Les Contemporains, tome III
2. J'utilise la traJuclion allemande de G. A. Dohn : Spanisclie Dramen, i'^'" Theil. Berlin, 1844. La plupart des cril'ques français qui ont étudié le drame de Gabriel Tellez (Pseudonyme Tirso de Molina, 1:570-1648). El burlador de SevHla y El Convidado de piedra, 1634, en ont parlé d'une manière exlrêmemenl fantaisiste, pour ne pas dire inexacte.
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des heures d'amour un peu partout et un peu avec toutes, il ne songe ni à analyser ses sensations, ni à légitiniei- ses actions. C'est l'être de nature au sang jeune, aux nerfs vibrants : il a assez à faire à vivre; il n'a pas le loisir de penser, et, s'il n'est pas alliée, on ne peut point dire qu'il soit croyant. Lisant l'inscription au tombeau du commandeur : « Que Dieu punisse rassassin. » — « Ah I s'écria-t-il, cela me force à rire. Quoi 1 ce vieux bonhomme avec sa barbe de marbre réclame vengeance I » et, plus loin, avec quelle impertinence de grand seigneur, reçoit-il, à souper, la statue du commandeur? 11 périt ensuite -dans le feu.
Mais si le drame espagnol nous apprend trop peu sur le frivole et bellâtre amant de la veuve sévillane, de la duchesse Isabelle, de la pêcheuse Tisbea, de Dona Anna, de la paysanne Aminta, il renferme à peu près, toute la fabulature de Molière, de Mozart, de Lenau. ('atalinon, le valet tour à tour croyant et athée, peureux et vaillant; l'entremetteur habile, le dévoué jusqu'à la damnation pour une bourse d'or, c'est Sganarelle, c'est Leporello. Les pêcheuses Tisbea, Belisa, pour qui les paroles de Don Juan sont une si douce musique, etjusqu'au désespoir de Goridon, c'est Charlotte, Mathurine et Pierrot. Quant à Dona Anna, à Don Gonzalo de UUoa, ils sont aussi chez Mozart. Enfin, Aminta et son fiancé Patricio, c'est Zerline, c'est Mazetto; tandis que la duchesse Isabelle restera duchesse jusque chez Lenau, qu'énamourée elle recevra, la nuit, Don .luan masqué et
qu'elle le prendra encore pour son cher fiancé, le duc Oclavio.
Jeune, beau, macliiavéliquement habile, le Don Juan de Molière est surtout d'un scepticisme à ravir. De la jeunesse, il a rinsoiiciancequi peut si bien rire de tout et tout oublier. Son cœur est le plus grand coureur du monde... il le sait et ne trouve point mauvais que Sganarelle le lui réi)ète à tout propos, car il se soucie aussi peu des réprimandes du valet qu& des grandes phrases creuses du père et des tristes larmes de Dona Elvire que de la colère dePierrot. Ce qui entre par une oreille sort par l'autre: il est jeune, il veut jouir de sa jeunesse. A plus lard, la vie sage et les longues prières : « Mon cœur est à toutes les belles » mais aux belles seulement. Car ce n'est pas du tout un Don Juan vulgaire, dont la pathologie ne serait qu'un cas assez peu édifiant de médecine judiciaire. Ce qui le ravit dans la lemme, ce n'est pas le plaisir; c'est la beauté : « Partout où je la trouve^ dit-il, je cède facilement à cette douce violence dont elle nous entraine (1) » et, comme il est lui-même beau de jeunesse et de beauté... dame, vous comprenez qu'il cède souvent. D'ailleurs, n'estil pas l'homme fatal, celui auquel il est difficile de résister? Sur la plage verdoyante et fleurie, Charlotte et Mathurine, les pauvres simples paysannes, s'en aperçoivent trop. Au fond, elles doivent soupçonner quelques supercheries, mais il leur est impos*