A JEAN BLAIZE
Allons, poète, allons, chantez!
Chantez l'éternelle nature!
Chantez les grandes vérités!
Chantez l'àme et la créature !
Chantez les vastes rameaux verts, La source, les blés d'or, la sève, Tout ce qui descend dans le vers Avec un tremblement de rêve!
Soyez de ceux qui, secoués Par les errantes harmonies, Dédaignent les petits roués Attelés au char des génies!
LES LOISIRS DE l"eXPULSÉ 283
Vivez, luttez, parez les coups!
Ayez la force, ayez l'audace !
Et puis ensuite laissez-vous Emporter par le vent qui passe.
L'art n'est pas un vain procédé On n'est pas un poète encore, Sous prétexte qu'on a brodé Quelque inutile métaphore.
Le lion, cherchant un abri Contre l'orage qui persiste, Ne sait pas en poussant son cri S'il est lyrique ou réaliste.
Pour épouvanter les pervers, Pour chanter toute sa misère, Job, en proie au baiser des vers.
N'a qu'à regarder son ulcère.
Pour mettre les cœurs et les fronts Au niveau de l'immense épreuve, .Térémie, accablé d'affronts, N'a qu'à se tourner vers le fleuve.
Pour voir de plus haut et plus loin Que les guerriers gardant les portes, Le vieil Homère n'a besoin Que d'avoir les prunelles mortes.
Dante, jusqu'au ventre plongé Dans l'horreur vivante du gouffre.
Trouve le mot vrai, tout figé Aux lèvres du damné qui souffre.
Hugo, tordant l'ïambe amer, Marqua César en pleine face, Parce qu'un soir devant la mer La foudre tonnait dans l'espace.
Baudelaire, lugubre esprit, Traduit le frisson qui l'effleure; Molière souffre quand il rit ; Musset pleure, parce qu'il pleure.
Ce qui fait l'artiste puissant, Ce qui fait le rêveur superbe.
C'est de savoir avec son sang Mouler la sculpture du Verbe !
C'est de répondre au sort moqueur En vivant sa propre épopée!
C'est d'oser s'enfoncer au cœur Toute la pointe de l'épée !
C'est d'aller droit en son chemin!
C'est de ne s'arrêter en route Que pour boire au creux de sa main Toutes les larmes, goutte à goutte !
Et nous ne méritons nos pleurs, Et nos sanglots ne sont les nôtres Que le jour où dans nos douleurs Sanglotent les douleurs des autres.
Le songeur, le barde inspiré M'est pas avec ce siècle énorme, S'il n'a pas le souci sacré De l'idée épousant la forme.
Il faut qu'à toute heure, en tout lieu, De quelque grand nom qu'il se nomme, Il conteste ses droits à Dieu Pour donner la justice k l'homme!
Il faut qu'il commente en passant, Devant les rois, devant les prêtres, Chaque symptôme éblouissant Du glorieux réveil des êtres!
Dans la l)ataille des partis, Il faut que le monde l'acclame Debout à cùié des petits, L'ouvrier, Tenfant et la femme.
Alors, quand, au retour de mai, Il s'en ira par les vallées Chanter le zéphire embaumé.
Doux berceur des fleurs étoilées;
Les oiselets lui diront : « Viens!
Viens! reprends ton essor lyrique!
Les arbres sont des citoyens ; La nature est en République. »
F.t dans les champs où les couleurs Tremblent à l'air, visibles gammes, — Pour voir passer l'amant des fleurs Qui sût rester l'ami des âmes.
LES LOISIRS DE L'eXPULSÉ
L'œilIeL va^ueivient enU-'ouvort, La violette, plus osée, Écarteront le rideau vert Des gazons trempés de rosée.
Montrouil-sous-l!ois, janvier IsSl.
A MADEMOISELLE LEOMDE L.
En lu i c n voyant l e s « Soirs de bataill e
Des vers de moi sur celte page?
Dites-moi, que penserez-vous
De ce pauvre petit hommage
— Uu bouquet de fleurs à deux sous ?
Presque pensif, l'àme occupée Des nids éclos dans les buissons.
Comme le Passant de Coppée Je vais en chantant des chansons.
Je suis un vagabond, je riide, Je marche devant moi, rêvant Aux jolis reflets d'éuieraude Du flot soulevé par le vent.
LES LOISIRS DE L'eXPULSÉ
Le quatrain passe, je le guette, Et quand il est pris — mal ou bien Tant pis s'il se casse la tète!
Tant mieux s'il ne se casse rien!
Ma liberté, c'est ma cocardje; Mes propres deuils m'ont aguerri ; Mon cœur me suffit, et je garde La spontanéité du cri.
Si donc vous trouviez dans mes strophes, Sous la cascade des tons verts.
Un de ces beaux froufrous d'étofîes Qu'on met aujourd'hui dans les vers;
Si dans l'art de broyer le rose J'arrivais — quels jeux imprudents! — A vous réussir quelque chose ' — Quelque chose avec rien dedans !
Ne dérangez pas les déesses Qui gambadent dans les forêts...
Je serais fier de mes prouesses Sans les avoir faites exprès!
