TOAST A LA PRESSE
Puisque nous voici rassemblés Comme des moineaux dans les blés, Comme des pinsons dans les l^ranches ; Puisque tout est doux et charmant En ce joyeux prolongement De flacons et de nappes blanches;
Puisque la muse, en bonne enfant Qu'elle est, accourt et nous défend L'ennui mauvais, les pensers tristes; Puisqu'elle a des fleurs au corset ; Et puisque l'on dirait que c'est Comme un bouquet de journalislcs;
Aimons-nous, frères, et portons.
Au nez des modernes Gâtons, A la barbe des dieux sévères.
Quelque bon vieux toast éclatant Qui fasse du moins en partant Chanter la eaité dans les verres !
Prudhomme, d'argent assoiffé, Fait courir le bruit qu'au café Nous dévorons notre pécule; Et toujours on a vu sur nous Fondre le vertueux courroux De ce microbe sans virgule.
Je ne suis pas le mieux coté :
Frères, on m'a représenté, Tant l'aveugle destin nous raille, Sous les traits d'un bohème qui, Marchant moins droit que la Saqui, Cofirne du front à la muraille.
Et cependant soyez témoins !
Je dîne, mais je dîne moins Qu'un cardinal ou qu'un notaire.
Est-ce par crainte ou préjugé Que je n'ai jamais saccagé La buvette parlementaire?
Je le sais, grâce aux vingt-cinq francs, On pourrait boire des vins francs De toute odieuse mixture ; Mais, bonsoir, monsieur l'échanson!
Pour peu que l'austère Brisson Nous fasse appliquer la censure.
Or, j'adore les pampres verts; J'erre volontiers à travers La gloire calme des automnes; Et je bénis les raisins mûrs. Sachant que demain à flots purs Ils se répandront dans les tonnes.
Je m'amuse plus qu'on ne croit A longer le sentier étroit Où pend le lent frisson des grappes; Et quand ainsi j'ai bien marché, Je rêve au bon vin débouché Tamisant de l'or sur les luippes.
J'ai presque mon petit plumet, Quand la vigne grimpe au sommet Des coteaux taillés en vésuves; Et je me dis, la joie au front :
« Ceux qui s'élèvent descendront, Les vignes s'en iront aux cuves ! »
Oui, j'applaudis tout le premier
Frémine chantant le pommier,
Le pommier tordu comme une hydre,
Parce que les meilleurs congrès
Sont ceux où le vieux pot de grès
Tremble aux doigts des buveurs de cidre.
Je suis pour les champs de houblons Qui s'étendent massifs et blonds Dans la clarté sereine et douce, Parce qu'il faut en son ennui Qu'un journaliste ait devant lui Les verres couronnés de mousse.
De quel droit le bourgeois pervers Reprocherait-il à nos vers Le voisinage de la treille?
Le barde est un être vivant; Un beau poème n'est souvent Que du soleil mis en bouteille.
Allons! je porte un toast à ceux Qui ne sont jamais paresseux Quand il s'agit d'être en démence.
L'honnête homme boit, chante et rit.
Lorsqu'on sait boire avec esprit, Lst-il mauvais qu'on recommence?
Demain à l'appel des combats, Nous sonnerons nos branle-bas Sous le drapeau qui nous entraîne; Et tant pis pour les gens nerveux!
Si nous avons mal aux cheveux.
Les lecteurs auront la miarraine.
Août 188/,.
ES BALLOX
Oh! planer dans l'espace immense!
Sentir la pesanteur crouler!
Dans le songe, dans la démence Peut-on aussi loin s'envoler?
Avec des airs de colosse ivre Le bajlon se détache ; on sent Le gaz impondérable vivre :
Est-ce que l'on monte ou desrend?
La nacelle, où l'orgueil de l'homme Rêve les glorieux trépas, Tremble, vacille, hésite comme Si la terre ne voulait pas.
264 LISS ÉVOCATIONS
On part! tout penche, tout s'écroule.
On regarde, l'œil effaré, L'engloutissement de la foule Dans on ne sait quel trou muré.
Une meule triangulaire, Tout à coup mise en mouvement.
Semble tourner avec colère Sous l'énorme fourmillement.
Cela s'éloigne, diminue :
La face humaine disparaît...
On croit assister sous la nue A la fuite d'une forêt.
L'horizon monlo, l'air vous cingle, Le ballon ronfle dans les vents.
Tout là-bas, des têtes d'éiiingle.
Des points qui sont des yeux vivants.
La ligne s'achève en grimace, Les tètes entrent dans les cous, Les bras tombent, le sol vorace Mange les gens jusqu'aux genoux.
Les arbres, pleins de mièvreries, Ont de faux airs do parasols...
— Ohl le jardin des Tuileries Qui vient de lâcher ses guignols !
— Oh! la plaine avec sa verdure!
La ville avec ses toits plombés I
— Oh ! cette petite voiture.
Quel beau joujou pour mes bébés!
Paris fait de la fantaisie En géant bon enfant qu'il est ; Et l'on se penche, on s'extasie.
On est presque fou, s'il vous plaît!
» C'est le Louvre, cette bicoque !
— En étes-vous sûrs ? — Tout de bon ' (Jugez si l'on tombe en syncope, Quand on voit le Palais-Bourbon !)
Au loin, avec son mur (jui crève.
L'hippodrome est tout rutilant :
On passe, on regarde, et l'on rêve D'une longue boite en fer-blanc.
Devant, derrière, à gauche, à droite, Des jardins de bébés, tout ronds.
Des fourmis sautent dans la boîte Pour amuser des moucherons.
Ouelle foire et que de pou[iées!
Au fond, tout au fond, un amas De maisons grises, découpées Comme dans les panoramas.
Un train siffle, une vache beugle.
Saint-Sulpice, tu leur réponds En montrant tes tours qu'un aveugle Utiliserait sur les ponts!
J'étais couché dans les cordages, liuvant le jour, me baignant d'air.
On apercevait des villages Au bas du paysage clair.
Les plus hauts muis, plàlres et marttres, Se fondaient avec le chemin. , Que de choux se croyaient des arbres Dans la forêt de Saint-Germain!
Les jolis wagons que nous vîmes !
A Sainl-Gloud nous les reverrons :
Messieurs et dames, cinq centimes!
Qui veut gagner des macarons?
El nous llottions à l'aventure.
Tout en haut du ciel grand ouvert, Poursuivant la Seine, à mesure Qu'elle tendait son ruban vert ;
Et l'on eût dit, oh! quelle fête!
Que nous montions dans l'air mouvant
Une slro[ilie de Hugo, faite
Avec du soleil et du vent.
Scplcmbrc 1884.
A MADA3IE JEAXXE G
Votre hospitalité nous aura fait, madame,
Oublier l'àpreté du sort lâche et pervers;
Et voici que j'eutends s'éveiller en mon àme
Le bruit qu'en s'entr'ouvrant font les ailes du Vers.
L'azur est plus profond, l'aurore a plus de flamme, Les oiseaux chantent mieux, les prés verts sont plus verts, Quand la bonté charmante et douce d'une femme Les sacre, les complète avec les cœurs ouverts.
Et mainten.int, adieu le repos sous les branches! Demain je reprendrai, pour les saintes revanches, Ma tâche, mon devoir, mon rocher de granit.
Mais je rôve en enfant, si je combals en homme; El je vous reviendrai, car je suis triste, comme Si je laissais chez vous un morceau de mon nid.
Dreux, le 2 orlobrc 188i,