I.A CHlTIOli: LITTÉRAIRE. 2J
car il n'admet pas que la nature soit cl'excelieiico, comme l'àine humaiue, comme les passions au. cœur, comme les passions esthétiques, le relaîif. l'insaisissable, le toujours changeant et toujojtps métamorphosé. Parmi tant de luttes, de paroies anières, durant tant d'années d'impérieuse et absolue dictature intellectuelle — Boileau ne soupçoaaa, jamais ou, du moins, ne laissa jamais entendre qu'il pouvait s'être trompé, que les poèmes de Roiis«rd ou les romans de Mademoiselle de Scudéry, {m exemple, pour être d'une littérature différente ii'ea étaient pas moins fort galan-ts et bien charmants ; il ne suspicionna point son autorité et vécut pour son bonheur dans l'absolu. Jusqu'à la fin, il eut b naïveté de se prendre très au sérieux et déjuger parole d'oracle ce qu'il avançait. Il est vrai que ses contemporains étaient, pour la plupart, d'avis semblable et que Molière, les hommes de lettres, même Racine ; les hommes d'église, même le gra«r<i Arnauld ; les hommes de cour, même La Rochefoucauld, se soumirent sans ironie à son autorité — jusqu'à Louis XIV qui le sacrait, l'appelant parfois, avec une de ces politesses flatteuses qu'il savait avoir pour ses favoris ; Contrôleur général du Parnasse. Placé au milieu de la société, de la littératuîe du dix-septième siècle, Boileau n'est plus le rhéteur ridicule et vieillot, le maître d'école distribuant des bons et des mauvais points, tarifant les épithèles eî les sentiments pour qui la critique moderne est vraiment injuste, mais il en résume, au contraire, excel-
2i LA CUITIOUE inANÇAISR.
lemaient quelques-uns des aspects percevables. Il avait encore un excessif et respectueux souci de l'ordre, du bon ton, de l'étiquette enfin. Son but d'écrire était, comme il l'a répété sous toutes les métaphores possibles, de « réduire la Muse aux règles du devoir » — d'arracher les ronces et les épines des œuvres littéraires (1) — soit, en termes précis, de rendre la littérature correcte, distinguée, chose de cour et de grand ton. Aussi reproche-t-il à Sainl-Amant son insolence, à Régnier son cynisme, à de Scudéry sa précision, à Aristophane ses fantaisies, au Tasse, à la littérature italienne, ses phrases d'affolante et tremblante passion : « Évitons ces excès... tout doit tendre au bon sens. » Et, dés les premiers vers de VArt poétique, il recommande d'éviter la fadeur : « Ne vous chargez point d'un détail inutile; » — d'éviter la bassesse, le mauvais ton, le langage des halles, les propos de Tabarin que dédaigne la cour :
Cet autre abject en sou langage Fait parler ses bergers comme ou parle au village.
11 juge préférable de jeter sur les larges épaules des Normandes ou des Bretonnes les draperies agrafées de la Galalhée des Églogues, afin qu'elles prient Flore et Pomone sans avoir l'air de croire à leur prière. 11 conclut enfin, par ce curieux précepte de morale casuisle :
i. Epiirc XI
LA CIUTIQUK MTTEnAIHi:. -23
Le lecteur français veut être respecté.
Du uioiudre ^ens impur la liberté l'outrape 6'(" la pudeur des viots n'en adoucit l'image.
Avec de la retenue, des paroles générales et des phrases pompeuses, on peut tout dire ou presque tout, taudis qu'en agir autrement, c'est manquer de convenance et de sons moral. Ce qui revient à prétendre que le ton seul fait la chanson et que, pour prendre un exemple moderne, les théories d^amour libre d'Indiana avec leurs phrases poétiques, invocantes, pleines de grands mois : Dieu, infini, immortalité, etc — sont morales, tandis que les brutales mais simples et plus vraies descriptions de Balzac, de Flaubert ne le sont pas. De grands esprits ont été d'avis contraire, depuis Saint-Marc de Girardin à M. Zola qui se croit moraliste, dit-on. Pour moi, je n'ai garde de décider n'étant pas grand clerc en la matière, mais il me parait qu'au sens précis et au point de vue exactement chrétien, ceci ne le soit pas davantage que cela — et il en paraissait ainsi à Rousseau.
