LK SOCIALISME DU BLK
L'aube rayonnait sur les rimes.
Comme j'allais, k* cœur troublé, Songeur, faisant la cliasse aux rimes, Je passai prés fl'un rliamp de blé.
Un épi Irempé de luiniére, S'avançant au bord du chemin.
Levait sa tète lourde et fiére Juste à la hauteur de ma main.
En proie à l'éternel vertige, L'homme le meilleur fait le mal.
Cet épi dormant sur sa tige, Je le coupai d'un (^oigt brutal.
Mais, à sou tour dressant la tète, Un épi voisin me parla :
« Poète, me dit-il, poète!
C'est un crime que lu fais là!
(Juoi! ne sais-tu pas que nous sommes Les épis, les beaux épis d'or, Qui font dans les veines des hommes Couler le sang de messidor?
Ne sais-tu pas que ce brin d'herbe, Par ta stupide cruauté Arraché d'avance à la gerbe, Est un morceau de pain jeté?
JN'e sais-tu pas que sur la terre Où l'idéal lutte sans fin, Le misérable prolétaire Peut encore mourir de faim ?
Qu'avez-vous fait? Des républiques !
Qu'avez-vous renversé? Des rois! .
Qu'èles-vous? De grands politiques!
Qu'avez-vous gagné ? Quelques ilroils !
Mais avez-vous le droit de vivre Dans votre état républicain?
Et votre main qui vous délivre A-t-elle à tous donné le pain?
Non! et tu viens, homme imijécile, Maltraiter cet épi tremblant, L'empêcher de vous être utile, Le priver d'être du pain blanc! »
J'écoutais, n'osant pas répondre ; Mais depuis je songe souvent Aux. rhéteurs qui, pour nous confondre, Sèment de grands mots dans le vent.
Et, cherchant en vain un grand rêve Parmi les tribuns assemblés, Je fais, quand l'aurore se lève.
Commenter Proudhon par les blés.
Moulin du Ciislellet, juin 1876.
LA CIIARHUE
Lourde comme lo plomb, dure tomme le marbre, Dans la sérénité des larges cieux ouverts, La l)rauche s'élançait du tronc noueux de l'arbre Avec ses deux rameaux pareils à des bras verts.
Un jour, dans la saison hésitante où la brise Sous les bois dépouillés berce les derniers nids, L'Homme, rt'tdeur velu, fit sur la terre grise Rouler la grande branche aux deux rameaux unis.
Puis, l'ayant emportée au seuil de sa caverne, Avec un gonflement de veines dans le cou. Il la laissa trois jours dans l'eau d'une citerne Pour qu'elle fléchît mieux, tordue à son genou
Et lorsque, dans l'orgueil bestial de la force, Les muscles contractés et la sueur au front, Il eut bien enlevé les feuilles et l'écorce, bien poli les rameaux avec un cail](ju rond,
Il cloua sous la branche une espèce de glaive, Une lame élargie aux bords lisses et durs ; Et depuis ce jour-là je déchire sans trêve Le soi tout glorieux du poids des épis mûrs.
Car je suis le plus saint des oulils, la charrue! J'ouvre les sillons gras au vol des germes sourds; La gerbe, grâce à moi, sentassCj haute et drue : J'ai ma part de fierté dans l'orgueil des blés lourds.
Je tressaille, je vibre aux étreintes de rHontuie ; Je l'aide à féconder les éternels hymens; Et, pendant qu'il s'en va, le bras déployé, comme S'il cueillait dans le ciel l'azur à pleines mains ;
Pendant qu'il jette au vent les semences légères, Le geste lent, les reins tendus, le front baissé, Broyant sous ses talons les petites fougères Qui pendillent au bord du sillon commencé
Moi je mords les cailloux et j'écarte la ronce, La racine obstinée ou le lierre têtu, Et sous la terre obscure et froide je m'enfonce, Dans le déchirement du soc rude et pointu.
Et le soc est pareil à la coquille lisse
Dont la spirale fend le vaste flot amer.
Afin qu'autour de lui le sol soulevé glisse,.
