‹ Les Évolutions de la critique françaiseChapitre 37 sur 129 · Don Juan de Molière, acte I, scène ii · texte numérisé non relu

Don Juan de Molière, acte I, scène ii

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sible de ne pas aimer, de ne pas croire un lioinme qui a des yeux si pervers etsi troublants. Plus lard, lorsque, tout éplorée dans ses voiles de dentelle blanche, Dona Elvire viendra, un dernier soir, lui avouer son amour, le supplier de se repentir, ce sera des larmes dans la voix, le cœur poignardé de regrets, qu'elle dira : « Non, Don Juan ne me retenez pas davantage», avec un ton défaillant, des yeux las et des gestes faibles qui semblent dire plutôt . « Ah, Don Juan, retenez moi donc, ne voyez-vous pas que je vous aime toujours, et qu'en vous retrouvant, le passé est tout oublié! » Mais il la laissera' partir, sachant bien qu'il n'est, à l'amour, qu'un printemps — puisqu'il est en tout, d'une prévoyante et proiligieuse habileté. Parcourez les cinq brefs actes de Molière et voyez comme il sait, tour à tour, renvoyer Dona Elvire avec des raisonnements de confesseur jésuite ; calmer l'inquiétude des deux paysannes, non seulement avec des paroles murmurées à l'oreille, mais encore dans l'inévitable explication : « Est-ce que chacune de vous ne sait pas ce qui en est sans qu'il soit nécessaire que je m'explique davantage, etc. (1) »? —et pins loin, avec quelle impertinentedexléritérecevra-l-il ce brave M. Dimanche et calmera-l-il la colère bavardeuse de son père? car, en diplomatie senlimenlale, il est passé docteur, c'est le Machiavel des cœurs. S'il avait souci de littérature, il pourrait écrire l'Amant, mieux que Sten-

i. id., acte II, scène v.

los LA cnrriouE française.

dhal el mieux que M. Bourgel. H a si souvent « goûté la douceur extrême de séduire par cent hommages le cœur d'une jeune beauté », que, pour lui, l'âme féminine n'a plus de secrets. Et puis, ne saitil pas le dernier mot de bien des choses, n'est-il pas aristocraliquement revenu de tout? La vie est apparue à ses clairs yeux comme une comédie d'hypocrisies et de vices que chacun joue avec des apparences sérieuses. Il a compris « que le personnage d'homme de bien est le meilleur des personnages qu'on puisse jouer » , et il s'apprête à le devenir ou, du moins, à le paraître lorsque cette inutile statue du commandeur termine en mélodrame de foire une des plus psychologiques comédies de l'ancien répertoire. Au vrai, le Don Juan de Molière n'est pas un athée — c'est un sceptique. L'athée blasphème, raisonne avec emportement, ce qu'il ne fait jatnais. Car, lorsque Sganarelle lui serine à pelote de voix ses filandreux raisonnements — il patiente : « J'attends que ton raisonnement soit fini. » Lui parle-t-on de médecine, de religion, de vie à venir, il plaisante, il rit, il doute, mais il ne quitte guère le meilleur ton. Au fond, je le soupçonne de penser que, dans la relativité de tout, ceci comme cela est tour cà tour vrai, tour à tour faux. C'est un disciple de M. Renan, avant l'heure, plein de pitiés et de dédains pour l'âme humaine. A quoi bon même essayer de la tenter? Elle vend et vendra toujours son droit d'aînesse et bien autre chose pour un plat de lentilles : — « Va, je te le donne pour l'amour de l'humanité! »

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Dans les enchantements de sa musique et d'après un assez original livret d'Abbate da Ponte, Mozart a évoqué un Dan Juan grand seigneur, beau comme le mal et merveilleux comédien de l'amour (1).

