Miss Mary Robinson, Darwinisme
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tropes empruntés aux sciences, — ainsi que le montre une mélhode de critique qu'il pensait être « une science dont il fallait attendre l'établissement de lois valables pour l'homme social, » — ainsi que le montrent ces éludes eslhopsychologiques où il explique tout le génie de Victor Hugo, ou de Flaubert par de simples causes psychologiques, — ainsi que le montre enfin, sa foi en ce déterminisme qui, de toutes les croyances humaines, paraît être la seule vraiment basée sur les dernières découvertes de la science. Mais, doué d'un sens de beauté bizarre et se contraignant de par une volonté qu'avoue la prodigieuse somme de labeur de son œuvre, à de patients et précis et objectifs travaux; connaissant encore les sourdes jalousies des débuts, les lassantes fatigues des inutiles besognes, — toutes les scènes tragiques ou banales mais toujours douloureuses que vivent ceux que n'a pas rentes la destinée, — sa sensibilité artistique réprimée dans ses études, endolorie dans ses travaux, froissée dans la laideur de tous les jours s'exalta, s'énerva pour se traduire bientôt dans uu style saccadé, pervers, extraordinaire, comme dans des admirations maladives, inexplicables et étranges. C'est ainsi qu'il fut, tel que le représentent ses portraits, tel que le disent ses amis, l'homme grand, droit, pâle, avec la correction minutieuse d'un Anglais, aux yeux clairs, froids, miraculeusement lucides, ayant aussi cet air calme, distant qui écarte toute familiale intimité. Maître de lui, sérieux jusqu'à l'affectation, soutenant volontiers d'une voix
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claire et 1res scandée, de longues, de savantes, de subtiles discussions, cet homme dont la figure blanche sous de clairs cheveux blonds, apparaît en ses porlrails, énervée, alTreusement fatiguée, s'astreignit par devoir, au journalisme, par goùl, à la critique scienlifique, vécut simplement, triste d'abord, puis apaisé, indifTérent, n'é[)rouvaiil que très et toujours plus rarement le besoin de dire les tristesses de son cœur. Hennoquin fut donc une froide, une rare intelligence, mais son œuvre reste douloureusement privée de ces paroles que l'esprit ne connaît point, que la volonté ne trouve guère et que savunl seules dire les lèvres de l'âme.
De cette vue d'ici-bas dépend naturellement une spéciale conception de l'amour, lleiinequiii ne l'a pas exprimée, que je sache, mais elle nrapparaît si curieusement inédite dans les œuvres de ceux pour lesquels il fut, à une certaine époque, chefde cénacle, que je juge la caracléristi(iue de celte manière d'aimer — corollaire nécessaire de cette étude.
A peu prés aux mêmes années, éclorent parmi ses familiers, trois œuvres présentant de significatives analogies psychologiques bien que de valeur littéraire tout à fait difTérente. Ce sont la Coîirsi', à la Mort de M. Hod et deux œuvres moins connues et, pour l'heure, parues seulement en feuilletnus : VEsprit seul do M. Charles Morice et le Roman d'Aloys PlaqucUe de .M. Malhias Morhardt. \vec des divergences de procédés et de meurtrissantes sincérités qui enlèvent toute idée d'imitation, ces trois œuvres
étudient, en des pages d'une analyse infinie, le même cas psychologique: le drauie d'amour d'un être eu lequel prédomine jusqu'à l'hypertrophie la vie de l'intelligence, soit l'analyse, soit le rêve. Il adviendra qu'aux jours de sa jeunesse, cet être affiné par l'étude, anémié par la pensée, s'éprendra non point d'une princesse ou d'une courtisane, — selon la tradition romantique ; non point d'une fille, — selon la tradition naturaliste; mais d'une vierge. Or, en l'intervalle d"enlrevues lointaines où les paroles d'amour se murmurent pieuses et honnêtes, cet homme pour lequel vivre^ c'est éternellement analyser des rêves ou rêver des analyses, — s'interrogera si désespérément sur l'essence, sur la vérité de son affection ou se représentera