Léeer comme une vague aux flancs bleus de la mer,
Le matin rit, les monts se dentellent de brume, L'oiseau chante son chant dans le creux des rochers. Le brin d'herbe tressaille au vent, le sillon fume Ainsi qu'un ventre ouvert au seuil noir des bouchers.
Soleil, divin Soleil, \K're des moissons blondes! Viens voir l'Homme, yètu de misère et de chair, Collaborer, devant l'éternité des mondes, Avec le bois, avec la bête, avec le fer !
La marche haletante et pénible des couples, L'elîort lent des jarrets dans les sentiers bourbeux Font sous les poils tordus craquer les muscles souples Au poitrail des chevaux, aux reins puissants des bœufs.
Au détour des sentiers creusés par les charrettes, Les gamins font dans l'air claquer des fouets d'osier. Les vieux chevaux, avec leur bon rire de bêtes. Montrent leurs longues dents où luit le frein d'acier.
Le paysan bruni, les deux mains sous sa gourde, Boit par moment un peu de force, à petits coups; Et les bœufs patients baissent leur tète lourde, Resrardant la nature avec leurs irrands veux doux.
Et je fais mon devoir dans l'énorme mystère, Dans les profonds sillons de lumière inondés, Dans le ruissellement des sèves de la terre, Dans le gonflement sourd des germes fécondés.
Et c'est pourquoi j'ai droit à l'amour des poètes Uui chantent le ciel bleu, la vigne et messidor; Et c'est pourquoi, devant les siècles, j'ai mes fêtes Dans le midi splendidc où le soleil est d'or!
Allons! faites sortir les chevaux de l'étable. Ébranlez l'air sonore au bruit des fouets joyeux. Crispez vos doigts autour de mes deux bras d'érable,^ Mettez le regard dur de l'aigle dans vos yeux;
lu
Et qu'une paysanne encore un peu païenne, Toute jeune, les seins hors du corset étroit. Couronne de lauriers et de feuilles de chêne Celui qui tracera le sillon le plus droit!
Et je frissonnerai, d'aube toute trempée, Sentant venir les temps promis à l'univers, Où le dernier tronçon de la dernière épée Me servira do soc dans les sillons rouverts.
Juin 187G.
AU HASARD DU llÊVE 219
LA nur.HESSE de CIIArLNES
Magistrats, bourreaux an siinarre!
Effroi du faible! appui du fort!
Vous qui du vieux code barbare Extrayez la honte et la mort!
Dites-moi, n'est-ce pas infâme Qu'avec vos textes triomphants Vous ayez tué cette femme.
Parce qu'elle aimait ses enfants?
Hélas! la joie est éphémère, Les beaux jours sont vite partis :
Pourquoi priviez-vous cette mère Du frais babil de ses petits?
220 LES EVOCATIOXS
Quand k l'âge où l'èlre s'ignore, Le sommeil venait les bercer, Pourquoi l'empêchiez-vous de clore lueurs grands yeux avec un baiser ?
Qui vous commandait de lui dire Qu'elle n'avait plus, ô douleur!
Aucun droit au charmant sourire Éclos avec leur lèvre en fleur?
Si vous l'aviez autorisée A répandre, loin des passants.
Ses larmes, sublime rosée.
Sur ces jolis fronts innocents;
Si votre justice farouche.
Hostile à tout bonheur permis.
Avait laissé près de sa couche Les mignons bébés endormis;
Si votre code qui nous brise N'avait pas pour ce cœur si doux.
Supprimé la minute exquise Où l'on rentre avec des joujoux;
L'instant béni, l'heure sacrée, Chère à tous les êtres humains, Où les enfants, troupe adorée.
Nous tendent leurs petites mains!
Si vous n'aviez pas dans son âme Versé l'implacable regret; Mère aimante, rieuse femme, Elle vivrait, elle vivrait!
Et maintenant, que vous importe?
Tous vos scrupules sont tombés :
Quel bruit pour une femme, morte De n'avoir plus vu ses bébés!
Mais, je vous le dis, moi qui rêve Devant votre stupide orgueil.
Je vois une main qui soulève Le couvercle de ce cercueil !
Un jour, cette main indignée, "Vengeant les sombres deuils passés, Ira prendra à pleine poignée Les clous dans la bière enfoncés;
Puis, brusquement, sans qu'elle tremble, Elle viendra, destin moqueur!