Ce n'est plus le jeune aventurier pa3'ant de paroles llatteuscs ses créanciers — c'est le grand seigneur donnant des bals masqués, lançantune bourse d'or à Leporeilo qui craint pour sa tête, cette vie d'équipées hasardeuses. A son château, vient danser la jeunesse de l'endroit, et volontiers, il exercera sur elle son droit de seigneur, pour peu que les payses aient les yeux doux et les lèvres rouges. Mais surtout et bien plus que le héros de Molière, c'est l'être diabolique que l'un ne peut se défendre d'aimer, pour le malheur de sa vie. Pauvres cœurs de femme, il vous trompe, il tourne en dérision votre douleur, il vous montre son carnet d'aventures ; vous pleurez de misère, de honte, mais votre amour n'esl pas mort — il ne saurait mourir, car Don Juan est trop beau. Il peut dire orgueilleusement comme le Lucifer d'Alfred de Vigny : « Je suis celui qu'on aime. » Écoutez, blanche de désespoir, dans l'éclairage de la lune, là, sur la terrasse. Doua Elvire pleure toutes ses larmes; elle sait qu'il ne faut point pardonner, mais elle sent qu'elle pardonnerait si le coupable disait un mot. Et soudain, voici qu'elle entend sa

{. Voir sur le Don Juan de Mozart les précises et excellentes études de Charles Levèque, La Scienc. du Beaw, tome 11 ; de M. Charles Clémenl, Diclionnaire des Opéras ; do Scudu, Crilique et LilUralurc musicales.

liO LA CaiTIOUE FUANÇAISE.

Toix; il a des paroles d'excuse et d'amour. Alors, elle pardonne, elle ouvre sa porte au cher oublieux, mais, hélas! vous savez l'horrible plaisanterie: ce soir là, Lcporello était Don Juan et Don Juan, Leporello ; en sorte que croyant presser dans ses bras le maître, Dona Elvire n'a retrouvé que le valet. C'est •pourquoi la sérénade pleurait avec tendresse

Tan lis gr.e l'a-r moqueur de l'accompacnement Tournait eu dérision la chanson elle-même.

Et, dans la nuit du parc, devant le château illuminé où danse le bal, il y a des femmes en deuil, des hommes au désespoir, une fille déshonorée, orpheline, une femme abandonnée, une paysanne perdue : — c'est Dona Anna, Dona Elvire, Zerline, c'est Don Ottavio, IMazello, et leurs malheurs à tous leur viennent de Don Juan, de ce Don Juan qu'ils aperçoivent dansant dans son pourpoint de drap d'or, des pierreries au chapeau : « Ah! comment le ciel supporte-l-il de nous voir ainsi dans la peine? Puisse le misérablerecevoir bienlôtmort etcliâtiment(l)! »

Pourquoi l'ont-elles aimé ? pourquoi l'aimentelles encore, ce Don Juan? Parce qu'il joue comme nul la comédie de l'amour. Ecoutez le doux parler qu'il a pour Zerline : « La ci darem la mano, la mi dirai di si. » Pensez-vous qu'il dirait si bien ; pensez-vous qu'il dirait ainsi s'il parlait en sincérité de cœur? La passion est tragique, emportée; elle a des

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rélicpnces, des nial.nircsses ; seul, le mensonge est charni;Hit, seul il sait dire, il snil faire ce qui convienl comme il convient. Ali I Don Juan, Don Juan qui enchante les cœurs et qui les peni, incomparable comédien en celte grande comédie de la vie dont [)arlaitun jour .Madame Sarali BernhardI, j'imagine que si Ton te demandait ton secret, lu n^pondrais, toujours sceptique, car lu es trop intelligent pour ne pas Télre :

« Tout mon secret est de n'être jamais dupe, c'està-dire de ne jamais aimer. »

E^ au lieu de cette inévitable apparition du commandeur qui me gâte tout mon plaisir, j'aimerais que ZiM'line suivît Don Juan et que Mazetlonou plus furieux, mais humilié, demandât enfin au prince des cœurs pourquoi elle l'a quille. Alors, Don Juau répondrait, je pense :

