‹ Les Évolutions de la critique françaiseChapitre 11 sur 129 · Chronologiquement parlant · texte numérisé non relu

Chronologiquement parlant

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mentalité du moyen âge, on revint à la merveilleuse eurythmie de la Grèce païenne. A part Virgile et Cicéron, on étudiait pou les manuscrits latins. Dans le troisième chapitre de son Triomphe de la Benommée, Pétrarque a dressé le catalogue des classiques connus de lui : Platon d'abord, — le Messie grec, puis Aristote, Pythagore, Xénophon, Homère, etc. C'est d'après les procédés des peintres grecs que Firenzuola établit le code de la beauté féminine. Partout des humanistes: ici Mérula, Démétrius Ghalcondyle, Cecco Simonetta, làPeggio, Antonio Beccadelli, Pic de la Mirandole. « La pein- ■ ture avec Jules Romain et Nicolas Poussin, l'ar- ' chitecture avec Sansovino et Palladio revint, dit " M. Ruskin, de parti pris, aux systèmes païens, < non pour les adopter et les élever jusqu'au chris- « tianisme, mais pour se ranger à leur suite comme <r imitateur et comme disciple ». La vie enfin, telle que Benvenuto Cellini, Burckhard ou Machiavel la représentent, avec des poignards dégainés et des épées tendues, rappelle les tracasseries incessantes des petits états hellènes. C'est l'époque de la force, de la volonté, du sensualisme.

Rien de pareil au dix-septième siècle, Racine excepté. Corneille imitait les déclamations de Sénéque, Fénelon cherchait la douceur virgilienne, Molière traduisait Plante et Térence, Boileau copiait Juvénal, Le Brun rêvait de la tragique simplicité des Anciens. Mignard, l'auteur des célèbres fresques du Val-de-Grâce, pensait aux délicates rêveries de

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Properce; les lourdeurs du Val-de-Grâce, les épaisseurs du ch'Ueau de Malsons prouvent enfin que Mansart avait désappris les élégances gracieuses de la Renaissance. D'après Saint-Simon, Madame d'Aulnoy, Mademoiselle de Scudéry, la vie devient prodigieusement conventionnelle, la passion même est réglée par l'impitoyable tyrannie de l'étiquette. On admirait, on copiait la civilisation romaine avec les tendres bergers de Virgile, avec les odes prosaïques d'ITorace, avec les bâtiments d'Auguste où la matière s'étale en sa stupidité. — C'est le siècle de la législation, de l'étiquette et de la convention.

Cet esprit, non pas négatif, mais restrictif, Boileau devait l'incarner; il devait surtout fixer les théories flottantes dans les vers proverbes de son Art poétique. — Ce que Racine, ce que Corneille, ce que Molière pensaient, il était réservé à Boileau de l'exprimer. « Or l'esprit français, dit Nisard, — en admettant, comme l'admettent les écrivains classiques, que Boileau représente l'esprit français, — l'esprit français, c'est l'esprit pratique, ridval de la vie humaine dans tous les pays et dans tous les temps, et cette tendance pratique, cette prédominance de ta discipline sur la liberté, ce devoir imposé à l'écrivain d'être l'organe de la pensée générale, cette immolation de l'individu à tout le monde, qu'est-ce autre chose que la raison ? » (1) Telle dans son essence, la doctrine de Boileau, antithèse de celle que

1. Désiré Nisard, Histoire de la Litléralîire Française, tome I.

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Lessing devait si brillamment soutenir dans sa dixseptième lettre à Gottscheil et. dans les Lettres archéologiques à Klotz. Tandis que Boileau paralysait le poète dans le carcan des règles, Lessing ouvrait à l'artisie la nature avec ses horizons métamorphosahles. — Et, tandis que l'école classique a laissé le Lutrin et les vers de mirliton de J.-B. Rousseau, l'école de Lessing a laissé la Promenade de Schiller, Hermann et Dorothée de Goethe. — Ceci sans commentaires.

