LA CRITIQUE LITTERAIRE
lions, comprenant comme on a lu, tout l'espace de la pensée humaine, la règle de beauté des critiques littéraires n'étant que la résultante d'une éducation, d'un milieu, d'une race — se trouve toujours aisément explicable. Les arrêts rendus sont donc partiaux ou, disons mieux, subjectifs, c'est-à-dire qu'ils nous renseignent, d'abord et surtout, sur les préférences intimes de Sainte-Beuve, de Victor Hugo, de M. Brunetiére, de M. Zola et autres.
En appliquant à cette méthode le raisonnement que l'école spencérienne applique à la morale, on peut dire que le fait seul- de proclamer un code esthétique que l'on ne connaisse pas de date immémoriale, et qui ne soit pas universellement reconnu, équivaut à exprimer sur l'art des vues partielles, subjectives, erronnées. Car, dés l'instant que l'intelligence invoque une autorité quelconque pourétayer ses afTirmations, la suppose indiscutable et nie, au sens individuel, le droit de la rejeter, — c'est l'intelgence elle-même qui reconnaît la valeur de l'autorité, c'est elle qui, après l'avoir éprouvée, la reconnaît absolue et c'est enfin l'intelligence qui juge et non l'autorité. En d'autres termes, l'intelligence se légitime elle-même et se déclare autorité. Il y a là un cercle vicieux duquel on ne sortira jamais.
Or, cette méthode qui serait singulièrement pédante et qui le fut chez Boileau, chez Le Batteux, chez La Harpe et chez d'autres, — à la suite de circonstances que nous indiquerons plus avant, a perdu sonabsoluité primitive, tant que, chez la plupart des
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contemporains, elle n'est plus qu'une habitude, uno convention, une manière polie et distinguée de légitimer ses prédilections, — encore que ce soit souvent un manque de modestie et de bonne tenue. Mais elle -est malaisée à pratiquer, la critique universaliste, celle dont le symbole magnifique est ce front de Pallas Alhéné dont parle M. Renan qui s'est élargi et qui doii s'élargir jusqu'à entendre plusieurs genres de beauté.
« Dans l'Etat où vous devez régner après moi, <3crivait Louis XIV à son fils, vous ne trouverez point d'autorité qui ne se fasse honneur de tenir de vous son origine et son caractère » ; et Bossuet, l'évêque omnipotent, disait: « Les princes sont des Dieux suivant le langage de l'Ecriture. On doit leur obéir par principe de religion et de conscience. On ne doit pas examiner comme est établie leur puissance^ c'est assez qu'on les trouve établis et régnant (1) s>. — Tandis que Le Brun, que Philippe de Champagne symbolisaient cette apothéose, presque cette divinisation du prince, de ses amours, de ses victoires, dans les immenses fresques mythologiques des galeries de Versailles ; jusqu'à ces pein-
1. Ces maximes sont tirées du livre de Bossuet sur la Puli- ^■que, qui, eu réalité, ne parut qu'après sa mort, mais ces idées sont les idées principes de toute son oeuvre.
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lures où, devant le grand Roi, s'agenouillent les peuples soumis : l'Allemagne, la Hollande, l'Espagne, même Rome, et qui, par un insultant orgueil, décoraient la porte d'introduction des ambassadeurs étrangers. A la royauté régentée par des favoris, par des femmes; contestée par des princes du sang: des Condé, des Conti, des Guise; — soumise à des parlements ; obéissante à des ministres ; minée par les politiques étrangères, en discussion avec Rome, souvent débraillée, parfois vicieuse et même indigne sinon lâche, ou mourante de maladies des Henri III, des Charles IX, des Louis XIII, avait succédé la véritable royauté absolue. — Et le peuple, le clergé, la noblesse, la nation française enfin, avaient reconnu et accepté son absoluité.
Le peuple — pour le réduire, Louis XIV transforma les parlements en simples cours d'appel, en les soumettant à son conseil d'Etat, même celui de Paris qui avait fait la Fronde. En 1665, il remplace le titre de Cour souveraine par celui de Cour supérieure, le premier étant une usurpation à la souveraineté royale. En 1667, il prescrit, sans souffrir aucune remontrance, d'enregistrer les ordonnances dans la huitaine. En 1668, il fait arracher des registres toutes les délibérations tenues durant la guerre civile pour effacer jusqu'au souvenir des anciennes prétentions. Les magistrats ne rendent plus que des arrêts, encore sont-ils tenus d'obéir aux volontés du Prince et pour ceux qui osent résister, comme Ormesson, comme Mézerai, la disgrâce
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est-elle prompte. Les Etats généraux ne sont plus convoqués, même aux jours de détresse. Ceux de Normandie, du Maine, de l'Anjou, de la Touraine, la plupart sont supprimés et ceux qui sont conservés ne sont guère que de grandes hraveries (parades), au dire de Madame de Sévigné. Les dernières libertés municipales sont abolies, les mairies sont vendues au plus offrant ; dès 1663, les villes sous la tutelle des intendants. — Forcément silencieux, le peuple supporte, obéit, patiente mais, comme dit M. Taine, de 1689 on aperçoit 1789.
