‹ Les Évolutions de la critique françaiseChapitre 44 sur 129 · JULES BARBEY D'AUREVILLY · texte numérisé non relu

JULES BARBEY D'AUREVILLY

KTUDK ANALYTlOUi:

C'est une figure de légende dont la vie fut unelégende que je vais étudier, — une de ces âmes magnifiques et superbes que notre siècle d'égalité condamne à vivre solitaires comme les fugitifs des temps Mérovingiens, sous le cloître paisiblede Saint- Martin de Tours. Et, dans cette solitude où le cloîtrait la démocratie moderne, Barbey d'Aurevilly avait pris en haine notre époque, nos mœurs, nos idées. Il fut réactionnaire jusqu'à l'extravagance, et comme dans ses veines, coulait le sang des croisés, il entreprit une croisade contre la politique, contre la philo-

1. Jules Barbey d'Aurevilly est né à Valofrnes ea 1808 ; sa mûre était une demo'selle Aiigo; le nom de son père est écrit sur le touibean de Guillaume le Conquérant. 11 eut un frère, l'abbé Léon d'Aurevilly, mort depuis longtemps, qui a écrit un volumede vers : les Hirondelles. Eu 1823, Jules Barbey d'Aurevilly, débuta par diverses brochures qui n'eurent pas de succès En 18.30, il disparut de Paris et on iL'nore ce qu'il (it pendant vingt ans. Eu 1851, il reparut, devint critique littéraire au Pays, ne cessaut des lors, jusqu'à sa mort, survenue en avril 1889, decomposer des romans, des articles critiques, des poésies, des études historiques. Dans les dernières années de sa vie, il collabora au Gil-Blas, au Figaro, etc. Son œuvre consi lérable comprend : Romans : Léa, la Dague d'Annibal, l'Amour imposaible. Ce qui ne meurt pas, l' Ensorcelée, le Prêtre marié, la vieille

Sophie et contre l'art de ces temps. Il voulut détruire du glaive de sa parole : la démocratie, le matérialisme et le réalisme, car il se disait royaliste, catholique '^t idéaliste, étant un excessif et un outrancier. Ce à quoi cinquante années de combat ont abouti, je n"ai pas besoin de rapprendre — la tristesse hautaine de ces derniers écrits prouve que d'Aurevilly lui-même le savait. — Or, à cette heure, il est célèbre entre gens de métier, il a son cénacle de disciples et ses admirateurs passionnés; — son influence est très sen-sible sur la partie la plus originale de la jeune littérature. M. Péladan, l'historien d'une mystérieuse Décadence Latine, — l'école symbolique tout entière se disent ses disciples, et chez M. Bour- •get, comme chez beaucoup d'autres, on retrouve des manières de sentir qui lui sont propres. Mais le grand public l'apprécie peu et ne le connaît guère. Or, cette relative impopularité a du être particuliè-

Mailresse, le Chevalier des Touches, Les Diaboliques, Histoire sans nom, Amaidée, etc.

Etudes critiques : Les Œuvres elles Hommes an dix-neuvième siècle : Les Philosophes et les Ecricains religieux, 2 séries ; Les Historiens, les Poètes, les Romanciers, les Cnliqucs ou les Juges jurjês, 1rs Bas-bleus, les Voyageurs, Sensations d'Art, Sensations d'Histoire ; — Les Prophètes du passé, les Quarante médaillons de fAcadèmie française, les Misérables de M. Victor Hugo, Gœthe et Diderot, Le Théâtre contemporain, 2 séries ; Les Pddicuiis du Temps, etc.

Divers : Du Dandysme et de C'orges Drummel, Mémoranda, Une page d'Histoire, Pensées, et douze pièces de vers, dans une plaquette in-8 sans lit;e, tiréeà treute-six exemplaires et imprimée p ir les soins de G. S.ïrébutieu ciiez Ilardel^ àCaeu, eu 1854. — Cette étude a été courounée par l'Universitc de Genève, 26 janvier i889. (Concours Aiuiel.)

JULES BAHBKY D AUUK \ IL I. Y 141

reinenl pénible à ce balleur d'estoc, qui devait rêver de conduire les masses et qui en est réduit à quelques détraqués — les artistes ne sont-il pas tous des détraqués "? — de talent plus ou moins discutable. On devine qu'une ànie d'une robustesse pareille, qui détinissait l'art « une exaspération toujours croissante dans l'inspiration et dans la manière, » a dû traduire ses fières pensées de révolte et de regret en une langue colorée, chaotique et violente qui mérite d'être analysée.

