L'ESCALIER
C'était un escalier étrange Qui dans l'aire, devant la grange, Au-dessus des buissons fleuris, S'élançait en pleine lumière Avec ses larges blocs de pierre Plaqués de vert, tachés de gris.
Ses lourdes marches ébréchées.
Où le vol des feuilles séchées Tourbillonnait par les temps durs, Offraient, tant la nature est douce !
De vrais logis tendus de mousse Aux petits lé:iards blancs des murs.
LES LOISIRS DE l'eX]'ULSÉ 307
Tout en gonflant leur petit ventre, Ils zigzagaient, ils rôdaient entre Les brins d'herbe lisses et droits, Le cou tendu, la tête plate, Les flancs cerclés d'ombre, la pntîc Collée à l'angle du parois.
Et moi, gamin rose, bout d'homme, Ayant déjà du rêve en somme Dans mon petit front d'écolier, .T'éprouvais, sans oser le dire.
Un amour de gueux en délire Pour ne pauvre vieil escalier.
L'enfance est rieuse el farouche.
Dans l'or du soleil qui se couche Je m'étendais, tout de mon long, Avec des frissons dans l'échiné, Sur la marche la plus voisine Des platanes teintés de plomb.
Et, tout en suivant dans l'espace Le nuage flâneur qui passe, ■ Poudré de blanc, l)ordé de feu, Je révais que, lâchant la terre, Le grand escalier solitaire M'emportait là-haut, dans le bleu.
308 LES ÉA'OCATIONS
Le bloc entier, la masse lourde, Prise d'une volonté sourde, Se déracinait lentement; Et sous le charme qui pénètre, J'avais dans tout mon petit être Le frisson de l'enlèvement.
Montreuil-sons-Iîois, janvier 1884.
LES LOISIRS DE l'eXPULSÉ 309
A MADAME EDMEE M.
Que voulez-vous qu'on vous apporte Pour vos étrennes d'aujourd'hui?
La strophe se tait, presque morte, Quand le bon soleil s'est enfui.
Feuilles et fleurs vont aux abîmes,
Les chants les plus doux sont moins doux.
Et moi qui n'ai rien que des rimes
A mettre en un coffret pour vous!
Quelqu'un a dit que le poète, Drapé dans la gloire du vers, Est le maître altier de la bètc, Le tout-puissant de l'univers.
Que ne dit-ello vrai, la fable !
Je prendrais là-haut mon essor, Et l'on verrait un pauvre diable Vous offrir une étoile d'or.
Si j'étais le maître des ailes Tièdes du frisson des hymens, Les ramiers et les tourterelles Viendraient se poser sur vos mains.
1/ Si je savais dompter les choses
Qui vivent de lumière et d'air, Je ferais éclore des roses Dans votre jardin tout l'hiver.
Pour vous, dans les grands vases pâles, Les jasmins, les œillets défunts Ranimeraient leurs blancs pétales Trempés de leurs anciens parfums;
Et Janvier, trébuchant au piège Du quatrain sonore et vermeil, Vous ferait avec de la neige Des lis ruisselants de soleil.
LES LOISIUS DE l'EXPULSÉ 311
Mais la llcur n'est pas la servante De nos désirs, et le ciel bleu N'est pas à nous : l'homme se vante tjuand il se prend pour le bon Dieu.
Je ne vous offre donc, madame, Uue cette petite chanson :
Un bouquet noué de brins d'àme, L'àme n'ayant pas de saison.
Tout votre cœur aimant se donne; (Juiconque souffre est votre ami :
litre belle sans être bonne, C'est n'être belle qu'à demi.
Si quelqu'un raille mon élrenne, ,Ie me tairai, tout stupéfait; Si vous m'embrassez pour la peine, Vous serez belle tout à fait !
Janvier 884.