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L'AMOUR DES OISEAUX

Tandis que l'aurore rharmante Cousait sa frange à mes barreaux, J'ai vu, moi qui n'ai pas d'amante, Se becqueter deux passereaux.

Près de mes fleurs, sous ma fenêtre, Us se caressaient gentiment, Et l'amour dans leur petit être Mettait tout son tressaillement ;

Car les oiseaux, mignonnes àmcs Qui vont dans les nids se poser, Sont des hommes et sont des femmes Pour l'ivresse et pour le baiser.

Tout lioiireux, avant pour fortune Un coin vert dans le bois profond, Ils faisaient, sans malice aucune, Tout ce que les gens libres font :

Grâce aux bons conseils de l'aurore, Les gueux faisaient là, sous mes yeux, Ce que Thicrs fait peut-être encore, Bien qu'il soit bourgeois et fort vieux.

Les présidents et les oiselles Ne diffèrent que sur un point :

Tous les passereaux ont des ailes, Les hommes d'État n'en ont point!

Donc, dans la clarté rose et verte Qui tombe du ciel en été, >«os amoureux, l'aile entr'ouverte.

Goûtaient le plaisir souhaits.

Avec des horhenients de queues, ' Ils rapprochaient doucettement Leurs plumes qui paraissaient bleues A force de ravonnement.

LESJOIESDE PRISON 29

Plus vifs qu'un clown sur son trapèze, Tout ruisselants de volupté, L'un sur l'autre, en frémissant d'aise.

Ils frôlaient leur r-ol duveté.

0 saintes choses défendues! lis semblaient parfois s'assoupir, Leurs pattes irrises détendues Dans l'apaisement du désir.

Puis, émerveillés d'être ensemble, Ils joignaient encore une fois Leur joli petit corps qui tremble Comme les fougères des bois.

Hanté par la saison nouvelle.

Le niAle, un paillard effronté, Tourbillonnait sur la femelle, Espoir de sa paternité.

L'oiselle, à peine effarouchée, Fuyant et pourtant se livrant.

Se tenait un instant penchée Sous son rapide conquérant.

Florécal leur faisait l'aumône D'un pan d'horizon tout vermeil:

El je regardais leur bec jaune S'entremêler dans du soleil.

L'air chantonnait dans l'aube claire, La brise au loin ridait les eaux...

Ah! bourreaux, quand pourrai-je faire Ce que font les petits oiseaux?

Prison de Tours, juillet 1873.

Li:s xiDS

Oui, je le confesse, j'envie, Mon cœur n'ayant pu se fermer, Tout ce qui s'aime dans la vie, Quanil je vois les oiseaux s'aimer!

Oui, je pleure comme une bête, Quand deux moineaux, pauvres chéris.

Se chiffonnent leur collerette De plumes et de duvets gris!

Mon cœur, nourrissant sa blessure, Est, hélas! son propre bourreau.

Éternelle mère, ô Nature, Que ne suis-je né passereau!

32 LES EA'OCATIONS

Tout on restant un peu bohème, — Les moineaux sont liohémiens J'aurais aimé tout ce que j'aime, Je n'aurais pas quitté les miens.

Distique ailé, vivant sourire Éclos sur les lèvres d'avril, Je n'aurais pas le temps de lire Les chants de monsieur Loreeril.

Mais je lirais le grand poème, La fleur d'en bas, l'astre d'en haut; Et ce sont là de beaux vers, même Quand ils sont plus longs qu'il ne faut.

Je n'aurais pas connu l'épreuve, Le deuil des passants qu'on bannit, Moi qui garde en mon âme neuve La tendresse auguste du nid !

Au travers des lumières blanches Qui filtrent dans l'arbre penché, Je me serais fait sous les branches Un tout petit bonbeur caché.

LESJOIESDEPRISOX 33

La plcace une fois I)ien trouvée Dans la profondeur des bois sourds, J'aurais bercé notre couvée • Au creux des mousses de velours.

0 maternité de la femme!

0 fraîche idylle des oiseaux!

L'amour du nid me vint à l'âme De mon amour pour les berceaux.

