de qualité tel que lui, ne s'épargnait aucune peine et ne se donnait non plus de relâche que ne l'eût fait un petit abbé de province, venu à Paris pour faire fortune.
Personne mieux que lui ne citait l'Ecriture ou les Pères de l'Eglise ; il récitait de mémoire les classiques grecs et romains, et n'était point sans quelque frottement d'archéologie.
On l'aimait au reste pour ses manières de grand seigneur, pour sa bonne mine et pour sa politesse qui était extrême
Quelques vingt-cinq ans plus tard, la chapelle du palais de Versailles resplendissait de lumières. Les carrosses des ducs se pressaient dans la cour d'honneur. On remarquait dans le château, un va-et-vient plus considérable qu'à l'ordinaire. C'est qu'il y avait ce jour-là deux grandes attractions à la cour. On entendrait le matin à la messe du roi M. de Harlay, l'archevêque de Rouen, récemment promu à l'archevêché de Paris, et l'on aurait dans la journée une représentation du Ballet des Innocenis, le seul qui se puisse danser en Carême, comme un chacun sait.
Les tribunes sont déjà .pleines à la chapelle, et l'on
y voit la plupart des parents de M. de Paris, lesquels ont tenu à assister, sinon à son début à la cour, au moins à sa première instruction, depuis qu'il est entré en charge. Les Dreux-Brezé, les Croy, les Poitiers- Valentinois, les Bouillon-La Marck et bien d'autres alliés des Harlay, sont là depuis quelques minutes. Par les portes entrouvertes, on entend le murmure confus des courtisans, et les aubades de la musique Royale qui se donnent chaque jour, selon l'usage, sous les fenêtres de Sa Majesté, à l'heure de son réveil.
Mais la musique cesse dans le jardin, les mousquetaires en soubreveste et les chevau-légers se rangent silencieusement dans la petite salle des gardes, un bruit de pas se fait entendre des grands appartements sur le parterre de la Roseraye, les soixante musiciens de la chambre entonnent le nouveau chant de Lulli pour le roi
Louis XIV entra en même temps, sans être annoncé autrement que par l'ouverture des deux battants de toutes les portes, et par l'entrée d'un gentilhomme ordinaire qui précédait Sa Majesté d'une ou deux minutes, et qui vint faire une inclination profonde dans la tribune, en se tournant vers l'autel, comme on fait pour annoncer aux personnes royales que leur table est servie.
Le roi était entré son chapeau sur la tête ; c'était un petit tricorne richement galonné qu'il ôta pour saluer d'abord l'autel, puis une tribune à grillages
dorés. Le gTand-aumônier offrit au roi l'eau bénite, après quoi l'aumônier de quartier lui présenta son livre de prières, et le premier aumônier reçut le chapeau de Sa Majesté. Aux côtés du roi, conformément au cérémonial, le prie-dieu de son confesseur, le Père de la Chaise. Dans la tribune, les chapelains de l'oratoire et ceux de la grande chapelle, les princes et les princesses, et derrière eux, les grands officiers de la couronne. Toute la cour était là — On s'attendait à des allusions, et on pensait que le nouveau prélat glisserait un remerciement, et laisserait percer son opinion sur les affaires religieuses....
Pendant l'évangile , M. de Harlay monte lentement en chaire et promène un regard satisfait sur cet auditoire tout d'or et d'argent, dans lequel les coifflires des femmes à la Fontange, à l'Hurluberlu, ou en Cadenettes, à la Paresseuse, se mêlent avec les perruques in-folio, à l'oiseau Royal, à Canons du grand volume.
Le nouvel archevêque de Paris qui occupe si dignement la chaire royale, est bien le même que l'élégant abbé de Harlay qui suivait si soigneusement jadis les cours de la sacrée faculté de théologie. Tous les regards se portent sur lui pendant qu'il retire avec simplicité ses gants de soie parfumée. C'est un des plus beaux hommes de son diocèse. 11 a pris dans l'âge mûr quelque embonpoint qui lui sied à merveille, la ligure s'est élargie, la bouche est très-petite, les
yeux très-grands, bleus, doux et très-finiment naïfs. Il porte une perruque à cinq lauriers, c'est une œuvre de prix et que seul, Quentin, le coiffeur du roi, a pu faire si entièrement naturelle et bien ajustée. Il a soin, en montant en chaire, de relever imperceptiblement le devant de sa soutane et l'on peut voir un soulier de velours noir à talon rouge et une jambe très-bien prise dans un bas de soie violette. Sur son camail est le cordon bleu et la croix du Saint-Esprit.