Vous les enfoncer tous ensemble Au cœur — si vous avez un cœur!
Vous serez l'effroi des familles ; Et lorsqu'en vos palais blottis.
Vous jugerez les pauvres filles, I.es tueuses de leurs petits;
Elles diront : « Pas de reproches!
Laissons-là les beaux sentiments !
Nous pouvons bien tuer les mioches.
Puisque vous tuez les mamans ! »
Fé\ricM-1883.
Fanchette au bord de l'étang M'apparut. toute seulette.
Je passais, j'étais content; Je lui dis : » Bonjour, fillette! »
Vous en auriez fait autant!
Deux pinsons, se becquetant, Volaient autour de sa tète.
Tout près du tlot miroitant Des fleurs se contaient fleurette Vous en auriez fait autant !
J'ajoutai d'un air tentant :
« Vous êtes belle, ô Fanchette!
Et dans votre œil éclatant Tout le ciel bleu se reflète. »
Vous en auriez fait autant !
Son petit sein palpitant S'enflait sous la collerette.
L'eau riait en clapotant, Et moi j'écoutais, tout bête :
Vous en auriez fait autant!
Elle rougit un instant, Tout en me faisant risette.
Dans son tablier flottant Je mis une pâquerette :
Vous en auriez fait autant !
« Je me jette dans l'étang, Si vous n'êtes pas honnête ! »
Je protestai, me flattant D'apprivoiser la pauvrette :
Vous en auriez fait autant!
« Vous me boudez, et pourtant, Voyez, la terre est en fête!
— Vous m'en direz tant et tant
Que nous en perdrons la tête ! »
Vous en auriez fait autant !
Je partis, j'étais content.
« Nous nous reverrons, fillelle! »
Et tout un amour chantant Naquit de notre amourette :
Vous en avez fait autant !
Cliauiiiont-en-Vc\in, avi'il 1883.
LF.S CANARDS
Non loin des talus où le coing Jaunit au bout des branches rares, Les canards pansus et bizarres Plongent dans le coin et recoin Des mares.
Large, vernissé par les eaux Où flotte l'algue diaphane, Leur bec de canard ou de cane A l'air d'être fait de morceaux De canne.
Lorsqu'on regarde les deux trous Par où ce bec verni nasille,
On dirait, signe de laniille!
Qu'on les leur a creusés à coups D'aiguille.
Le caneton, un peu rustaud, Fait comme un joujou de théâtre, Semble avoir été près de l'àtre Taillé par le méchant couteau D'un pAlri'.
Bah! les canards n'ont pas besoin D'être escortés par des fanfares, Quand ils vont pansus et bizarres Plonger dans le coin et recoin Des mares!
Puis, c'est si gentil les plongeons Qu'ils font en relevant la queue!
Dame! ils franchiraient une lieue, Et l'on voit frémir sous les joncs L'eau bleue! '
Tout ronds, marchant tout de travers, Les canetons dont l'aile pousse
Lissent leur fine plume rousse Aux cailloux ruisselants et verts De mousse.
Ils sont là, poussant des cris doux.
Comme ils se picotent! il semble Qu'ils sont tout joyeux d'être ensemble Avec leur becquot de deux sous Qui tremble.
Et les gros sonnant leur coin-coin, Les petits courant aux bagarres, Tous s'en vont pansus et bizarres Plonger dans le coin et recoin Des mares.
Quand ils rentrent un soir d'été, Car tôt ou tard il faut qu'on rentre, On croit voir passer tout le Centre, Tant ils ont de solennité Au ventre!
Ils marchent par les champs conquis, Avec des bercements de voile,
Sur leurs pâlies de grosse toile,
Uui laissent au sol des croquis
D'étoile.
L'un se dandine, l'autre court; Mais plus d'un, cuvant sa paresse, Chemine en sage de la Grèce, Avec son arrière-train lourd De graisse.
Ils sont contents : l'eau n'est pas loin I El demain, sous les branches rares, Us reviendront, pansus, bizarres.
Plonger dans le coin et recoin Des mares.
Moiilrcuil-sous-T'uis, iiiui 188:5.