CONCLUSIONS ESTHÉTIQUES
De l'ensemble de ce travail, il est loisible de tirer quelques conclusions: Examinant les méthodes employées, les résultais obtenus, les progrès discernables, nous pourrons établir des conclusions esthc'liqiœs sur la critique française moderne.
Nous avons reconnu que d'entre les méthodes cidevant étudiées, la méthode analytique est celle qui nous fournit les renseignements les plus complets et les i)Ius éclectiques sur Télude des œuvres d'art complétée par l'élude des biographies — par le fait qu'elle n'est limitée dans ses recherches, ni par une doctrine esthétique — comme la Critique Littéraire, ni par un système philosophique — comme la Cri^ tique Moraliste. Peut-être seule, elle nous procurera
:UiO LA CRITIQUE FRANÇAISE.
de sûrs et précis renseignements sur l'âme d'autrui; elle sera le seul moyen à notre portée, de pénétrer les intimes pensées des tètes étrangères. Par elle, nous apprendrons comment d'autres ont compris la vie, comment d'autres ont entendu l'amour, comment d'autres ont souffert. Nous assisterons à la lente et joyeuse croissance de la jeunesse, aux culminantes années de l'âge mùr, aux fatiguées el radoteuses journées de la vieillesse ; nous pourrons nous identifier à toutes les belles intelligences, goûter les grands calmes des philosophes et des sceptiques, frémir à la folle passion des amants et des amantes, pleurer sur l'absolue misère des solitaires désespoirs; nous pourrons philosopher avec Spinoza, rêver avec Lamartine, aimer avec Aissé ou Lespinasse, nous désoler avec Léopardi, rire avec Déranger, nous aurons l'infinie jouissance de vivre mille vies par l'esprit. Car ces études ont sur de semblables analyses que prétendent nous donner certains romanciers — comme Sainte-Beuve, dans Volupié, ou M, Bourget, dans Crime cVAmour, l'évidente supériorité de se baser sur des documents contrôlables. M. Bourget assure bien qu'il déduit ses caractères avec une rigueur toute scientifique, mais il est matériellement impossible, à lui, de le prouver, à nous, de le contrôler, tandis que le critique peut apporter à l'appui de ce qu'il avance, une lettre, une déclaration, une anecdote, un témoignage, que sais-je, un document enfin. On me permettra un double exemple.
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Parlant du dénouement de Crime d' Amour, certains ont déclaré hors la vérité la conversion du scepticisme de M. deQuerne à la religion de la souffrance humaine. L'avis de M. Bourget est évidemment opposé. Or, qui dit vrai, qui dit faux ?
Tandis que lorsque M. Brunetière affirme ne discerner en l'œuvre de Flaubert aucune trace de romantisme, il est facile d'établir que M. Bourget qui a soutenu la thèse contraire, dans ses Essais do Psychologie, a raison — puisqu'il suffît alors de rappeler certaines scènes de Madame Bovary, certaines pages de Salambo.
De plus, cette méthode convient encore excellemment à la connaissance des êtres politiques: princes, diplomates, hommes d'état — comme des personnalités mondaines : grandes dames ou princesses. Le psychologue littéraire peut, sans que son travail devienne un chapitre d'histoire proprement dite, prononcer d'intéressantes et utiles paroles sur Frédéric le Grand, Louis XIV, Frédéric III, M. de Bismarck, de Gavour, lordBaeconsfield, Marguerite de Navarre, la duchesse d'Albany, S. H. la reine Victoria, etc. — C'est ce que Sainte-Beuve a fait si souvent, M. Taine quelquefois — car Sainte-Beuve a peut-être bien inauguré cette méthode. En effet, si l'on parcourt les articles qu'il écrivit les vingt dernières années de sa vie, on remarquera qu'il fait de plus en plus, de la Psychologie littéraire, surtout lorsqu'il ne traite pas de questions immédiatement contemporaines. Il i:esse presque absolument les discussions eslhé-
tiques ou rhétoriques, dont étaient remplies ses premières éludes à la Revue des Deux-Mondes, pour considérer les données biographifjues ou anecdoliques comme des révélations de caractère; il abandonne même l'analyse des productions littéraires et donne préférence à des personnalités historiques ou mondaines sur lesquelles sa remarquable faculté de psychologie conjecturale puisse s'exercer en toute liberté. Alors, s'appuyant du témoignage des contemporains, prenant à Diilerot, par exemple, une description d'intérieur, à Rousseau quelques traits d'analyse, à Voltaire, une ou deux vertes plaisanteries, demandant enfin des renseignements à Grimm, à l'abbé G'aliani, à d'autres — Sainte-Beuve reconstitue ou mieux ressuscite Madame d'Epinay (1). Mais ses études remarquables, surtout par la somme énorme de travail qu'elles représentent, sont trop improvisées au hasai'd des documents, sans plan méthodiquement tracé et leur valeur dépend trop de la valeur des renseignements fournis. Pourtant, on peut remarquer déjà que l'analyse et la discussion esthétique des œuvres littéraires — selon la méthode de la critique grecque, sont abandonnées et que les détails de biographie cessent ordinairement d'avoir un intérêt anecdotique pour découvrir quelque vertu psychique. Ainsi entendue, la critique devient bientôt « l'histoire naturelle des esprits » et de fait, Sainte-Beuve ne s'est-il pas appelé quelque jour, un