Cette théorie exposée, la méthode à suivre pour le dosage des produits psychiques y est contenue. Il faut se faire un idéal de l'esprit humain, un du génie particulier de sa nation, un autre de la langue française et mettre chaque auteur, chaque livre en regard de ce triple idéal. Ce qui s'y rapporte est jugé bon, ce qui en diffère est jugé mauvais. C'est ainsi que procède Boileau et tous ceux qui depuis le dixseptième siècle ont tenu à honneur de suivre la grande tradition latine — pour ne citer que des noms encore connus : La Harpe dans son Co?<rs littC' raire, Thomas dans son Essai sur les Éloges, Fontanes dans ses Discours ; au dix-neuvième siècle, Gustave Planche dans ses Études, Nisard dans ses Histoires, et, de nos jours enfin, M. Brunetière dans ses Revues litiér aires. lo\\]onYs cette tradition devait combattre les plus rudes combats : au dix-septièn.e siècle, les criailleries de Perrault, au dix-huitième, les haussements d'épaule de Diderot, au dix-neuvième, les grands coups de tam-tam de Victor Hugo.

Si l'on cherchait, dans le passé, l'écrivain repré- I sentant le plus complètement l'esprit latin, on irait droit à Boileau. Or, ce pauvre Boileau dont on dit tant de mal et qui a du bon, non seulement quelque fois, mais souvent, est précisément l'écrivain du grand siècle qui me parait avoir le plus de similitude avec iM. Brunetière. Semblables d'esprit, ils poursuivent une tâche semblable; l'un comme l'autre défendent les Anciens contre les Modernes : le livre incriminé s'intitule la Question da Lalin, au lieu de Parallèle entre les Anciens et les Modernes, et l'auteur en est M. Raoul Frary au lieu de Charles Perrault ; l'un comme l'autre combattent le goût du jour: C'était jadis le roman italien, c'est actuellement le roman naturaliste. Seulement, M. Brunetière se trouve être le Boileau d'un siècle qui n'aurait pas de Jean Racine. Et c'est parce qu'il n'a jamais pu s'écrier:

Mais par le? envieux son cénie excité.

Au comble île son art est mille fois monté. ; 1)

que M- Brunetière garde cette attitude doctorale et guindée. De Boileau, il a les qualités, il a même les défauts. — Les qualités, c'esL-à-dire l'étonnante limpidité de la pensée, qui bien conçue, s'énonce clairement, le bon sens impitoyable qui n'est jamais dupe de rien, et qui dit toujours son avis tout franc — Les défauts, c'est-à-dire une étroitesse d'esprit qui dégé-

■]. Boileau, Satire vu.

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nère vite en parti pris, une verve amère et mordante jusqu'à devenir grossière. Boileau moderne, n'écrivant pas en vers — il ne saurait faire mieux, — érudit, comme il convient en un siècle plus amateur de science que d'art, il se pourrait bien que M. Brunetiére, comme son illustre maître, ait écrit un jugement déflnitif sur notre littérature contemporaine.

Cette Renaissance latine dont M. Brunetière est un des derniers champions s'est formée sous la triple influence de la Religion, de l'Antiquité Latine et de la Monarchie de Louis XIV. Ce sont les traces de ces trois forces du dix-septième siècle qui n'en sont plus en ce siècle athée, moderniste et démocrate, que nous allons chercher dans l'œuvre de M. Brunetière.

Point n'est nécessaire de montrer la puissance de l'Église eu un siècle où Louis XIV et Molière, la monarchie et l'art, lui durent obéissance :

Quand Maintenon jetait ?ur la France ravie L'ombre douce et la paix de ses coifTes de lin (1).

On se souvient de la fameuse lettre où Boileau raconte à Racine sa visite au Révérend Père La Chaise. 11 avait été surpris « qu'on eût donné à entendre qu'il avait fait un ouvrage contre les Jésuites » et, de peur de passer pour hérétique, il a soin de faire approuver sa douzième épître de Mgr l'archevêque de Paris, de Mgr l'évêque de Meaux, etc. Il n'est calmé que par l'avis unanime de ces dignes prélats : « Pulchre , bene, recte ». Pareille soummission à

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