Cependant M. de Paris appuie ses belles mains blanches sur le velours rouge, laisse tomber de sa bouche ce mot : Sire, et commence son discours d'une voix parfaitement admirable et toute mélodieuse —
Pendant le sermon, les conversations s'engagent de ci de là, à voix base
— Ce Harlay, n'est-il pas le petit-fils de Jacques de Harlay, le galant de la reine Marguerite de Valois, qui a fini par épouser Catherine de la Marck-Bouillon ?
— Certainement, et c'est de là que viennent leurs plus belles alliances.
— Ils ne peuvent guère remonter au delà de Charles VI, et c'est tout au plus s'ils ont pu faire leurs preuves.
— Il y a quatre branches, m'a dit d'Hozier, celle de Beaumont, de Cély , de Sancy et de Champ vallon. Ceux-ci sont très-proches des Harlay du Parlement.
— C'est d'ailleurs un habile homme , dit M. le Grand-Maitre, qui le connaît beaucoup. Il veut jouer
un grand rôle et s'était fait pour cela le champion de Mazarin, comme M. de Retz s'était fait son ennemi dans le même but. On dit que feu M. le cardinal s'était brouillé avec lui dans les derniers temps
— C'est qu'aussi M. de Harlay était bien trop exigeant. Il y a dix-huit ans, il n'était pas encore quelqu'un, et l'on ne parlait pas de lui comme maintenant ; eh bien ! il demandait une de ces quatre choses pour prix de ses services : une place au conseil, l'abbaye de Saint-Etienne de Caen, la grande aumônerie ou la promesse d'une présentation pour le Cardinalat.
— Il n'a. Dieu merci, point à se plaindre, on l'a fait archevêque de Rouen à vingt-six ans, et primat de Normandie ; il est depuis dix ans commandeur des ordres, et abbé de la Grande Confrérie ; c'est lui qui, au sacre, a été choisi pour couronner le roi et le voilà qui, à quarante-cinq ans, est archevêque de Paris et l'un des quarante de l'Académie
— Il n'est point sans prudence d'ailleurs, car vous vous rappelez qu'à la grande assemblée du clergé de 1650, il a eu le bon esprit de refuser la présidence, où le voulaient porter les députés du second ordre, ceci à seule fin de ne se point compromettre....
— On ne peut nier, reprenait l'autre interlocuteur, qu'il n'ait montré le plus grand courage durant l'épidémie d'il y a trois ans, mais pour un archevêque, il est aussi peu homme d'église que possible et plus courtisan que pas un.
— Sans aucun cloute, et ce ne sont pas les protections qui lui manquent; M. de Colbert le pousse de toutes ses forces, et je sais de bon lieu, que feu M. de Péréâxe l'a ' recommandé au roi, en mourant, avec la plus grande chaleur....
Cependant l'auditoire était captivé. M. de Paris se surpassait lui-même, le roi avait fait plusieurs signes de tête approbatifs, et il en était résulté un frou-frou d'admiration depuis le haut jusqu'en bas du sanctuaire. L'archevêque multipliait ses arguments, et les tirait indifféremment de Cicéron, de saint Thomas, de Sénèque ou de saint Chrjsostôme
— J'ai ouï dire à Patru, dit en face, dans la galerie, un évêque à cheveux blancs, qu'il n'admire qu'une chose en lui, c'est comme il peut retenir tout ce qu'il dit; car il n'y a ni pieds ni tête à son discours, et il récite tout cela avec un aplomb qui n'est pas imaginable.
— Ce n'est pas étonnant, il tient de famille... vous n'ignorez pas que l'on appelait l'archevêque son oncle, une bibliothèque renversée
— Plaise au Ciel, reprit le premier, que le diocèse n'ait pas à souffrir du choix de Sa Majesté; dans mon dernier voyagea Rouen, je vis sur la porte de son palais cette inscription que M. de Harlay avait fait graver dans la pierre : Legem non observabo, sed adimplebo .
— Eh ! eh! il ne pêche pourtant point par subtilité, et je vous réponds qu'il n'est pas d'homme plus prati-
que. On en fera ce que l'on voudra avec des faveurs. Quand il était jeune, M. de Mazarin demanda à acheter sa conscience; on lui répondit qu'il n'en avait pas, au moyen de quoi M. le cardinal ne demanda plus rien. A ce moment, la messe était terminée, et la foule des grands seigneurs se précipitait respectueusement sur le passage du roi.
