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LIVRE DEUXIÈME

LE PETIT SOr

Pourquoi ce puuvre enfant, si cliarmant et si doux. Dont la petite main guettait mes petits sous, Reste-t-il de la sorte, avec sa sombre grâce, Au fond de ma pensée où tant d'ouijli s'amasse?

Il tremblait, ce suir-ià, comme un oiseau frileux: Des pleurs mal essuyés flottaient dans ses yeux bleus ; A travers ses haillons je voyais sa chair rose. Oh! les enfants sur (jui la misère se pose !

Oh ! les cliers petits cœurs pleins d'un précoce ennui Je me mis à le plaindre, à causer avec lui. Il faut bien quelque amour aux êtres qu'on repousse. Alors l'enfant me dit avec une voix douce :

« On a porté mon père au graml jardin des morts;

Puis, des gens sont venus qui nous ont mis dehors

Avec ma mère, un jour que la rue était blanche.

Il faisait neige et froid, bien que ce fût dimanche.

Nous nous sommes couchés dans un coin. J'avais faim.

Un pauvre comme nous m'a donné de son pain.

J'ai toujours peur, la nuit, qu'un ogre me dérobe :

Ma mère, qui m'avait entouré de sa robe,

Pour m'échauffer un peu se donnait bien du mal.

Elle pleurait. Depuis elle est à l'hôpital.

Une vieille m'apprend ti demander Paumône.

Elle est méchante avec son visage tout jaune !

Et quand je ne dis pas aussi bien qu'il le faut :

« Un petit sou, monsieur, pour être heureux là-haut ! »

Elle me bat très fort et me met à la porte.

Après avoir compté les sous que je lui porte.

Je ne suis pas de ceux qui font de mauvais tours ;

Mais je suis si petit qu'on me frappe toujours

Et que je n'ai jamais ni billes ni galettes.

Lorsque je serai grand et fort comme vous l'êtes.

Je m'en irai bien loin. Je ne sais pas pourquoi

Les enfants dans leurs jeux ne veulent pas de moi,

Me parlent durement, chaque fois que je passe, Et me montrent du doigt quand ils sortent de classe. On me battra ce soir. Pour être heureux là-liaut, Un petit sou, monsieur... Je le dis comme il faut. »

Et depuis le moment où dans sa main qui tremble Mon aumône et mon cœur furent tombés ensemble. Tous les jours le débile et souffreteux enfant Au-devant de mes pas accourut, triomphant !

Hélas! il doit souffrir de mes longues absences, Maintenant qu'on était de vieilles connaissances ; Car, avant de voler au peuple souverain La loi qu'il burinait sur ses tablée d'airain, Au monde son tonnerre, à la France son glaive. Sans pitié pour Tenfant (|ui passe dans mon rêve. On nous a pris, à l'heure ou le ciel est si doux, A moi son frais babil, à lui mes petits sous !

Marseille, fort Saint-Nicolas, soplcmbrc 1871.

LES EXFAXTS EX PRISO\

Quand Tiiisflet n'a plus do mère, Messidor JoUe en passant le grain de blé des gerbes d'or

A ce doux obantonr épliémère; Mais le blond Messidor, espoir des lendemains, IS'a jamais fait tomber de trésor dans les mains

De renCaut ijui n"a plus sa nîère.

La Xature, veillaiil à l'oiih'e des saisons, Habille les brebis de leurs ehaudes toisons,

Dans les mois d'biver où nous sommes, ?\!ais où doni-, (') Xalure, est relie de tes lois Oui de l)ure ou de toile, au retour des temps froids,

Habille les i)Ptils des liommes?

El voilà que l'on met les enfants en prison! Regardez. Ils sont là, frileux, sans horizon.

Dans un coin île la vaste salle, Étalant tristement leur chemise en lami)eaux, Les veux mornes, les pieds dans de larges sabots

Qui retentissent sur la d.illi;.

Ils ignorent la joie et leur sourire nient. L'ennui tisse leurs jmirs; le bonnet infanuint

Pèse sur leur tiMe mignonne.

Hélas! à pleines mains on leur jtHte l'anVonl, Comme si Ion avait à januiis de leur froiil.

Enfance, arracbi' (a couronne!

Qui sait les durs travaux que font leurs jolis doigis, Que de charmants jouets ils taillent dans le bois

Pour d'autres enfants île leur âge, Que de fois leur pensée a pris son vol ailleurs, Et comme volontiers, pour courir dans les fleurs,

Ils s'écha[qteraient de leur cage!

Mais non ; toujours le dur grincement des verrou^l Toujours la rude voix des gardiens en courroux! Toujours reflV»rt v;iiii de leurs niles!

Et,, que l'aube se lève ou que tombe le soir, Toujours de l'eau pour boire et toujours du pain noir Trempé dans d'horribles gamelles !

0 mes petits amis, j'ai bien pleuré sur vous! On vous a cru méchants et vous êtes si doux!

Vos cœurs sont du côté du rêve.

Du côté de l'amour si tendrement ouverts!.... Oh! je voudrais vous voir courir dans les prés verts.

Dès l'heure où le soleil se lève!

Car il est dans le monde où vous irez un jour, Pâles, nus, sans appui, sans toit et sans amour,

Des âmes que le bien étonne ; Car on a pour le faible un sourire moqueur; Et le mal prend souvent racine dans le cœur

Des enfants que l'on emprisonne.

Marseille, prison Saint-Pierre, novembre 1871.

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