POUR TUÉODORE DE BANVILLE
Évolié ! Théo de Banville, Barde constellé de quatrains, A d'une façon fort civile Roulé son manteau sur mes reins.
Ce ciseleur de Témeraude, Ce sculpteur de l'or est venu M'offrir des vers touffus où rôde Vénus cambrant son torse nu.
Cet amant de la rime éclosc M'a fait chatouiller en plein cipur Par la petite flèche rose De Cupido, l'enfant moqueur.
Quand il m'a vu las de la lulle, Ce pur mélodiste du vers M'a fait jouer un air de flûte Par un vieux satyre aux yeux verts.
Tandis que, l'àme encore avide Des gloires du discours subtil, Je m'essayais, bâtard d'Ovide, A fleurir un peu mon exil ;
Tandis qu'avec un air austère.
Déjà prêt à pousser des cris, Je rêvais d'un roc solitaire Afin d'y jouer les proscrits;
Doucement il m'a pris au piège De son rythme baigné de pleui's.
Dans l'attrait blanc des seins de neige. Dans la fanfare des couleurs.
Et maintenant, bonsoir la pose!
Dormez en paix, monsieur Ferry!
Je ne veux savoir qu'une chose :
C'est que Banville m'a souri !
J'ai là-bas, près des flots qu'irise Le zéphyr chantant et càHn, Une retraite verte et grise, Où bat le tic-tac d'un moulin.
C'est exquis. La maison que frôle Un haut peuplier envolé, Pend sur une écluse où le saule Se mire, tout échevelé.
A la hauteur de la charpente, Les ceps taillés et rabougris Montent, plaquant la terre en pente De tous fauves, jaunes et gris.
Les pruniers à la branche lisse Défilent, creusés en berceaux.
Devant un petit bois, complice Du gentil amour des oiseaux.
La roue élargie et profonde,
Monstre vorace et diligent.
Semble en tournant dans l'eau qui gronde
Soulever des irlaives d'argent.
Les sacs sont rangés en baluillt;; Mais gare à mon fxvic obstiné!
— Ce sac ne me dit rien qui vaille, Étant un sac enfariné !
Tous les matins, sous les platanes, On entend le joli son clair Du grelot de cuivre des Anes Attachés à l'anneau de fer.
Pierre ou Jacques, jetant leur pelle, ■ Montent la moulure au grenier.
De temps en temps la cloche appelle Mon père, le gentil meunier.
Or, j'ai souvent des nostalgies Pour ce petit coin radieux Où les moineaux font des orgies, Tout comme s'ils étaient des dieux.
.l'évoque les retraites sûres Où, quand Rosette m'embrassait, Xous commencions des aventures Qui s'arrêtaient à son corset.
Je revis l'époque bénie, Chère môme aux bourgeois pervers, Où je me croyais du génie Parce que j'écrivais en vers!
Le beau temps extraordinaire Où j'étais déjà menacé D'être expulsé du séminaire, Étant né pour être expulsé!
J'aperçois vaguement sous l'herbe Le bord fuyant des chemins creux Où je prenais, poète imberbe.
Des altitudes d'amoureux.
Je vois les rameaux lourds de sève A travers la nuit s'étoiler; Et c'est là que m'attend mon rêve, Et c'est là que je veux aller!
Donc, un de ces jours, ô Banville!
Doux vainqueur des divins combats!
Je quitterai la grande ville, J'irai te relire là-bas.
Là-bas, tout là-bas, sous les branches, Non loin des taillis pleins de voix, Qui nuancent d'ombre les hanches De la nymphe errant dans les bois.
Et pendant que les questeurs dignes Trouveront légitime et bon Le hérissement des consignes Aux grilles du Palais-Bourbon;
Tes quatrains que l'aube illumine,.
Tes vers plus légers que le daim, Souriront, poudrés de farine, Aux pierrots gris de mon jardin.
Montrcuil-6ous-Bois, janvier iSS^.