L'OBUS ET LA TOMBK
Les marbres souriaient dans le vieux cimetière Au ciel profond et clair,
Et des oiseaux chantaient sur la petite pierre Où dort Henry Mûrgcr.
Mais, troublant tout à coup cette idylle, une bombe
Éclata. « Qu'est ceci?
Que me veux-tu? Pourquoi viens-tu, lui dit la tombe.
Faire ce bruit ici ?
LEf EVOCATIONS
Au bronze aveugle et sourd qui fend l'air je préfère
L'oiseau rasant le sol!
Pourquoi troubler ma paix? Qu'as-tu besoin de faire
Peur à ce rossignol?
EIi quoi ! ne sais-tu pas que le divin poète
A mon ombre endormi, N'a chanté que son cœur, n'a chanté que Musette,
N'a chanté que Mi mi?
Qu'il était de ceux-là dont l'heureuse folie Est de laisser toujours
Sourire à l'idéal leur lèvre qu'a pâlie La fièvre des amours?
Et que ce doux songeur, incrédule aux mensonges
De la fraternité, N'eût pas sacrifié le moindre de ses songes
A la société?
A quoi bon déchirer avec ta gueule ouverte, Où des éclairs ont lui,
Le lapis odorant et frais que l'herbe verte Déroule autour de lui?
Qu'a-t-il à démêler avcf toi, bombe vile, Lourd instrument du mal?
^"'est-tu pas l'œuf éclos d'où la guerre civile A pris son vol brutal?
Est-ce pour que Mùrger, chantre des gorges nues,
Se réveille effaré, Que les hommes t'ont dit de tracer dans les nues
Ton sillon abhorré ?
Ah ! «lu'ils n'étouffent pas en eux, si bon leur semble,
L'instinct féroce et dur Qui les fait échanger, sans que la main leur tremble,
Des bombes dans l'azur!
Mais qu'ils ne troublent pas mou Miirger sous la terre !
La hampe des drapeaux Se plante mal ici. Les vivants sont la guerre :
Nous sommes le repos! »
La bombe répondit : » Je suis irresponsable De Terreur des vivants;
Je suis entre leurs mains un léger grain de sable
Emporté par les vents!
Écoute-moi, pourtant. Bercer sa fantaisie Dans un rayon vermeil,
Est-ce bien, après tout, la seule poésie Qui soit sous le soleil?
Le poète n'a-t-il qu'à rêver sous les treilles?
Ne se sent-il épris Que du bourdonnement fugitif des abeilles
Dans les sentiers fleuris?
Et croit-il le devoir accompli, (juand sa muse, Sourde à l'humain sanglot,
A chanté seulement comme l'enfant s'amuse, Comme la fleur édôt?
Non! non! toute douleur attire le poète!
Ce n'est point au hasard Qu'il gonfle cette bulle où le ciel se reflète
Et qui s'appelle l'Art.
11 songe à ce qui rampe, alors que se déploie L'aile des papillons.
S'indigne avec le peuple et dédaigne la soie, Quand il voit les haillons.
Car la misère existe, implacable, farouche, Car, hélas! il n'est rien
De palpable sur terre où le penseur ne touche Le mal auprès du bien ;
Car le fait est brutal: et toujours, à toute heure, Pâle, grinçant des dents,
A côté de celui qui rit, celui qui pleure Asonisc en dedans.
(jui sait? Si ton Mùrger eût mieux connu la foule;
S'il eût parfois laissé Pour le vers qui rugit la rime qui roucoule ;
S'il eût moins caressé
La fraîche illusion qui lui faisait risette ;
S'il eût mis à l'écart, Ne fût-ce qu'un seul jour, le grand verre où Musette
Souvent buvait sa part;
S'il eût moins adoré l'inutile bohème ; Si, le rêve achevé,
Il eût posé son front sur l'énorme problème ; Peut-être eût-il trouvé ?
Et peut-être, au lieu d'être une chose qui tue,
Alors j'aurais été Le socle sur lequel eût surgi sa statue
Dans la libre cité!
Et ces charmants oiseaux que mon bruit inquiète
Et chasse loin de toi Viendraient poser, pour voir de plus près ton poète,
Leurs petits pieds sur moi ! »
Lyon, prison Sainl-Puul, février 1872,