LES CHANSONS DU SOIR
Quelquefois, dans le soir donnant, Là-bas, du côté des charmilles, J'écoute monter doucement Des voix fraîches de jeunes filles.
Je ne puis pas les voir, hélas!
Car un geôlier garde ma porte, Tandis qu'en moi sonne le glas De ma belle jeunesse morte.
Mais leurs chants, dans la nuit épars,
Notes d'or, subtiles caresses,
Me font deviner des regards
Tout pleins d'amoureusus promesses.
Les rameaux tremblent, dentelés, Dans l'apaisement des bruits d'ailes.
Elles s'en vont, les bras roulés Au cou des gars qui sont fous d'elles.
Le refrain, peu soucieux d'art, Chose imbécile qui m'enchante.
Produit sur moi l'effet mignard D'une clarté blonde qui chante.
Tout baigné du frisson des chairs, Tout chaud de musiques étranges.
Ça se déroule dans les airs Avec des claquements de franges.
C'est banal et pourtant divin.
Le couplet d'allure égrillarde A volé, barbouillé de vin, Du cabaret dans la mansarde.
Maintenant, chassant les ennuis.
Complice impalpable des âmes, Il s'en va dans les claires nuits Avec le sourire des femmes.
Hôte vagabond du ciel pur, Où Phébé luit, presque sans voiles, Il s'accroche en un pan d'azur Aux feuilla£:es troués d'étoiles.
Dans le zigzag des rayons blancs Qu'on prendrait pour des étincelles, Il effleure les nids tremblants.
Chargés du doux poids des oiselles.
Lui qu'un chansonnier incompris Dédia peut-être à des gueuses, 11 baise les deux coins fleuris De la lèvre des amoureuses.
Et moi j'écoute, délaissant, Pour cette bulle d'air qui crève, Mon Musset qui pleure du sang.
Mon beau Lamartine qui rêve.
J'écoute, parce que je vois A travers mes désirs farouches, Flotter dans les chants, dans les voix, La caresse rouge des bouches,
Et puis, parce qu'en mon souci, Là-bas, du côté des charmilles, Je voudrais m'en aller aussi Chanter avec les jeunes fllles.
Prison de Tours, juin 1873.
VU