CHAPITRE II
La critique moraliste étudie les manifestations arlislif|ues au point de vue sociologique et les juge traprès leurs effets, qu'elle définit sains ou malsains, selon qu'ils sont ou nesontpnsconfurmes à la règle morale. Elle a pour but de chercher les influences. Telle œuvre imaginalive ou philosophique, niellant en trop grande circulation des idées qu'elle pense dangereuses pour la santé publique,elle la combattra au nom de la morale qui lui sert de base — que ce soit celle de Jésus ou celle de Kant ou ce/le d'Herbert Spencer.
C'est, par des considérations de cette nature, que Schrrer, par exemple, condamnera Baudelaire, Zola, Manel, etc. — et qu'il est possible de déclarer le Don Juan de Byron, dangereux, la chasse de Diane
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de Makart, iQipudique et les lieder de Schumann, troublants. Car, il est certain que le récit des joyeuses équipées du page de seize ans, comme les splendeurs nues des chasseresses, comme l'agonie languide des accords bien lents, suggèrent des idées ou évoquent des visions que le moraliste taxe de coupables. Son devoir sera donc, indépendamment de la question esthétique, de dénoncer de tels ouvrages afin d'en atténuer l'effet. Car, juge-t-il, c'est un danger pour la moralité publique que le succès de telles œuvres sensuelles, matérielles et passionnées. Bien au contraire, il lui paraît utile de répandre en les admirant, des poèmes d'une piété magnifique, comme VAlhalie, de Racine, comme la Passion, de Bach, comme les fresques de la Sixtine, dont l'effet ne peut être que bienfaisant au corps et à Tàme.
Or, si on ne comprend pas comment se peut soutenir, en art, l'absolue vérité d'un critérium légitimant des préférences entre des manifestations artistiques égales en perfection et en intensité — il est vrai d'ajouter qu'il existe une loi pour le moraliste qui n'étudie plus les œuvres en elles-mêmes, comme les critiques littéraires mais seulement en tant que causes de relèvement ou d'abaissement moral. Vinetn'a-t-il pas écrit : « Rien ne m'empêche de faire appel à la bonne foi de mes lecteurs et de leur demander s'il n'est pas dans la nature que l'intérêt esthétique s'absorbe du premier coup, dans un intérêt plus touchant?» Ainsi que le disent les
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paroles de Vinet — le critique moraliste se place donc hors la littérature pour juger la littérature et tous ceux qui comme lui, oui « un intérêt plus tou- I chant que l'intérêt esthétique » souscriront à ses I jugements. Le critique moraliste n'ordonne plus ses I préférences, ses syinpathies, ses fantaisies, mais il se base sur des principes reconnus comme seuls vrais par des millions d'âmes. Est-il donc surprenant qu'il se trouve exprimer les pensées de beaucoup ?
En théorie, au point de vue purement artistique, juger la littérature en moraliste, équivaut à la juger en homme politique ou en sectaire philosophique; mais on reconnaîtra, qu'en pratique, le point de vue moraliste est moins réfutable, parce que si Vallès ou M. de Saint-Yves ont relativement peu de disciples, les lecteurs jugeant les livres d'après les idées inculquées en eux par une éducation catholique ou protestante, sont une notoire majorité.
Pourtant cette critique tendra plus ou moins aux rapports de VIndex ; il est à croire que la réalité esthétique y sera subordonnée à l'intention moralisante et que ceci y fera trop souvent illusion sur la valeur de cela.
Le dix-huitième siècle était mort et la Révolution, puis l'épopée impériale vécues, lorsque Chateaubriand put enfin parler « du calme profond qui suc-
cédait à une si longue tempête. » Quand la littéra= lure reprit vie et importance, les esprits perspicaces remarquèrent bien vite que les idées constamment révolutionnaires de la philosophie du siècle passé entraient en circulation dans l'ordinaire conception de la vie des écrivains à la mode. Car on n'a peutêtre pas assez remarqué que le dix -huitième siècle si révolté en philosophie, le fut si peu en littérature: Diderot, ce révolutionnaire des idées, rêvait de tragédies bourgeoises, et La Harpe, qui devait coiffer un jour, son chef du bonnet phrygien, jugeait toujours d'après le code Boileau. 11 semblait que le domaine des lettres fut un domaine mis à part, dans lequel on avait prononcé défense absolue d'innover.
Or, pour parvenir à la foule, les abstractions du penseur ont besoin de la mise en œuvre du poète (et je prends, ici, le mot poète dans sa plus large acception). Le penseur crée des théories, c'est au poêle de leur donner vie. La foule incapable de comprendre, dans sa Ihéorémique sécheresse, telle philosophie, la saisira, l'adoptera peut-être, dès qu'elle la verra allanle^, venante, existante enfin dans des œuvres imaginatives.
En effet, tant que les doctrines des encyclopédistes restaient, pour ainsi dire, dans leur vérité abstraite ou se corporisaient en des œuvres mal famées, comme les romans de Diderot, le danger pour n'en être pas moins dangereux, n'était pas imminent — puisque les théories sontlentes à révolutionner une société. Mais, en 1820, la bataille des
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idées, contenues tant d'années par les bouleversements sociaux, recommença plus périlleuse, car elle quillail le domaine de l'abstraction pour entrer dans celui de la démonstration par la réalité. Ce n'était plus un colloque de penseur à penseur, — c'était un nouvel esprit, une nouvelle règle de vie, contraire à l'ancienne qui se répandait dans toutes les classes de la société par le journal, par le roman, par le théâtre, par la critique. Et ceux qui croyaient à l'excellence de Tordre existant, constataient, avec effroi, cet universel envahissement de l'esprit nouveau.
