Les Contemporains, tome III
M. JILKS I.IIMAITUE. 91
(Je la boue. » Et qu'il absoudrait aujourd'hui comme jadis, les Tliéophiies qui oseraient détruire les bibliothèques de nos Alexaiidries modernes. iMais, quoique évidente, cette cause ne me paraît pas prépondérante et la vraie, la première, peut-être môme Tunique cause est autre.
Avec un ton de regret et d'envie, M. Lemaitre a parlé de cette race athénienne « qui n'avait point maudit la chair et qui n'avait répudié aucun des présents du ciel. » En effet, le dogme chrétien, en posant l'indignilé de la chair, a peut-être créé le péché ou, plutôt — car il convient de distinguer, parait-il — l'apôtre dira non pas que la loi soit cause de péché mais que le péché ne peut-être connu que parla loi (1). Et dès lors, toute la prédication du Christ, à côté de ses magnifiques effusions de pitié sera l'appel, le- dur appel, toujours répété à la lutte des instincts, au mépris de ce corps de mort, selon les paroles mêmes de ce saint Paul, qui disait que ceux qui sont à Christ doivent crucifier la chair et ses convoitises et qui annonçait aux Romains de sa voix omnipotente que les affections de la chair sont des affections de mort. Tout un article du dogme chrétien se résume en ces paroles du prophète missionnaire, et non le moindre, puisque, depuis quinze siècles, il a traîné sur les dalles de pierre des milliers d'êtres qui, selon les paroles du
1. Voir, sur ce point, VEpitre aux lioma'ts de saint Paul, chap. VII et vin.
poète catholique, avaient pris pour éternel amanl :
Jésus en croix sai|.'naQl et couronné d'épines,
et puisqu'il a fait se tendre des niains suppliantes, fiévreuses, — de blanciies mains de femmes, des mains d'iiomme, durement musclées, en des agonies de prière, en des désespoirs emportés jusqu'à la démence. C'est en voyant que cet ordre péremploire était sans cesse et toujours transgressé qu'un Abeilard, qu'un Luther, qu'un Lamennais s'é[)Ouvantaient à rêver l'effroyable banqueroute de toutes les pauvres âmes qui seraient damnées pour avoir obéi 1 à leur nature. Car l'homme n'est pas esprit seule- j ment, il est chair, fils de chair, et cette chair, elle * pâlit, elle rougit, elle a des nerfs qui se tendent, des doigts qui se crispent, des yeux qui pleurent, des tempes où le sang bal jusqu'à la folie et des lèvres oh! des lèvres vivantes qui palpitent sous les caresses des baisers — et l'oublier et lui dire, à cette chair tièJe de sang, frémissante de nerfs, que ses désirs sont désirs de perdition, que sa vie est vie d'enfer — C'est faire de l'homme une Heur sans tige et c'est faire de la vie le plus désespérant et inutile et incessant combat qui se puisse penser. Or, c'est en y songeant que iM. Lemaitre s'écriera, devant la libre danse des nègres nus au grand soleil :
Chers primitifs, ô Bamboulas I Grands innocents, qui n'avez pas l)e morale ni d'esthétique !
0 vous, qui ne songez à rien.
M. JUMiS LKMAITIIK. 95
(lui n'avez ni codes, ni Bible?, (jne méprise l'Européen, Vivez la vie élémentaire I (1
Cl qu'il a lait prononcer, en cette inoubliable légende romaine de Mtjrrha, vierge et martyre, au néopbyte Corvinus, celte confession toute vraie mais scandaleusement hérétique : « Il y a des jours où le ciel est si doux et le soleil si'^beau que j'oublie le mystère de la chute et de la rédemption et que je suis repris, malgré moi, par le plaisir de vivre et de jouir de mon corps. Une femme qui passait m'a fait signe et je l'ai suivie ne sachant plus si j'avais une âme (i). » Ces remarques fourniraient matière à longues discussions, mais ce travail n'étant point de controverse, je me bornerai à remarquer que le Christianisme, le Catholicisme surtout ne sont point aussi dépourvus de poésie que le veulent bien prétendre les Néo-Hellénistes (:>) et qu'enfin, en maudissant la chair eten ordonnant de la maudire, leChristianisme a voulu la réalisation de ce rêve conçu par toute âme mais laissé lambeau à lambeau aux broussailles de la vie. Car la pureté vaut mieux que le bonheur, mieux que la vie, mieux que la gloire et mieux que la beauté; mais hélas! c'est le grand oiseau blanc de nos horizons de rêve. Et puis, somme toute cet