Prison de Tours, ao4t 1873.

D \PHMS ET CHLOE

Je viens de relire le livre Où Daphnis, beau comme le jour.

Confesse à. Chloë qui so livre Son ignorance de l'amour.

Les Ijaisers tremblants et farouches, Vague espoir des dieux séducteurs, S'envolent tout seuls de leurs bouches A l'appel des rêves chanteurs.

La furet où l'aube truublanle Plaque ses mj'stiques accords Fond dans une caresse lente Le magnétisme de leurs corps.

Avec des airs de fleur éclose

Dans l'air labouré de frissons,

Le papillon, baisant la rose,

Leur dit : « Oh! ce que nous faisons! »

Tous deux, dans la nature sainte Qui leur sert de lit et d'autel, Ils ont le désir et la crainte De l'accomplissement charnel.

La branche lisse, molle et verte.

Les profonds lacs aux flots dormants Leur enseignent en pure perte Les suprêmes enlacements.

Chloë sourit, uu peu cuquetle, Avec des fleurs dans les cheveux.

Daphnis lui dit, baissant la tête :

« Je sens pourtant que je te veux! «

Puis, sous les roches que l'eau creuse^ L'amoureux chancelant et fou Se bîiigne devant rîimoureuse, Habillé... d'un bluet au cou.

Elle l'admire en l'onde pure, Dans sa force et dans sa beauté, Tandis qu'un frisson de nature La mord dans sa virginité.

Qui donc la retient et la pousse?

Le brouillard du spasme divin Met une transparence douce Dans ses jeux détournés en vain.

Ses beaux seins ronds, blancheurs jumelles Où les amours voudraient nicher.

Ont comme un frémissement d'ailes Dans leur désir de s'approcher.

Chloë fait sa petite moue; Mais Daphuis ignore ses droits...

Hélas! un dieu malin nous joue Un mauvais tour à tous les trois!

Le même désir nous dévore, Soir et matin, matin et soir.

Eux qui ne savent pas encoro, Moi qui commençais à savoir!

LES Joins DE PRISON 37

Et pourtant, dans le mois des roses, Sans prendre des airs de roué, J'aurais si bien appris les choses A mademoiselle Chloë!

Prison du Tours, scpluuibru 1873.

LL A IOLO.\

Est-ce un rêve? Dans la nuit grise.

Pleine de bizarres échos, Juste à l'heure obscure où la Ijrisc S'éparpille en bruils uiusiraux,

J'écoute quelquefois, tout paie, Avec des sursauts dans le sang, Une voix qui ressemljle au râle D'un viidon aironisant.

Alors je nie recueille, j'ose Évoquer en mon triste ennui Le cher violon (|ui repose A la maison, dans son étui.

LES JOIESDE PRISON 39

Tu le revols, ô ma pensée !

Tout luisant, pas toujours complet,

Avec une corde cassée

Qui frise autour du chevalet.

Il i>st li'i, rcliciuc ilii songe.

Frôlant le couvercle entr'ouvert.

Sous l'archet fluet qui s'allonge • Entre deux plis de velours verl.

Endoniii du siminicil des àaies Dans Sun fin cercueil de hois noir, Il a sur lui le vol des gammes Qu'on ne voit pas et qu'on croit voir

Puis le charme à tel point opère Que je crois entendre dans l'air Le vieil instrument de mon père Chanter son chant subtil et clair.

Ce n'est plus comme aux jours de fête Où, dans la fraîcheur du matin, Tout autour d'une estrade faite Avec l'olivier et le thym.

Il faisait danser au village Les brunes vierges des hameaux Cacliant mal au creux du corsage La floraison des seins jumeaux.

Le quadrille, où la note étrange Met tout son caprice vivant, N'ose plus dérouler sa frange De sons ailés claquant au vent.

Ce que j'écoute dans l'espace Ne ressemble pas au vain bruit, A la chanson furtive et lasse Qui sort des lèvres de la nuit.

On ne sait quoi de triste effleure Les cordes où court un frisson; Et le pauvre violon pleure, Parce que je suis en prison.

Prison d(j Tours, joptcmbro iSl-i.

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