Pour èdv votre pelil page Je ne suis ni duc ni marquis:
Mais je me conforme à l'usage Cette fois Tusage est exquis !
Le petit livre où je vous offre Ces vers nés du hasard moqueur A mis peu d'argent dans mon coffre, Beaucoup de fierté dans mon cœur.
Ennuyé de n'èlrc qu'un homme, J'ai peu chanté dans mes loisirs Les haisers qui ne sont en somme Uue la mort lente des désirs.
J'ai célébré les saintes choses.
Avec mon souffle, avec ma foi ; Et, j'en suis convaincu, les roses Ont été contentes de moi.
Mais parinis j'ai peur de la lutte, Je voudrais être quelque part Vu tout petit joueur de flûte Assis dans les boi^. à l'écart.
Je n'ai que la force de croire, •l'ai besoin d'oubli, je suis las...
Vous, vous avez des soirs de gloire :
J'ai des soirs de bataille, hélas!
Janvier IS'^4.
LE MARTIX-PECKEUR
Je m'en souviens, je n'étais point De ces gamins lourds d'embonpoint, Qui s'en vont par les champs, le poing
Aux hanches...
Pourtant, près du flot rabâcheur, Je guettais le martin-pècheur Dans la radieuse fraîcheur
Des branches.
Tout le long des petits sentiers Où fleurissent les églantiers.
Je poursuivais des jours entiers, Sans trêve,
LES LOISIRS DE L'eXPULSÉ 293
Sans m'aiTêter un seul moment, Cet oiseau bizarre et charmant Qui file plus rapidement Qu'un rêve.
La rivière à certain endroit
Affecte des airs de détroit,
Un bon vieux saule s'y tient droit.
Tout jaune.
Avec l'air d'un agonisant, Riche d'amour, pauvre de sang, A qui l'été fait en passant
L'aumône.
Douce trôve aux pensums maudits!
C'est là qu'au retour des jeudis, Lâchant pour les bois reverdis
L'école, J'espionnais dès le matin, Dans l'odeur sauvage du thym, Ce petit rusé de Martin
Qui vole.
Je l'épiais dans les buissons, Tandis qu'avec de doux frissons Les rossignolets, les pinsons,
Les merles Emplissaient d'un chant régulier La verte épaisseur du hallier Où l'aube suspend son collier
De perles.
Comme il poussait de jolis cris
Entre les ormes rabougris,
Au bout des pclits rameaux gris
Du tremble, Non loin du jonc et du bouleau, Au milieu du mouvant tableau Encadré par en bas dans l'eau
Qui tremble!
Sous les arbres taillés en dais.
Quels thèmes charmants je brodais Sur ses ailes qui semblent des
Faucilles!
Ma cliinicre! mon oiseau 1j1c;i!
Pour le caresser rien qu'un peu, J'aurais donné mon plus beau jeu
De billes.
LES LOISIRS DE l' EXPULSÉ 295
Je couvais d'un regard sublil
Son long bec pas plus gros qu'un fil;
Et je pensais : « Comment fait-il,
Le drôle !
Comment s'arrange-t-il, le fou!
i'our ne pas casser ce joujou Dans l'eau sourde, quand un caillou
Le frôle ? .
Je l'admirais, la joie au front.
Avec son ventre lisse et rond, Qui n'a jamais subi l'affront
Des boues.
Être un de ces gentils plongeurs!
Et mes yeux, étaient tout songeurs; Et je me sentais des rougeurs
Aux joues.
Tel qu'en un conte cent fois lu, Tout comme lui j'aurais voulu Visiter le fond chevelu
Du gouffre, El troubler d'un choc importun Les algues, tiges sans parfum, Los grottes où se plaint ({uelqu'un
Qui souffre.
Mais il partait, le bel ami!
Dans un zigzag d'éclair, parmi Les lueurs du flot endormi,
Dans l'ombre Des saules aux rameaux penchés, Sous les troncs à demi-cachés, Où les oiseaux font des péchés
Sans nombre.
Il partait, le bec en avant, S'abaissant et se soulevant Sur les nappes d'eau que le vent
Fait rire, A travers le ciel grand ouvert.
Dans les coins gris bordés de vert.
Où le frêne, à moitié couvert,
Se mire.
Moi, dans le soleil éclatant.
Je le suivais tout haletant,
Les bras tendus vers lui, comptant
Le mettre Dans mon gilet qui s'entr'ouvrait, Aussitôt qu'il s'arrêterait En quelque lointaine forêt,
Peut être!
LES LOISIRS DE l'eXPULSÉ 297
Avec mon désir dans les yeux, J'appelais à travers les deux Ce rôdeur ailé si joyeux
De vivre, Ce plongeur aux bonds imprudents, Oui porte en ses duvets ardents Le reflet bleu du soleil dans cuivre !
Quel frisson j'avais dans les os.
Tandis qu'au milieu des roseaux 11 filait, tantôt sur les eaux
Furtives, Tantôt à l'angle blanc d'un mur, Avec le jet rapide et sûr D'un trait qui s'aplatirait sur Les rives!
