L'ÉPINETTE
En Corse, en juillet, un dimanche, Je visitais, rôdeur lassé, La grande maison toute blanche Où César enfant fut bercé.
Dans un angle, au fond d'une alcôve.
Quelqu'un me fît voir gravement Une épinette où le jour fauve Mettait un éblouissement.
Cet instrument, vieux corps sans Ame, Triste épave d'un temps fini.
Gardait comme un râle de gamme Sous son pauvre clavier jauni.
Je m'interrogeai, l'air tout bêle; Un concierge m'initia :
« Mon bon monsieur, c'est l'épinetle De madame Lcetitia. »
El, tout fasciné par la gloire, Hanté d'une sainte terreur, Je crus voir flotter sur l'ivoire La main qui berça l'empereur.
Sous les doigts vibrants de la mère Le clavier chantait, frémissant :
Au loin l'implacable Chimère Sacrait le fils avec du sang!
La valse, doux spectre du rêve.
Tournait sur ses pieds étoiles :
Là-bas, la Mort, ceinte du glaive.
Planait sur des murs écroulés l
Le menuet, battant de l'aile, Jonglait avec les notes d'or :
La Guerre, faucheuse éternelle, Reprenait son tragique essor 1
L'andante dénouait la gerbe
Du rythme grave et cadencé :
Les canons rauques hurlaient, l'herbe
Était rouge du sang versé I
Les poétiques mièvreries S'évaporaient en longs accords :
Les corbeaux, gras de chairs pourries, Rongeaient le crâne ouvert des morts !
Pris dans mon rêve, morne ébauche, J'effleurai machinalement, D'un doigt distrait, nerveux et gauche, Les touches du vieil instrument.
Les cordes où la note claire Pendait, tout endormie, hélas!
Rendirent, comme avec colère.
Un son pleurard, traînant et las.
De cette étreinte musicale, Pleine d'appels attendrissants.
Je retirai mes doigts, plus pflle Que les pâles agonisants ;
Car dans la gamme sourde et tendre, Sous les tons lourds mal nuancés, Je venais tout à coup d'entendre La plainte des soldats blessés.
Août 1883.
VJIÏ
ISCUIA
Quand Lamartine errant, lassé de nos discordes, Célébrait Ischia sur la lyre à sept cordes, Ischia qui s'endort dans la chanson des flots ; Quand, pour cicatriser sa grande âme souffrante. Il confiait son rêve à la mer de Sorrente Qui roulait comme lui d'harmonieux sanglots;
Quand il chantait, ainsi que la brise soupire, La beauté de la nuit et la beauté d'Elvire, Devant l'immensité des gouffres blous et verts; Quand, les pieds suspendus sur la vague profonde, Il écoutait, pensif, la rame qui bat l'onde Couper à temps égaux le rythme de ses vers;
Qui donc aurait pensé que sur ces mêmes rives
Où planaient dans l'air pur les strophes fugitives,
Où l'abîme ondulait, caressé par les vents,
La Mort, multipliant sa besogne sinistre,
Ferait un jour cesser comme un vain bruit de sistre
La rumeur de la vie aux lèvres des vivants?
Oh! rêver, être deux, l'amant et la maîtresse ! Se suspendre, éperdus, avec la même ivresse. Au manteau de la nuit déployé sur la mer ! Bercer avec le chant des amours éternelles L'alcyon passager croisant ses blanches ailes Dans les rocs dentelés que mord le flot amer !
Oh! regarder longtemps, dans la fuite des voiles. Ces larges plaques d'or où trembent les étoiles 1 Se sentir envahis par le souffle d'un dieu! Épuiser l'idéal comme un pâtre sa gourde! — Et le volcan creusait la terre aveugle et sourde Avec ses bras de lave et ses ongles de feu!
Hélas ! peut-être à l'heure obscure où le Vésuve S'apprêtait à broyer dans sa terrible cuve Cette grappe d'humains répandus sur ses bords.
Deux amoureux, toui*nés vers la vague marine, Scandaient en souriant les vers de Lamartine... Et maintenant, pitié ! les amoureux sont morts!
Ils ne reviendront plus sur la plage embaumée, L'aimé roulant ses bras au cou blanc de l'aimée. Tous deux épris d'une ombre impossible à saisir. L'œil est fermé, le cœur se tait, la boucbe est close, Qui s'épanouissait comme une jeune rose, Dans le vol des baisers, papillons du désir!
« Vésuve, quel travail fais-tu donc sous la terre? Ecoute. Ils sont heureux en leur coin solitaire, Les pêcheurs de cette île, hôtes bruns des galets. Épargne-les, volcan! Leur mort serait ton crime. — Ils dépeuplent la mer, je repeuple l'abîme : Chacun a sa façon de tendre ses filets!
— Allons ! ne hurle pas comme une bête fauve ! Un tout petit enfant dort là, dans cette alcôve Plus douce que les nids où dorment les oiseaux ; Et l'enfant est charmant et la mère est pensive.
— Passant, qui te permet de parler, quand j'arrive? Je suis la gueule ouverte à côté des berceaux 1 »
El tout a disparu, l'enfant avec la mère, Les amoureux avec leur chantante chimère, L'un avec son reyret, l'autre avec son remords ; Et moi, triste rêveur que le destin accable, Je relis, aux lueurs du Vésuve implacable, Les vers de Lamartine écrits au cœur des niorls!
Muuliii du Castcllet, auùt 1$83.