POUR SA FETE
Le temps marche, les jours s'écoulent, l'heure est brève,
Et l'instant succède à l'instant; 3Iais nous avons en nous l'éternité du révo :
Nous nous aimons toujours autant.
Ainsi qu'au premier jour notre àme est toute neuve,
En dépit du destin jaloux.
Des méchants qui passaient ont en vain fait l'épreuve
De la calamité sur nous.
Tu restes devant moi la femme sainte et forte
Qui, voyant le sort me briser.
Pencha son front charmant sur ma jeunesse morte
Et la ranima d'un baiser.
250 LES ÉVOCATIOXS
Ils auraient beau jeter sur ta vie, à mains pleines, Toute la fange des ruisseaux :
Entre ton noble amour et leurs stupides haines Nous avons placé deux berceaux.
Tandis qu'ils nous broyaient dans un commun martyre.
Sans nous avoir jamais connus, Nous avons regardé nos fillettes sourire,
Et nous nous sommes souvenus.
Nous avons revécu cette époque sereine, Ces temps éternellement chers.
Où je te traitais comme une petite reine A qui son page fait des vers.
Nous nous sommes tournés vers nos fraîches aurores,
Vers ce beau passé triomphant Où je te dédiais le tas de métapliores
De mes pauvres odes d'enfant.
Nous avons évoqué, moi l'époux, toi l'aimée. L'instant si propice à nos vœux,
Où ta lèvre s'ouvrit, doucement parfumée De l'innocence des aveux.
Nous nous sommes penchés sur les pics, dans la brume,
Mordus par le même frisson, Devant les larges flots qui, tout neigeux d'écume,
Battaient lo seuil de la maison.
Et tandis qu'à nos pieds roulait la mer sonore, J'ai vu — séchons nos pleurs amers! —
Que les alcyons blancs sortent plus blancs encore De l'éclaboussure des mers.
Novembre 1883.
MESSALIIVE
Cette femme, catin fille d'une catin, Avait prostitué son baiser libertin
A des milliers de bouches d'hommes.
Dans ses contorsions, dans ses enlacements. Elle avait essayé tous les raffinements
Des Gomorrhes et des Sodomes.
Le cou tendu, les flancs marbrés de pâmoisons, Elle avait travaillé dans toutes les façons
Qu'une femelle a d'être immonde.
Le désir éternel veillait à son chevet; Et son lit n'avait pas de ruelle : il avait
La rue où passe tout le monde.
Toujours inassouvie en sa lubricité, Elle eût dit à Milon de Crotone éreinté :
« Plus de nerfs que ça, camarade! »
Elle eût dit au Régent : « Soigne-toi, mon petit! » Elle aurait, en contant son royal appétit.
Fait rougir le marquis de Sade.
Tout son corps se fondait en spasmes vicieux. Sa vie aurait été l'épouvante des j-eux
Dans un livre orné de gravures.
Lasse du vain effort de ses amants fourbus, Elle aurait au satyre, ami des boucs barbus,
Appris de nouvelles luxures.
Hélas ! elle avait bca;i teindre en blond ses clicvcux Le moindre des laquais, pour peu qu'il fût nerveux.
Savait que madame était brune.
Elle hurlait la nuit aux portes des marlous, Comme une louve en rut, flairant Fodeur des loups,
Clame sa plainte au clair de lune.
Les mâles qu'elle avait coudoyés dans un bal Se racontaient ceci : « La gorge n'est pas mal ;
A telle place elle a tel signe. »
Avec sa honte, avec son luxe, avec son or. Elle s'était payé l'entretien d'un ténor
Qu'on pourrait pécher à la ligne ;
Quand ce pùle liisLi-ion, adoré tant de fois. Dans son premier coupé fut se montrer au Bois,
C'est elle qui régla la note.
Lorsqu'elle lui disait : « Je te solde assez cher Pour être toute seule à posséder ta chair ! »
Il répondait : « Tais-toi, cocotte ! »
Et pourtant c'est ainsi, ma Jeanne, ô ma beauté ! Maintenant que la mort a dans l'éternité
Lavé sa chair de courtisane, Je pourrais, en cueillant les fleurs de son tombeau. Tant le cercueil est saint, tant son mystère est beau,
Te les offrir même à toi, Jeanne !
NuvjiiibiX' ISSo.