La cour ! c'a peut-être été la perte de la monarchie, mais sans nul doute, ce fut la cause de l'abaissement des archevêques de Paris. Le pasteur de la capitale subit l'influence des temps , il devint un courtisan comme un autre, il porta livrée. Le roi ne se contentait plus d'être le premier gentilhomme de France ; il avait la noblesse à discrétion, il voulait avoir aussi l'Eglise. C'est pourquoi il y avait sur le siège de Paris un homme d'esprit aussi brillant, et d'âme aussi plate, que François de Harlay-Champ vallon.
Celui-ci est de la cour. Il n'est pas de Paris, de Bretagne ou d'Aquitaine , comme nous sommes de notre pays, chacun de sa province, et tous Français, mais lui, il n'a point d'autre pays que la cour.
La cour est l'univers, sa coterie c'est le monde, hors de là, le néant. La nature se borne à l'Œil-de-Bœuf, la faveur, la disgrâce, le lever, le débotté, voilà les phénomènes.
Tout roule là-dessus ; la cause du mouvement des sphères, c'est le petit coucher.
Si notre vieille monarchie française de Philippe- Auguste, de Saint-Louis et de Henri IV devait devenir absolue, nul n'était plus que Louis XIV en état de la régir. Pas un homme ne fut, dans les temps modernes, qui porta plus haut sa tête royale, pas un qui sembla tenir de Dieu comme lui, un rayon de majesté souveraine ; mais cette puissance qui affluait en sa couronne de toutes les parties du royaume, se retirait de chacun de ses sujets, et de l'archevêque de Paris autant que des autres ; c'est ce qui explique à la postérité comment dans cette chaire de Notre-Dame, illustre entre toutes, a pu monter un prélat, dont Bossuet, qui pourtant a partagé ses erreurs, a pu dire avec vérité : qu'il ne savait que « flatter la cour, écouter les ministres et suivre à l'aveugle leurs volontés comme un valet, r
On le vit bien dans l'affaire du monastère de Charonne. La première supérieure de ce couvent de Y Ordre de Saint- Augustin étant venue à mourir, Louis XIV avait nommé de sa propre autorité une bénédictine, qui mourut elle-même avant d'avoir obtenu ses bulles, et qui fut remplacée, toujours par l'autorité du roi, et sur la recommandation de l'archevêque, par la sœur Marie- Angélique de Grandchamp, seule capable de rétablir le spirituel et le temporel, disait Harlay.
Cette religieuse était également de l'Ordre de Cîteaux, mais on prétendait l'imposer aux Augustines de
Charonne, sous le prétexte que les affaires du monastère étaient en un si mauvais état, qu'il importait d'y mettre ordre d'urgence.
En vain, les religieuses protestèrent; en vain, le pape, par un bref, leur ordonna de procéder ellesmêmes à l'élection de leur supérieure, conformément aux statuts, l'archevêque et le Parlement passèrent outre, et tout finit par des lettres de cachet. Or, on lit dans un manuscrit du temps : ^ Mgr l'archevêque de Paris sait fort bien que la pauvreté du monastère venait de l'impuissance où étaient les dites religieuses d'exiger une somme dont il ne lui aurait pas été difiScile de leur procurer le paiement. ^^ L'accusation que contiennent ces paroles obscures est surabondamment éclaircie, par la correspondance de Colbert avec le procureur-général de Harlay. On avait pris tant de soin de faire disparaître les traces de cette iniquité, qu'elle était ignorée aujourd'hui, dans l'Ordre même auquel appartenaient ces pauvres religieuses.