— Ah pauvre enfant, console-loi, tu sauras un jour que l'amour est une comédie, que lorsqu'on la joue on est vainqueur, que lorsqu'on la vil on est vaincu. Plus tard, tu iras vers d'autres el lorsque tu leur réciteras ce que ton cœur sentait ce soir, elles te croiront, tandis que Zerline ne t'a pas cru. Mensonge, comédie, voilà la vie. Bieu lou qui s'en désole.

l'uis, en un poème qui n'est pas une narration mais une œuvre « aérienne et fanlastiijue », traitant Traidient de rébus cunclis et quibiisdam cillis, liyron raconte avec son impertinence de poèle-li»rd, la jeucesse el l'odyssée des premières amours de Don

Juan. Dans la lassante et métamorphosable succession de deux mille strophes, riant avec de frivoles, avec de perverses gaietés, ous'emportant en d'outrageantes satires de la société anglaise, ous'élevanten des chants de pure et glorieuse poésie — ce poème dont le héros erre à travers TEspagne, la Grèce, la Russie, l'Allemagne et l'Angleterre se répand, à chaque page, en d'oiseuses et incessantes digressions sur tous les sujets pensables, depuis une ordonnance d'apothicaire jusqu'à une apologie de l'avarice. Il croise, selon de maladifs caprices, ses arabesques nombreux, il apparaît comme une végétation monstrueusement riche de pensées à peine liées — comme ces mosaïques de mosquées où serpentent, où se perdent, où s'enchevêtrent des nielles d'or étirées, changeantes, indéfinissables.

Don Juan n'est plus qu'un page de seize ans, diaboliquement beau. Aucune trace de chasse à l'idéal, ou d'orgueilleuse, de révoltée impiété : « Sang de jeunesse, dit Byron, être d'impulsion, enfant de poésie, nageant dans le sentiment (ou si vous aimez mieux, dans la sensation de la volupté). » Après une enfance cloîtrée, chastement vécue sous les perspicaces yeux de sa docte mère, Don Juan lancé en d'invraisemblables aventures n'analysera guère, pour son bonheur, et se laissera vivre au hasard de ses désirs, au hasard de sa destinée. Jamais lâche ; inconscient, il ne connaît point la peur. Dans la tempête furieuse des vagues en démence, dans la pluie des balles, au siège d'Ismaël, — - il est le preuiier,

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l^ujours vainqueur et respecté même de la mort. Lorsque la sultane Gulbeyaz, merveilleuse sous ses armures de picrrerie, lui connnandede l'aimer, il répondra fièrement : « L'aigle captif refuse de s'accoupler! (1) » parce que c'est son caprice, et plus tard, parce que ce sera aussi son caprice, il acceptera d'être le petit favori, le nouveau Lanskoï de la vieille Catherine. Inconscient toujours, il ignore le remords; il est immoral comme la nature, simplement, sans fausses et perverses pensées; il lui paraît dans Tordre des choses, d'être tour à tour l'ami de Dona Julia, le mari. d'ITaydée, l'amoureux de Doudou, le favori de Catherine, l'amant de lady Fitz-Fulke. Il vit ces intrigues d'amour sans crainte de damnation future; il n'a nulle appréhension de mal faire ou, plutôt, il n'est pas immoral en ce sens que pour lui, la morale n'existe pas — il ne la sait pas, il n'y pense jamais. Enlin, n'étant ni croyant, ni athée — il n'est pas chrétien. C'est un être de nature, de vigoureuse et franche nature. Des femmes passent devant ses yeux brûlants de mâle, jeunes presque enfants, inciteuses à l'amour, les lèvres rouges, les paupières soyeuses, avec de larges hanches et la merveilleuse blancheur des épaules en l'écart des draperies — fasciné, il les suivra ne sachant même plus s'il a une àme. Ainsi, le douloureux intérêt psychologique du caractère de Don .5uan s'atténuejusqu'à disparaître dans le poémede Byrou.

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