si merveilleusement le bonheur espéré qu'à l'heure de la réalisation l'amour sera mort d'avoir été trop analysé. D'ailleurs, pourquoi tenterait-il de le réaliser? ne serait-ce pas un recommencement? Puisque, en le rêvant, cet être atteignit au dernier terme de toutes les joies mortelles. Reconnaissant donc qu'il a, par la seule pensée, tout vécu son bonheur et qu'enfin la femme vivante n'est point pareille à celle de son rêve, il laissera retomber la main de celle qu'il avait choisie et rentrera pour toujours dans sa tour de solitude et de silence. C'est ainsi qu'il en va pour le héros innommé de la Courser à la Mort, et Cécile N***. pour Ludovique et Blanches de Commynes, pour Aloys Plaquette et Cécile Dourma. Tous, ils sont plus curieux que passionnés et s'ils aiment une très jeune fille, c'est quil leur
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semble que ces purs yeux que la vie n'a pas souillés savent encore regarder l'infini et parce qu'il leur est loisible de mettre sous ce petit front, où il y a tant de naïve et adorable innocence, tout un au-delà mystérieux et inexpliqué : « C'est surtout par sa nature morale, que Cécile agit sur moi, » est-il dit dans la Course à la Mort, et plus loin, l'amour devient : « un besoin de satisfaire, en comprenant Cécile, une curiosité tendue et inquiète. » Aloys Plaquette reprend: « La femme n'est pas pareille à nousmême, nous ne la chérissons que modifiée par des obscurités et lorsque nous avons discerné le jeu secret de son âme, le masque brutalement tombe, avec notre curiosité. » On -devine combien étrange ot maladive devient la mise en action. Il y a dans la Course à la Mort, quelques conversations en un décor de salon, surtout un bal inoubliable où Cécile mystérieusement souriante, blanche morte, prononce de simples paroles aux sens infinis comme des sentences d'oracles. Plus fantastiques sont encore les entrevues de Ludovique et de Blanches en un verger fleuri, dans la lumière légère de la nuit venante, jusqu'à cet aveu: «Vous êtes la vie!... Soyez ma vie!» Aussi inédites, quoique plus désolantes et plus découragées les phrases qu'Aloys Plaquette adressait à sa petite amie. Tous, ce qu'ils demandent à la femme, ce n'est point les heures de tendresse ou la vie simplement amicale qu'elle saurait si bien leur donner, — c'est quelque vaine et curieuse et spirituelle extase. « Pour moi, dit l'être de la Course
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à la Mort, en un passage lypique, je ne désire pas les lèvres de Cécile, je ne désire pas serrer sa main; ce qu'il me faudrait c'est tout le secret de son âme.» Les déceptions viendront vile, car si la femme a des lèvres caressantes et des mains parfois sincères, M. Bourget et d'autres nous dirons que les secrets deson âme, pour être charmants, n'ont rien de mystérieux. Or, celle brutale découverte faite, en consolation, je pense, s'élaborera celte conception rééditée du christianisme ascétique que la femme trébuche l'homme de l'infini. M. Morice dira à celui qui aime d'un amour qui n'est pas l'amour dit par la Mégarienne à Platon: « Tu as renié l'idée pour la forme, l'idée ne pardonne pas; tu es descendu, tues mort à les destinées naturelles et le merveilleux palais de Ion bonheur est devenu le tombeau de ton esprit. » Le but est donc « de développer en soi, l'âme, l'idée, au mépris de la sensation et du sentiment,— c'est-à-dire uellement, au mépris de la vie î » Je m'arrête, je relis ces trois romans, les plus tristes que j'aie peul-êlre jamais lus. Cette théorie d'amour spirituel succédant au sensualismearistocratique des Néo-hellénistes est bien, malgré sa distinction, une des plus vaines d'entre les vanités de ce monde. Il me semble, en outre, qu'elle a sa condamnation dans la mortelle tristesse dontelle couvre lavie etjenepuis m'empècherdecroire,avecM.Cherbuliez, que décidément nous n'atteindrons jamais au bonheurqu'en suivant tout simplement la bonne nature.