Plus machiavéliquement encore fut réduit le clergé dont la soumission seule assurait liberté à la politique intérieure et étrangère. D'un côté, Louis XIV enlève ou rend démériloire et périlleux le droit concédé jadis aux ecclésiastiques de France, de communiquer directement avec la cour papale. Maintenant, il faut permission expresse du roi, caution du secrétaire d'Etat des affaires étrangères, le tout si difficile à obtenir que Saint-Simon dira « que ces lettres tombent complètement hors d'usage. » Ensuite, au cas nécessaire, le roi prête main-forte à l'Église : l'auteur d'un pamphlet contre Tarchevêque de Reims est enfermé dans une cage de fer au mont Saint-Michel ; en 1694, un relieur et un imprimeur sont pendus pour pareil méfait; en 1709, Port-Royal-des-Ghamps est renversé avec le viol des tombes; en 1712, c'est, la bulle Unigenitus imposée par la loi aux prêtres français, puis la querelle du (Juiétisme, les Dragonnades, la révocalioti de l'Edit
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de Nantes (,1083). — D'autre part, Louis XIV affaiblissait le clergé eo conférant jusqu'en 1087 des bénéfices aux gentilshommes laïques, comme en nommant et soutenant de sa faveur des prêtres indignes : Harlay de Champagne, le Tellier de Rheims, Vatteville de Beaune mènent des existences fastueuses et libertines à l'Alexandre Borgia. Bref, l'union des deux puissances est intime. Le roi commande ie jeune, le clergé lui obéit et la police en surveille l'observation.
Mais sous peine des incessantes difficultés dont fut sans cesse entravée la politique des Richelieu et des Mazarin, la noblesse devait être domestiquée. Elle l'est, par Louis XIV toujours, qui sait l'attirer à Versailles, en remplir ses antichambres, l'honorer de mille manières, lui enlever pourtant toute effective puissance, l'épuiser enfin par les prescriptions puériles de l'étiquette, au milieu d'une vie luxueuse, élégante et galante qui lui était inconnue et qui devait lui donner des goûts frivoles, des vices aimables et l'impuissance des grandes volontés ou des grandes pensées. Les charges de Richelieu sont abolies, celle de colonel-général d'infanterie, celle de colonel-général de cavalerie, d'amiral de France, de capitaine-général des galères, etc. — A l'exception du duc de Beauvilliers, gouverneur des enfants de France, tous les ministres sont de conditions médiocres ; la noblesse ne s'indigne plus, elle discute à perle de voix des questions de préséance, de mesquins privilèges, — la domestScalion est corn-
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plète ; elle ne quitte plus Versailles, elle a le ton courtisan; elle déclare que la pluie de Marhj ne mouille pas et l'exemple suprême est donné par le duc de la Rochefoulcauld qui, pendant quarante années, ne découche pas vingt fois de Versailles. Tellement qu'un historien peut dire : « la noblesse avait jadis fait la guerre civile ou des complots, elle ne faisait plus que de l'étiquette. »
Or, cet état de choses matériel influence efficacement les intelligences. Tandis que, dans le va et vient des politiques passées, les opinions personnelles songeaient à s'exprimer — tacitement et sans s'en douter, les esprits acceptent alors Fidée d'une autorité absolue, puis, transposant dans le monde intellectuel les faits du monde politique, deviennent disciples de Descartes, acceptant avec lui les idées données sur Dieu, sur l'âme. — Voilà le dogme, l'absolu, l'indiscutable. — Ils deviennent encore disciples de Boileau (1) trouvant dans l'ordre des choses que, de même qu'en politique, il est un Louis XIV dont la parole est divine, dont la volonté est loi, dont la puissance est absolue — de même en lillérature, il soit un Aristote dont les règles soient inviolables, dont les jugements soient sans appel.
1. Cette correspondance entre l'intlueuce de Louis XIV en politique et celle de Boileau ou littérature, n'a pas échappé à Sainte-Beuve {Causeries du lundi, tome V, p. 325), bien qu'il la signale dans un sens assez différent et d'ailleurs uniquement dans certains préceptes adressés par Louis XIV à sou fils, et ingénieusement rapprochés de ceux énoncés par Boileau dansl' Arl poétique.
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dout laulorilé enfin soit également absolue. Les idées de relativité, les discussions désintéressées, les analyses intègres leur deviennent étrangères, leur paraissent périlleuses, inutiles. De par l'ordre social, ils sont, sans s'en douter, devenus des doctrinaires, des partisans de l'idée de l'absolu.
Or, ce roi, glorieux de sa gloire, ce Roi-Soleil se soumet à l'étiquette « parce que, pense-t-il et ditil, dans ses Mémoires , on ne peut, sans faire tort à tout le corps de l'Etat, ôter au chef les moindres marques de supériorité qui le distinguent des autres membres. » Il faut lire, dans Saint-Simon, le cérémonial de tous les instants de la vie du monarque. Ce lever à huit heures avec les grandes, les secondes entrées, puis la messe, le conseil. A une heure, ce dîner où le roi mangeait seul devant une galerie de courtisans debout — Monsieur tenant la serviette ; puis, l'heure de repos : l'heure des bâtards, des valets intérieurs, des chiens couchants. Mais la vie de théâtre reprenait avec la promenade, les chasses, les visites à Madame de Maintenon ; — à dix heures, le souper avec la famille royale, la parade delà journée; — quelques instants encore de conversation et c'était enfin le petit coucher avec de nouveau, les grandes et les petites entrées ; « on ne sortait, dit Saint- Simon, que lorsque le roi se mettait au lit. » Et Ma lame de Maintenon, racontant sa vie de tous les jours aussi strictement réglée d'avance et non moins occupée, arrive à dix heures et demi du soir et ajoute comme fatiguée : « Alors je suis seule. » —
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Jj^qu'à cette parole que le roi lui disait parfois : « Yous n'en pouvez plus, n'est-ce pas? coiichez-