D'Aurevilly sent excessivement ce que Flaubert, appelait Vdine des mots. Pour lui, les mots, en dehors de l'idée ou de l'objet qu'ils représentent, ont vie, harmonie et couleur. C'est celte vérité indémontrable mais apperte à tous les tempéraments énervés que Baudelaire appelait « le langage des choses muettes. » Les écrivains qui sont arrivés à cette compréhension de la lan;îue, ont besoin, pour nuancer et pour harmoniser leur style, d'un dictionnaire complet et, de fait, celui de d'Aurevilly l'est : néologismes hardis, archaïsmes du seizième siècle, expressions populaires, termes techniques, efc, il s'est servi dun nombre considérable de vocables. Et, dans son cerveau, les mots tourbillonnent si nombreux, qu'ils s'accouplent en des calembours qu'il ne craint pas de transcrire. Exemples ; « Un boudoir fleur de pêcher ou'de péché » — « Il avait le sli/le lapidaire et même lapidant. » Les mots existent si bien, pour son intelligence, qu'ils lui suggèrent des rapprochements d'où jaillissent des idées : « Sans les

142 LA CRITIQUE KRANÇAISE.

revenanis, je ne reviendrai pas en Normandie » — « C'était le boudoir d'une femme qui n'avait jamais boudé infiniment, mais qui ne boudait plus du tout. »

Dans tout cerveau constitué de la sorte, l'idée ne se présente pas à Tétat d'abstraction, elle surgit -SOUS forme métaphorique. Ce n'est pas Spinoza traitant des passions humaines comme des mathématiques, ou Scherer traduisant ses pensées en des tropes banaux pour être mieux compris : âmes où l'idée naît dépouillée du clinquant des mots, plus originale sans doute, mais réservée aux intelligences initiées. — Chez d'Aurevilly, au contraire, l'idée n'est pas indépendante de la métaphore qui la traduit : de là, le peu de pensées de ses études critiques, — la langue symbolique ne se maniant qu'avec lenteur, — et l'étrangelé de son style, — puisque ses métaphores naissent spontanément et ne sont pas empruntées en but d'une vulgarisation. II a des créations d'une rare beauté : « Les courtisans de Charles II avaient bu dans les verres à Champagne de France, un lotus qui faisait oublier les sombres et religieuses habitudes de la patrie. » — Il en a d'extravagantes jusqu'cà l'incohérence : « Des chignons énormes qui cachaient la nuque et qui ressemblaient à la valise d'un postillon sur la croupe de son cheval de poste I » — Il en a qui rapprochent des domaines antithétiques et qui sont, par cela, désagréables à Tesprit : « C'est une des habitudes et un des privilèges de toutes les philosophies que de

Jii. i:s i{Aiun:Y d'aiiu: vn.i.v 143

se mépriser entre elles, coiniiie les lilles de joie se méprisent entre elles toutes (1). »

Ainsi l'idée apparaît à son cerveau comme une vision à décrire, non comme un théorème à démoa- Irer. A proprement parler, sa tête est une chambre noire où surgissent des tableaux sans liaisons appréciables, — provoqués par un ébranlement sensationnel. Les émotions eslhéticjues causées par tel roman, par tel poème, évoquent instanlanément €n son cerveau tel souvenir de lecture ou de vie et se matérialisent en la représentation vivante de ce souvenir. Ce sera cette représent,ation qu'il décrira pour traduire sa pensée. H a, d'ailleurs, avoué luimême que telle était sa nature psychique. Ainsi, traitant des œuvres [)oéti(jues de Gœthe, il dit : « Lorsque nous abordons, en ce moment, celte masse poétique, savez-vous quelle incroyable évocation se fait tout ci coup dans la pensée? y) D'Aurevilly ne conçoit donc l'idée que corporisée. C'est ainsi que la poésie de Gœthe lui a[)parailra comme une gra- Ture coloriée des Qualre saisons ûù Grevedon; Saint- Beuve comme une abeille gracieuse auvolondoyaat; Géricault comfue un Grec, «montant les chevaux de Dioméde et conduisant les chars de l'indaro. )^ Et tette perpétuelle corporisation de la pensée se retrouve dans la lente et assez superficielle psychologie de ses romans (i).

Page 1