‹ Les Évolutions de la critique françaiseChapitre 108 sur 129 · L.V LITTÉUATURE DE DEMAIN · texte numérisé non relu

L.V LITTÉUATURE DE DEMAIN

Par son style, par ses admirations et par sa nature psychique, Hennequin appartient au groupe d'artistes critiqués, étranges et curieux que M. Morice croit destinés à constituer « tout à l'heure, la littérature française. »

A première lecture, même pour un familier des de Goncourtou de M. Verlaine, le style d'Hennequin paraîtra, je crois, fantastique et presque dément, soit qu'il se pare de métaphores scienliQques ou de figures sphingiennes et mystérieusement splendides; soit qu'il se déroule en d'interminables phrases où les néologismes, les archaïsmes de tous les siècles, les termes techniques de tous les savoirs humains s'entre-choquent en d'angoissantes cadences. De ce fouillis vierge de vocables, de phrases, d idées se dégnge une fatigue qui empêche toute aisée compréhension. Volontiers Hennequin donne aux mots des significations rares, disant de M. Verlaine qu'il a si fort loué ailleurs : « Que certains de ses volumes ont le niais bavardage des derniers hymnographes byzantins, » ou il oblige par d'inédites ponctuations, à de certaines articulations de phrases : « Cette suprême et dure entrevue où (Madame Arnoux)

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montre à son amant, vieilli et travaillé de concnpiscences, la froidenr pure de ses doux yeux noirs, de ses cheveux désormais blancs, dont déroulés, elle taille une mèche, brutalement, à la racine » — , ou, selon la grammaire étrangère, il fait précéder l'adjectif: « Flaubert ne tarit [)as en dissimulés sarcasmes » — , ou enfin il abuse des qualificalifs : « Cet homme (Edgar Puë) qui fut faible, nerveux, petit, irascible, rancunier, aimant, enfantin, inconstant et affolé, que la vie ballolla, heurta, renversa et prostra sans cesse, etc. » Or, s'il exprime, s'il ponctue, s'il qualifie étrangement, c'est qu'il semble vouloir traduire sa pensée sans éloquence, mais avec un excessif relief. Et ce relief, il l'obtient par d'incessantes trouvailles, par de nouvelles ponctuations, par d'illogiques, de heurtées associations de vocables. On trouve, presque à chaque page, de ses éludes si sévèrement pensées des mots inconnus comme: « personation, assuavir, sublimer, fanlasliser, aslérioles, consérer, sliller, planir, collétenent » ; des expressions parées : « [l sentit jailliren lui des fusées et des pampres de pennées )) ; des tropes luxueux: « C'est au ralïjuemeut le plus faslidieusement délicat qu'aboutit le pessimisme étudié par IM. Huysmans comme un arbuste souffreleuc culmine en une radieuse fleur »; des paroles d'ornementation comme: (il s'agit d'une photographie d'Odilon Redon) : « Un soleil perlé de ténèbres éclaire la pose cataleptique et le visage inhumain d'un jongleur de noir drapé dont le bras et la tête soutiennent le monstrueux

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tournoiement d'un disque : face hagarde, face épouvantée, face désespérément dolente que celie de cet expiateur qui tend dans l'effroi d'un effort délétère, vers le ciel en tache, deux yeux extravasés (1). » Or, ces passages innombrables attestent à quel degré et avec quelle acuité de sensation, Hennequin fut artiste, il y a dans son style des violences, des crispations et comme des gestes saccadés de maladies nerveuses. Victor Hugo, l'esprit d'excellence en bonne santé, a dit « que le mot était un être vivant. » Baudelaire, en des phrases déjà plus trépidantes, a repris la même idée, mais voici Hennequin ajoutant : « Dans nos cervelles affolées les mots sont des visions : visions extatiques, visions chimériques, etc. (2).» Il semble, avec un pareil sens de la plastique de la langue, qu'il dut lui être douloureux d'écrire d'abstraites, de sévères pages de critique et c'est pourquoi, peut-être, son amour des mots-visions, des phrases merveilleuses, son âme enfin artiste d'entre les plus modernes s'avoue si complètement dans un style qui, malgré ses inutiles bravoures et ses tristes nervosités, sera jugé, je pense, hautement significatif.

Ce qui précède sous-entend déjà quelles durent être les admirations d'Hennequin. Nature subtile, il se passionna pour les dernières manifestations de l'art. Il lui fallait dans les musiques, la galopade de

1. La Revue contemporaine, tome 111, p. 137, tome IV. p. 412. La Crilibue scienlifique, p. 169, etc.

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