Quant à M. de Paris, il avait été récompensé de la bassesse qu'il avait montrée dans cette circonstance, par l'entrée au grand Conseil, par la faveur du roi, par l'érection en duché-pairie de la seigneurie de Saint-Cloud. Les terres et seigneuries de Maisons, de Créteil, d'Ozouer-en-Brie et d'Armentières furent unies et incorporées à celle de Saint-Cloud, ainsi que la justice de la temporalité de l'archevêché, pour en jouir, disent les lettres patentes de 1674, " par notre très-
cher et bien-aimé cousin le sieur François de Harlay, archevêque de Paris, et ses successeurs archevêques de Paris, perpétuellement et à toujours, en titre, dignité et sous le nom de duché et pairie de France, avec tous les honneurs , autorités , prééminences , franchises , libertés, privilèges et immunités, appartenant à ducs et pairs comme les autres pairs de France en jouissent, usent en justice, juridiction, séance en nos cours de Parlement, avec les autres pairs ecclésiastiques, suivant l'ordre et le temps de la présente érection ; et voix délibérative, et généralement en tous autres actes et lieux quelconques, et sous le ressort immédiat de notre cour, de Parlement de Paris, en tous cas, fors et excepté les cas royaux, dont la connaissance appartiendra à nos officiers, ainsi qu'elle se faisait avant la présente érection. Voulons que ses vassaux et tenanciers le reconnaissent, et ses successeurs archevêques, et leur fassent les foi et hommages et autres reconnaissances en ladite qualité de ducs de Saint-Cloud, et pairs de France : et pour l'exercice de la justice, voulons que notre dit cousin et ses successeurs aient un siège de duché et pairie dans l'enclos de l'archevêché de Paris, au même lieu où le siège ordinaire de la temporalité avait accoutumé d'être tenu, où il y aura un bailli, un procureur fiscal, quatre procureurs et deux sergents, pour y exercer la justice, et connaître en première instance de toutes les causes civiles et criminelles, qui pourraient arriver dans l'enclos dudit
archevêché, nonobstant l'édit du mois de février dernier auquel nous avons dérogé et dérogeons quant à ce, par ces présentes. »
Il ne manquait plus au nouveau duc, pour obtenir la pourpre cardinalice, que d'oublier encore une fois, et dans une matière plus grave que la première, les devoirs de sa mission, nous voulons parler de la déclaration de 1682.
Encore une fois, l'évêque et le chrétien cèdent le pas au sujet. Dieu et le pape ne viennent qu'à la suite, ^ le roi avant tout, » telle est sa devise.
L'affaire du monastère de Charonne n'était qu'un premier pas dans la voie où le pouvoir civil allait s'engager. Pour réduire la question à sa plus simple expression, au point de vue historique, la nomination de la supérieure de Charonne engendra la Régale, la Régale engendra la Déclaration de 1682, la Déclaration de 1682 inaugura un schisme connu sous le nom ^Eglise Gallicane, heureusement éteint aujourd'hui dans le clergé français, mais dont les ennemis de l'Eglise se serviront longtemps encore contre elle.
A Charonne, le roi prétendait avoir le droit, malgré les traditions d'un couvent, de donner à des religieuses une supérieure qu elles n'eussent pas choisie et qui ne fût pas même de leur Ordre, et ce, contre la formelle volonté du souverain pontife.
Cette prétention se transforma et vint ressusciter la querelle du droit de Régale. Le roi, selon lui, aurait
le pouvoir de nommer à tous les bénéfices simples du diocèse, pendant la vacance de levêché, de nommer, pendant la vacance, aux prébendes, chapelles, etc., à la collation de l'évêque, enfin, le droit de percevoir le revenu des évéchés et archevêchés tant que le titulaire n'aurait pas prêté le serment de fidélité.
Le pape s'opposa naturellement aux envahissements du roi, et les conseillers du prince, en tête desquels figure l'archevêque de Paris, lui persuadèrent de se passer du Saint-Père, en se faisant constituer par une réunion d'évêques aveugles ou prévaricateurs en état d'indépendance vis-à-vis de Rome, ce qui aurait, pensait-on, le double avantage d'elFrayer le pape qui céderait sur la Régale pour qu'on abandonnât la Déclaration, et en tous cas, de donner une ombre de légalité aux usurpations du cabinet de Versailles, en les faisant sanctionner par ce qu'on voulait bien appeler « le clergé de France, y^
L'opinion que nous émettons ici est fondée sur des documents irréfragables. Les manuscrits du temps, la correspondance intime des personnages de l'époque le prouvent surabondamment. Nous avons lu les originaux de toutes les dépêches adressées par les ambassadeurs de France à Rome au ministre des afiaires étrangères, pendant vingt ans, de 1670 à 1690; nous avons compulsé les notes qui accompagnent ces rapports et principalement les minutes des lettres du roi aux chargés d'alfaires de France, corrigées et complétées de la main
même de MM. de Pomponne et Ch. Colbert qui faisaient les affaires étrangères, et nous croyons pouvoir affirmer que le roi et le grand Conseil se souciaient peu de la Déclaration, et beaucoup de la Régale; que la Déclaration n'était qu'une vengeance à la fois et une menace pour le Saint-Père; enfin, que les prélats en petit nombre, — ils ne formaient pas le tiers des évoques de France — qui se sont réunis à Paris sous la présidence de Harlay et de Le Tellier, ont été ou aveuglés par quelques docteurs, ou intimidés par la cour, ou achetés par le ministère, comme le fut malheureusement Mgr l'archevêque, duc de Saint-Cloud.