Aussi, quand je rentrais chez nous, J'avais des raideurs aux genoux.
Je payais cher mes désirs fous,
Mes courses ; Mais j'étais à l'âge où l'on dort, Et dans mes sommeils sans remord.
L'oiseau bleu voltigeait au bord
Des sources.
Depuis, par les rocs anguleux, J'ai suivi bien des oiseaux bleus Mêlant leur songe nébuleux
Au nôtre...
Ils s'envolaient, poussant des cris, Au-dessus des champs refleuris:
Kt je ne les ai pas plus pris
Que l'autre !
Mûiitreuil-sùus-liois, janvier 1881.
liES LOISIRS DE l'eXPULSÉ 299
LA TAXTL LISABLTII
Je la vois encore la tante, La grande laiile Lisal)eth, Debout en sa robe llo! tante, Dans le blond soleil qui flambait I
Muand elle sortait le dimanche, Klle avait un air jeune et doux Avec sa belle coiffe blanche En cercle autour des cheveux roux.
Mlle {'.-lisait louilicr les vieilles, Klle eût encore eu des partis, Avec ses lon^s [jcndants d'oreilles l'rùlaut les bandeaux aplatis.
Et l'on disait : c Notre voisine Se gausse du temps écoulé! »
Pour peu quelle eût sur sa poitrine Croisé son fichu carrelé.
A travers la brise chantante,
Le long des joncs que l'eau courbait,
Je la vois encore la tante,
La grande tante Lisabeth!
En sou sarrau de paysanne.
Le regard pensif et dormant, Elle ressemblait à Sainte-Anne, D'après le modèle flamand.
Elle adorait et savait dire
Des contes charmants. et très vieux,
Qui mettaient le vague sourire
Des printemps défunts dans ses yeux.
Elle raillait en bonne femme Ceux qui souffraient du mal d'amour; Et pourtant elle avait, chère àme!
Pleuré plus souvent qu'à son tour.
LES LOISIRS DE L'eXPULSÉ 301
Un époux d'humeur inconstaule L'avait, hélas! mise au gibet :
Je la vois encore la tante, La grande tante Lisabeth!
Elle filait toute l'année, Et les gars restaient ébahis; Car elle était fière, étant née Dans l'ancien moulin du pays.
Moi je la trouvais riche et belle Comme une reine qui filait, Parce qu'on me donnait chez elle Du pain blanc trempé dans du lait.
Par les champs rouges de cerises.
Je tournais souvent les yeux vers Sa « bastide » aux murailles grises.
Là-bas, entre les coteaux verts.
Quand elle avait été contente.
J'apprenais mieux mon alphabet :
Je la vois encore la tante, La grande tante Lisabeth !
J'arrivais, j'étais hors d'haleine, J'avais d'un bond franchi le bois ; El les fils de chanvre ou de laine Me semblaient d'or entre ses doigts.
Plus lard, dans mes vacances roses, Lorsque je fus un garçonnet, Je courais lui lire des choses Que je prenais pour un sonnet.
En mes rimes gauches et drôles Je lui contais, l'exlase au front, Que j'avais trouvé dans les saules Un joli' petit nid tout rond.
La strophe était un peu sautante, Un vers sur un autre enjambait :
Je la vois encore la tante, La grande tante Lisabeth!
Elle écoulait ivre de joie, Tandis que le vent chaud et lourd S'endormait en baisant la soie Plaquée autour du rouet sourd.
LES LOISIRS DE L'exPULSÉ 303
Le poing retourné dans la hanche, Une fillelte du quartier Sautillait sur le hout de planche Qui met en hranle le métier.
Dans l'eau bouillante, au creux de l'àtre Tout parfumé de romarins, Le cocon blanc, jaune ou grisâtre Dansait sous les brosses de crins.
.l'admirais la soie éclatante Dans la paix du soir qui tombait :
Je la vois encore la tante, La grande tante Lisabeth!
Quand je rôdais par les ravines, Les gens m'arrêtaient en chemin :
« C'est bien un peu pour les cousines Qu'on va chez la tante, gamin ! »
Elle avait sous sa grange en pente Un puits oii le soleil changeant Faisait luire en l'herbe grimpante Un grand trou bleu bordé d'araent.
La vasque noire de brindilles
M'attirait doucement ; et puis,
Je savais déjà que les Tilles
Venaient chercher l'eau fraîche au puits.
L'herbe était fleurie et tentante, Le sage même succombait :
Je la vois encore la tante, La !?rande tante Lisabeth!
Et maintenant que dans la vie J'ai marché d'un pas résolu, Sans fiel, sans haine, sans envie, Comme le destin l'a voulu;
Maintenant que la pauvre est morte, Ayant bien fait tout le devoir; Maintenant qu'au seuil de sa porte Des étrangers causent le soir;
Maintenant que sous une pierre Uù pendent des bouquets flétris, Elle sommeille au cimetière, Tout près de la grange aux murs gris:
Debout en sa robe flottanlej Dans le soleil blond qui flambait, Je la vois encore la tante, La grande tante Lisabetli!
Montrcuil-sous-Bois, janvier 1884.
30Ô LES EVOCATIONS