TORS
On pense si l'exemple du Prince est suivi des gr»3sds seigneurs : leur vie n'est qu'une représentation permanente, la monotone répétition durant tTKïte, durant quarante années dos mêmes gestes, âes mêmes attitudes décoratives, des mêmes phrases cî^iplimenteuses, des mêmes allées et des mêmes TEsoes aux mêmes heures, avec les mêmes commélages, les mêmes embrassades, les mêmes révérences « mesurées suivant la qualité des personnes. » Leiir ambition ne pense qu'à des questions de préséaace, de carosse, de manteau. On envie ceux auxqiaeîs il est donné d'échnnger des paroles avec Bloin, le valet de Sa Majesté. Saint-Simon se préoccupe bien moins de la perte d'une bataille que de la perte d'un tabouret et, pour de semblables querelles, il écrit des volumes et consacre des années. La hiérarchie inextricable, infranchissable de ce cérémo- Bîeî excite les jalousies, les flatteuses humilités, tontes les basses paroles, toutes les basses actions des sourdes intrigues. Le roi ayant inventé, pour distinguer ses courtisans, des casaques bleues brodées d'or et d'argent, la permission de les porter esî 7ine grâce que l'on demande comme le collier de l'ordre. M. de Boufflers ayant presque sauvé la France, à Lille, reçoit en récompense, les grandes eslrées — de reconnaissance, il embrasse les genoux an roi. Enfin le prodige, comme dit Madame de
LA r.iiiTiQi'K litucraiiu-:. ly
Sévigné, est de voir le grand Gond se laisser raser, friser, poudrer et attifer d'un justaucorps avec des boutonnières de diamant « les pattes croisées comme le lion. ))I1 tient à honneur de recevoir le roi à Chantilly ; il recherche, pour son petit-fils, la main de Mademoiselle de Nantes, fille du roi et de Madame de Montespan et enfin lui, le lecteur assidu de Pétrone, consent, après trente ans d'abstention, à faire ses Pâques par déférence courtisanesque. (Lettre du marquis de la Souche, 1085.)
Passant peu à peu de la vie de théâtre dans la vie intime, l'étiquette se retrouve dans les politesses, dans les subtilités exquises des amours. On se rappelle le cérémoniel des présentations des maîtresses du roi, les lettres caressantes et les vers délicats que Fléchier adressait à son Iris, Mademoiselle de la Vigne, ou les péripéties enchantantes de l'attachement respectueux et tendre de Madame de Clèves pour M. de Nemours. Tous, ils ont lu et relisent souvent Mademoiselle de Scudéry et Voiture. Gomme à voir leurs portraits majestueux et parés, peints par Philippe de Champagne ou par Rigaud, on imagine bien la galanterie platonique et polie de ces êtres en livrée de cour, passant leur vie à étudier des révérences, des compliments ou des ballets. Bientôt ainsi que ces hystériques hypnotisées qui éprouvent les émotions propres à la posture où les met le magnétiseur, cette vie de représentation qui ne fut à l'origine, qu'une obéissance volontaire aux -désirs du roi, qu'une manière distinguée de lui pré-
20 LA ClUTIQUr, FR ANC AlSi:.
senler ses hommages, s'est infiltrée dans les esprits, a transformé les intelligences — Tordre, l'étiquette leur ont paru nécessaires et de bon ton dans tous les domaines.