Que de maux naissent, dit la Bruyère, de ne pouvoir être seul ! Jamais mieux on ne le vit qu'en cette triste occurrence. Tandis qu'il etît été digne du pasteur de la capitale de s'élever, plus haut que tous les autres, contre les prétentions injustes du souverain, contre cette ambition qui s'attaquait à l'Eglise même, Harlay alla au-devant des volontés de Sa Majesté, et offrant à Louis Xn\ de lui-même et avec une sorte d'enthousiasme la liberté de l'Eglise universelle, ce bien qui n'était pas à lui, mais qu'il était chargé de défendre contre toutes les entreprises , il sembla lui dire : <^ Faites-en ce que vous voudrez. -
En vérité, cet archevêque était bien le frère de ce procureur qui disait du pape :
« Il faut lui baiser les pieds et lui lier les mains, r-
Dans les négociations qui se poursuivirent durant
dos années, on vit du côté du pape : les égards pour le roi, le désir de la concorde, la fermeté, la sagesse et la longanimité; on vit du côté du roi : l'insolence cachée sous le respect apparent, les plaintes ridicules, la perpétuelle menace, la diplomatie invoquant les motifs tirés de l'intérêt de la religion, et montrant ce que pouvait le mécontentement de la France.
iir
Le bréviaire publié par François de Harlay, les Informations que, contrairement aux canons, on le chargeait de faire, avaient aigri les relations ; la cour de Rome montrait pourtant le désir de tout apaiser.
Le duc d'Estrées, ambassadeur de France à Rome écrivait au roi le P'' octobre 1680, rappelant un entretien avec le cardinal secrétaire d'Etat i.
« Quant à ce qui est du bréviaire de l'archevêché, il me dit qu'il n'y avait que deux choses sur ce sujet dans la conduite de Mgr l'archevêque de Paris, auxquelles l'on pourrait trouver à redire, et qui étant du rit de l'Eglise, et réglées par les papes, Mgr l'archevêque n'y pouvait toucher sans blesser leur autorité. (En chiffres.) Il me fit entendre que, quand même Algr l'archevêque de Paris aurait pu en cela manquer
(1) Les dépêches qui suivent soiH extraites de la convspoinJauce de Rome (archives des affaires élraujj'ères); elles soiU toutes eulièrement inédiles.
à ce qu'il devait au pape, il essaierait que cela ne produisît point de méchant effet. -
Le même écrivait au roi, le 6 février 1680 :
« J'ai parlé des difficultés sur les Informations de vie et moeurs, faites par devant Mgr l'archevêque de Paris, comme l'ordinaire du lieu où se trouve Votre Majesté. J'avais prié Mgr le cardinal Cibo d'en parler à Sa Sainteté, il m'a mandé aujourd'hui qu'il s'en était acquitté, mais que, bien qu'il eût fait tout ce qu'il lui eût été possible, il n'avait pu réussir. Quant au mémoire. Sa Sainteté avait témoigné de la surprise et du déplaisir de ce qu'il contient, et avait dit que c'était une nouveauté. r>
Le 29 avril de la même année, le roi écrivait au duc d'Estrées : (La minute porte de fréquentes corrections de l'écriture de M. de Colberfi.) (Inédit.)
« Mon cousin... j'ai reçu votre lettre, dont le plus important article est celui de l'entretien que vous avez eu avec le pape touchant mon Droit de Régale ; il aurait été à souhaiter que vous en fussiez demeuré aux termes généraux que je vous avais prescrits par ma dépêche du 29 février, mais puisque vous en étiez venu si avant, je désire qu'après que celle-ci vous aura été rendue, vous demandiez audience à Sa Sainteté, le plus tôt qu'il se pourra, et que vous lui disiez que
(1) Il s'agit ici de Charles Colbert, marquis de Croissy, frère cadet du contrôleur général et père du marquis de Torcy, qui eut la survivance de sa charge de secrétaire d'Etat.