Le journal qu'Emile de Girardin devait bientôt mettre à un sou, répandait les idées nouvelles aux quatre coins de la France et de la Navarre. Et la feuille passant de main en main, parcourue au café, en diligence, pénétrant jusque dans l'échoppe, la loge, le caboulot, s'adressant surtout aux classes ouvrières, exposait dans ses articles une politique libérale et publiait en feuilleton, des romans à thèses sociales, humanitaires et rédemptrices, comme ceux d'Eugène Sue. La bibliothèque Charpentier, avec ses volumes à 3 fr. oO, offrait aux classes moyennes les romans de Balzac, alors dans toute la gloire de leur succès, les premiers livres de George Sand : Indiana, Valentine, Lœîia; ceux de Stendhal, moins répandus;ceuxdeNodierettautd'aulresdécrivant tous une conception de la destinée humaine sinon hostile au christianisme, comme Stendhal — du moins indifférente : la mise en pratique des idées matérialistes
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et fatalistes du siècle défunt. Le théâtre, au lieu des pompeuses tragédies classiques ou des piquantes intrigues de soubrettes, présentait aux mondains, à ceux qui n'ont loisir ni souci de lire, des pièces à portée philosophique ou sociale: Alexandre Dumas, écrivant Henri III, critiquait excessivement la royauté en étalant les vices et les hideurs de cette cour de Mignons, tandis que Victor Hugo, en montrant des courtisanes d'une grandeur d\âme et d'une chasteté de passion étonnantes, disait clairement le mensonge conventionnel de nos mœurs et qu'Alfred de Vigny, dans son Chatlerlon, lançait un suprême défi au siècle. Enfin, la critique des Villemain, des Sainte-Beuve, de méthode sinon nouvelle pourtant considérablement modifiée, s'adressait aux intelligences, à ceux qui lisent, à ceux qui pensent. L'uu essayait timidement d'expliquer les hommes par leur milieu ou, plutôt, d'appuyer ses jugements de considérations historiques, sociologiques ou ethnographiques. L'autre, cessant la critique pontifiante de Boilean, étudiait les œuvres en simple curieux, en naturaliste — comme il l'a écrit, c'està-dire sans code esthétique ou moral. L'esprit nouveau menaçait donc le passé : l'idée d'une vérité absolue s'en allait, l'orgueilleux esprit de caste s'oubliait, la sévérité morale, sous prétexte d'humanité, était taxée d'injustice. On arrivait graduellement à comprendre la relativité de tout. Or, pour les âmes ayant foi dans le passé, il y avait péril en la demeure.
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Ce fiil alors que parut, dans un pays plus attaché (jue la France aux anciennes traditions religieuses et morales — en Suisse romande, — une grande intelligence absolument vouée à la foi protestante : Alexandre Vinet. — Il devait entreprendre une croisade contre l'esprit de l'époque. Sans doute, Vinet ne fut ni le premier, ni le seul qui eut l'idée de juger la littérature au point de vue religieux. Avant lui et en plein dix-huitième siècle, on avait lu Fréron et bien d'autres ; mais venu à un moment de trouble pour les âmes pieuses, Vinet fut des premiers à professer cette méthode avec intelligence et résultat, car il fut des premiers à prévoir les effets prochains de la littérature nouvelle et à les prédire jusque dans leurs conséquences pratiques, écrivant déjà en 1833, à propos de l'indifférentisme moral : « Cette doctrine aspire à la popularité ; elle l'atteindra. Elle passera de la pensée du savant dans la vie pratique de l'ignorant. Lui aussi, quelque jour, se dira à lui-même et nous dira cette doctrine sans savoir comment ces pensées lui sont venues. N'en doutons pas, nous verrons cet embryon de doctrine prendre corps et vie; et cette vie, c'est la mort (i). » Ce pourquoi il se mit, selon ses propres paroles, « à rendveùesAvvèlA aussi pérenqjtoires que s'ils étaient sans appels,y> étudiantles livres nonpasen artiste, non pas même en moraliste, mais en pasteur prolestant. Dans le secret de l'àme, la littérature lui
1. Eludes sur la Litléralitre Française, tome III, p. 400. Pfitis, I80I.
était indifférente, il la savait profane et inutile : « Toute littérature prise dans son ensemble et pieusement jugée, écrit-il dans une Lettre-préface à André Gindroz, ministre du saint Evangile, toute litléralure et même celle du dix-septicme siècle est hors la vérité. » Celte déclaration faite, s'il passait de longues heures à étudier cette chose menteuse et vaine : la littérature, c'est qu'il jugeait que c'était son devoir, son pastorat, la tâche que Dieu lui avait imposée. A d'autres, les discussions esthétiques, les questions de métrique, les remarques stylistiques: il n'a pas le loisir de s'y attarder; à d'autres, la perspicace analyse des passions, 1 intérêt curieux d'un Sainte-Beuve pour toutes les âmes : il n'a pas le calme desprit nécessaire et d'ailleurs, cette étude aussi n'a plus d'intérêt pour lui. Mais il est là, dans son cabinet, affaibli par les maladies, anémié par une vie presque ascéti(iue, le cerveau surmené par d'encyclopédiques lectures, par d'immenses travaux, tourmenté par sa religion, toujours poursuivi par l'idée de sa sanctification, l'âme perpétuellement frémissante par des prières au divin Crucifié. — Voici, il parcourt les livres nouveaux : la Divine Epopée de Soumet, Indiana de George Sand, la Chute d'un Ange de Lamartine; il sait que ces ouvrages ont été écrits par les écrivains les plus en vue, qu'ils seront connus, admirés de tout le public littéraire. Mais en les lisant, il s'aperçoit, avec terreur, que ces livres combattent la vérité, qu'ils mettent le mal en action ; alors pensant à tous ceux qui les liront, à