Regardez la colonnade du Louvre pesamment majestueuse comme une imposante décoration d'opéra; les parcs de Le Notre aux dessins géométriques avec leurs grandes avenues d'arbres, de charmilles, leurs ifs, leurs buis taillés en sphères, en cônes, en trapézoïdes ou les grandes toiles symboliques et parées des Le Brun, des Mignard; écoutez les subtiles discussions de ces princesses aux coiffures étagées, aux robes traînantes; de ces seigneurs en perruques, en rhingraves, avec des rubans et des dentelles partout — ou, un soir de représentation, suivez la mélopée chantante et noble des acteurs, ils jouent, ils disent plutôt une tragédie en cinq actes avec des récits, des suivantes, un songe, une trahison, le tout annoncé, prévu, expliqué à miracle. Parcourez les Mémoires de Charles Perrault où sont relatées les innombrables prescriptions de Louis XIV, de Golbert pour la fondation de l'Académie Française; les sermonnaires aux pointilleuses discussions scolastiques ; les moralistes aux périlleuses généralisations; les auteurs dramatiques aux fines et pourtant atténuées analyses de sentiment ; partout le dogme cartésien de l'identité des esprits, Tidée initiale et jamais discutée de l'autorité absolue — et partout aussi, la vie de cour imposant ses conventionnelles habitudes, instituant des grades, des distinc-
LA CIUTIOIJK I.ITTKHAIRK. 21
lions — différenciant jusqu'aux politesses. Vous comprendrez combien dans cette société un Boileau devait être tout à la fois logique, nécessaire et bien accueilli.
Homme de bon sens et de courage, Boileau appliqua au domaine de l'intelligence les principes dirigeant la politique de son temps et les habitudes de vivre de sa société ; — il fut, en quelque sorte, le Louis XIV des lettres, bâtissant avec ses vers un Versailles spirituel qui sera aussi régulier, aussi monotone, aussi pompeusement géométrique. — Ce Versailles sera VAit Poétique.
« 11 est bon que mes lecteurs soient avertis d'une chose, dit-il, c'est qu'en attaquant, dans mes ouvrages, les défauts de plusieurs écrivains je n'ai pas prétendu pour cela ôter à ces écrivains le mérite et les bonnes qualités qu'ils peuvent avoir d'ailleurs. » Ainsi, pendant plus d'un demi-siècle, sans douter jamais de la valeur absolue de ses arrêts, sans même soupçonner les éléments de toute critique psychologique — les esprits différents, s'avouant différemment en des œuvres différentes — avec un sérieux superbe ou ridicule et une sévérité un peu bien immodeste, il tança Chapelain, Saint-Amant, Brébœuf, de Scudéry, Cotin, — releva chez Corneille vieillissant, chez Molière bouffon, chez Racine ému ce qu'il jugeait des fautes de goût, — s'en rapportant à Aristote, aux latins, à Horace qu'il traduisit avec habileté et pruderie. Sa critique n'est qu'une argumentation d'avocat, une comparaison des œuvres et
des règles suivie d'une discussion scolaslique, le tout avec esprit, dans une langue fort sèche mais admirable de lumière (1), à la manière d'un théorème de géométrie. Il cite des règles comme un avocat des articles de code ; il en cite pour toutes les fantaisies de l'esprit, pour toutes les folies des passions. Dans les drames: l'unité de lieu, l'unité de temps. — Dans les poèmes : point d'imprévu, « tout doit marcher et se suivre. » — Finalement, il règle la pensée elle-même en lui ordonnant ce qu'elle doit penser et comment elle le doit : Dans toute œuvre d'imagination, roman, drame ou comédie, — un jeune homme, prétend-il, ne saurait être qu'un beau parleur, irrespectueux des barbons, un peu fou, un peu libertin et soucieux avant tout des lèvres de ses maîtresses, — l'homme mûr, un intrigant habile, indélicat en affaires, — le vieillard un avare aux tremblantes mains, un prêcheur inécouté de la sagesse des eunuques — jugeant qu'on doit oublier les jeunes gens rêveurs et sentimentaux, les hommes d'âge intègres et charitables, les vieillards généreux et bienveillants. Car, acceptant le dogme cartésien de l'identité des esprits, il croit à l'identité qualitative des talents, à l'identité des modèles et peut, après les ci-devant conseils, ajouter l'esprit sincère :
Jamais de la nature il no faut s'écarter (2),