j'ai sujet de m' étonner, qu'après lui avoir fait connaitre par ma réponse à son bref, quelle est la justice du droit de Régale, inséparablement attaché à ma couronne, elle veuille encore persister à l'en vouloir arracher, que je vous ai ordonné de lui déclarer, que, comme il m'a été transmis par une longue suite de rois mes prédécesseurs, et que Dieu a fait voir par les bénédictions qu'il a données à mes armes, et à toute ma conduite, combien lui sont agréables les soins que j'ai toujours pris, par-dessus tous les rois de la terre, de ne nommer aux premières dignités des Eglises de mon royaume que des personnes d'une vertu éprouvée, je saurai bien aussi maintenir, de toute la jniissance que Dieu m'a 7nise en main, un droit qui m'appartient si incontestablement et qui me donne un moyen si légitime de mettre dans les chapitres et dans les églises des ecclésiastiques capables de maintenir la pureté de la religion catholique...; quoi qu'il arrive de son côté, rien au monde nest capable de me faire changer de sentiments, ni de me porter à souffrir qu'il soit porté la moindre atteinte à une prérogative si essentiellement unie à ma couronne. ^
Le roi envoyait à l'ambassadeur un courrier de cabinet, porteur d'une lettre datée du 20 mai 1680. (Inédit.) f
^ Mon cousin, je vous dépêche ce courrier parce que je ne vois aucune de vos lettres qui fasse la moindre mention de ce que le pape dit ou fait à
présent, ni des desseins qu'il peut avoir concernant mon droit de Régale, et que cependant j'apprends de tous côtés, que Sa Sainteté, soit qu'elle y soit instiguée par les ennemis de ma couronne, qui savent bien que je saurai maintenir un droit cpii y est si inséparablement attaché, par tous les moyens que Dieu nïa mis en 7nain, soit qu'elle y soit portée par son pur mouvement, prétend pousser l'affaire par des voies qui pondéraient e^re très-préjudiciahles à ï Eglise. ^
Pour qui lisait entre les lignes, cette dernière phrase qui revient souvent, était grosse de menaces. Le cabinet de Versailles, dont la bonne foi en cette affaire ne peut être suspectée, puisqu'il n'en avait aucune, ne condescendait à justifier ou mieux à expliquer sa conduite que pour la forme, il tenait à bien établir la situation : la Régale, cette chose condamnée par plusieurs conciles, c'était un droit, et un droit tellement incontestable pour Louis XIV, qu'on ne pouvait songer à le discuter; ceci posé, le gouvernement de Sa Majesté consentait à bien faire voir au Saint-Père que la Régale était chose désirable et la meilleure possible pour l'Eglise, puisque le roi pouvait ainsi mettre de bons sujets dans les postes ecclésiastiques, comme si les choix faits par les chapitres ou par le pape, n'eussent pu être aussi bons que ceux du roi. Enfin, on ajoutait que quoi qu'il arrivât, on savait à Paris à quoi s'en tenir, et que le pape pouvait adresser brefs sur brefs, on n'en tiendrait pas le plus petit compte.
Telle était la tactique royale qui perçait sous la transparence des protocoles diplomatiques.
Quant au Saint-Père, il montre la confiance la plus solide dans les solutions de la venir, l'assurance la plus ferme dans la conduite du présent.
De Rome, M. l'abbé Servien adressait au roi un rapport secret sur la même affaire, montrant jusqu'à l'évidence, la modération de la cour du Vatican. (Biédit.)
" L'affaire de la Régale parait être devenue l'unique des malintentionnés de- cette cour, et outre tout ce que j'ai eu l'honneur d'écrire tant sur les insinuations au pape que sur leur union secrète avec les Autrichiens, sur la rupture qu'ils préparent plutôt qu'une négociation avec Mgr le cardinal d'Estrées..., outre, dis-je, toutes ces choses , on a roulu presser le jjaj^e de pousser les régalistes , d'ayder le parti contraire , d'agir avec toute la vigueur possible et de publier la constitution papale, qui est déjà dressée, mais le pape a résisté jusqu'ici à tous les efforts des cardinaux de la congrégation secrète.
V Le p)(^P^ ^3reYe»rf que la coyistitution étant le
dernier pas, il ne faut le faire quà l'eœtrémité
w Je parlay l'ordinaire passé des vues qu'on voudrait peut-être qu'on eût en France de prétendre ou une concession ou une confirmation du Saint-Siège... « On vient de voir que M. le cardinal d'Estrées partait pour ritalie en mission extraordinaire ; on lisait dans les instructions qui lui furent remises ce qui suit :