‹ Les Évolutions de la critique françaiseChapitre 16 sur 129 · Histoire el LiUérafure, tome U · texte numérisé non relu

Histoire el LiUérafure, tome U

M. FERDINAND BRUNETIERE. 5»

au cœur noir ». Ce n'était pas dans la poussière des ailes de papillon qu'il trempait sa plume, d'après le conseil de Diderot, mais dans la poussière grise de sa stérilité.

Sainte-Beuve cherchant quelle aurait été la destinée de la littérature classique si Louis XIV était resté dans l'ombre du surintendant Fouquet pense que ledix huitième siècle eût été, en partie, devancé. « On au- « rait eu, dit-il, la Fontaine sans aucune contrainte. « Saint-Evremond, Bussy. les Scarron, les Bachau- « mont, les Henault, le libertinage et le bel esprit « auraient été le double écueil ; un fonds de corrup- « lion s'y décelait. » L'influence de Louis XIV est considérable. — Nisard a raison, le dix-septième siècle est son siècle, c'est lui qui l'a créé. Or, ce roi qui fut élevé sous les grands yeux vagues d'Anne d'Autriche, l« ne riait guère dans ses jeux et dans ses divertisse- !« ments, remarque Madame de Molteville ». — jSaint-Simon ajoute qu'il était né « sage, modéré, l« maître de ses mouvements et de sa langue ». — Et toujours il fut absolument maît,re de lui jusqu'aux heures de passion. 11 devait ainsi réaliser l'idéal de la royauté, puisque selon le mot de La Bruyère — « le caractère français demande du sérieux dans le « souverain ». Le cachet qu'il imprima sur la cire molle de l'esprit de son époque portait deux mots : Eloquence et courage. — Eloquence dans les oraisons de Bossuet, dans les plaidoyers de Racine, dans les tirades ap Corneille. — Courage dans les satires

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de Molière, dans les jugements de Boileau. dans les analyses de La Bruyère. — Ce sont ces qualités que nous allons retrouver dans Tœuvre de M. Brunetière.

La sévérité, pouvant aussi s'appeler austérité,, que nous avons déjà relevée dans ses écrits et qui leur «nlève la légèreté et la grâce — leur donne, en revanche, une logique, une profondeur, une valeur enfin, que n'auront jamais les analyses à fleur d"àme des chroniqueurs contemporains. Et lorsqu'il a de l'esprit, car il en a souvent et beaucoup, il est plus sévère que plaisant, plus tranchant que gracieux, il procède plus de Swift que d'Aristophane. C'est l'esprit d'une tête de bon sens qui est rarement dupe, qui voit très vite, qui comprend très bien et qui saisit sans peine les ridicules; c'est l'esprit d'un pessimiste, une ironie cruelle et dénigrante qui devient comique à force de cruelle sévérité — et. pour tout dire : c'est l'esprit de Boileau. Ailleurs, quoique trop souvent M. Brunetière soit sévère, pourtant quelquefois, pour défendre telle de ses théories, sa parole s'élève jusqu'à l'éloquence grave et soutenue. — Les dernières pages du Roman naturaliste, {^i^v exemple, dans lesquelles il établit le défaut de sens moral de M. Zola, sont vraiment d'une beauté supérieure et d'une inspiration très haute. Absolument simples de forme, elles ont tout à la fois la sûreté du raisonnement et l'ampleur du style. C'est vainement que je chercherai de semblables pages, même chez Sainte-Beuve, même chez Scherer, car, pour les

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écrire, il faut avoir la cerlitiule et croire que ce que l'on (lit est la vérité, toute la vérité et rien que la vérité. En effet, remarque assez curieuse, tandis q\id la littérature française devient de plus en plus sceptique et dilettante, tandis que les écrivains s'imaginent tous plus ou moins, d'après l'école d'Enésidème, que nulle proposition n'est plus vraie que lu ])roposition contraire, M. Brunetière reste doctrinaire, c'est-à-dire absolu en principes comme en idées. Il rend des jugements, Tavoue lui-même (i). Il reconnaît donc un code de beauté puisque tout jugement ne peut être édicté que d'après un code. E.\ religion, en morale, en art, M. Brunetière a la certitude, l'horrible certitude, comme disait d'une manière charmante Edmond Scherer.

Je parlais tout à l'heure de son courage, car il convient n'est-ce pas, à un croyant d'être courageux? et certes il l'a été lorsqu'il a chassé les vendeurs et les changeurs du temple. Attaquer la littérature du roi-soleil, M. Vacquerie pouvait le faire sans grand danger; qui se préoccupait alors des colères un peu séniles des défenseurs du classicisme. Mais au moment où Paris acclamait le cénacle de Médan, où M. Zola pouvait se croire, un instant, le Goethe français, venir, jeune encore, sans grande réputation, et prononcer un des plus violents réquisitoires de ces dernières années, ne fallait-il pas du courage — du courage de seconde qualité sans doute, tout pareil à

l. Nouvelles éludes criloptes, p. 320.

celui de M. Drummont — mais du vrai courage enfin? Voici, quelque fort que je m'en défende, je ne puis m'empécher de voir en M. Brunelière un molerne coiffé de la grande perruque à marteau de Vauleur ûeVArt poétique, — je dis un moderne, ai-je raison? C'est ce que nous allons examiner.

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