t Parvenu à ce point, je ne poursuivrai pas l'étude de l'œuvre de Boileau. Aussi bien présenterait-elle d'excessives difficultés étant connu comme en use la critique française à son égard. iMais enfin, tout en posant d'abord que l'intérêt de son œuvre, surtout de son œuvre poétique (Les Satires, les Épitres, le Lutrin, les Épigrammes) n'est plus guère qu'historique, je ne ferai ensuite aucune difficulté de reconnaître la perfection et la virtuosité de ses meilleurs
passages. Bien plus qu'un poète, ce fut un versificateur habile. Il le reconnaissait lui-même, disant modestement qu'il savait « habiller en vers une maligne prose » et « coudre une rime au bout de quatre mots ». Or, il la cousait fort bien. Voici un vers de lui, sur Molière, qui me semble campé fièrement :
Dans las combats d'esprit savant maître d'escrime.
et l'on sait, pour peu qu'on ait fait sa rhétorique, qu'il en a beaucoup de semblables. La précision et même la brutalité de sa langue m'ont séduit encore. Boileau prêchait la politesse des termes sans l'observer toujours, lui-même. Et, pourtant, je sais que le docte Arnauld l'en admonestait, qu'il se corrigeait ensuite et que les passages dont je parle sans avoir d'ailleurs le moins du monde, l'idée de les citer — se trouvent pour la plupart dans les variantes des bonnes éditions. Ces remarques sont essentiellement stylistiques; chez Boileau, les pensées sont moins intéressantes, j'en conviens. Sainte-Beuve disai. « qu'il n'avait jamais eu de la jeunesse que le courage et l'audace ». — Ainsi, c'est un vieillard qui se répète, qui a des idées fixes un peu fatigantes, mais c'est un vieillard très cultivé, qui a beaucoup vu le monde, connu bien des grands esprits, qui sait conter à ravir, un vieillard malin sans ironie, plus bienveillant qu'on ne le juge, plus pacifique qu'on ne le croit. Jeune, il écrivait comme un vieux et vieux, il disait de lui, dans son épitre à mes vers qui, avec celle à mon jardinier, sont de celles que j'ai relues
LA CRITIOIJE LITTÉUAIHE. 27
avec le plus d'agrément — ces vers qu'on pensera charmants de scepticisme, de douceur^ de malice :
Ce censeur qu'ils eut peint si uoir, si terrible Fut uu esprit doux, simple, ami de l'équité Qui cliercbaiit daus ses vers la seule vérité. Fit sans être maliu ses plus prandes malices Et duquel la candeur seule a fuit tous les vices.
Or, ce doctrinarisme, cet absolutisme qui est comme l'esprit même de la critique de Boileau, ou le retrouve sous-eutendu, ou basé sur d'autres principes ou hautement déclaré ou paré des fantaisies de l'arl, des ironies de l'esprit, de l'érudition des savants, de l'habileté des casuistes ou ineptement énoncé avec des exclusivismes, des ignorances, des pédanteries, des phrases de feuilleton, toute l'intolérance des intelligences bornées... mais on le reconnaîtra toujours sous ses mille et mille métamorphoses, dans la longue série des critiques français allant de Boileau à M. Brunctière — c'est-à-dire chez Perrault, Corneille, Racine, Dacier, La Mothe, Marmontel, Buffon, Gondillac, Thomas, La Harpe, Bayle, Basnage, Leclerc, Hoffmann, Dussaull, Boissonnade, Walckenaer, Planche et chez tant d'autres plus connus et chez tant d'autres moins connus qu'il serait oiseux de nommer ici.
ni
Scherer, les de Goucourt l'ont dit: le dix-huitième siècle est charmant. Il l'est parce qu'il a de l'esprit, cette chose incertaine, dénigrante, meulrière à la Poésie, à l'art, j"en conviens, mais aussi cette chose délicieuse, consolante qui suppose un fond de scepticisme et d'aristocratie qui ravit. Carenfln, dans les phrases de passion, dans les drames du cœur, même dans les plus tristes, même dans les plus sincères, il y a toujours un fond de bonhomie qui choque parfois, à la réflexion. — Heine le pensait déjà, — comme une simplicité un peu bien naïve tandis, que dans les Contes de Voltaire, dans l'histoire de l'amour au dix-huitième siècle, il y a bien quelques larmes mais elles sont si vite essuyées et, en somme, il y a surtout du bon sens, de la tendresse, de la gaîté et du scepticisme. Pour eux, la religion n'est plus qu'une politesse de bonne compagnie. Ne leur parlez pas de principes, de vérité absolue... ils ne comprendront point, car ils ne se prennent plus tout-à-fait au sérieux; ils n'ont plus confiance l'un en l'antre ; ils savent qu'une passade est de brève durée et voilà pourquoi ces passionnés et ces passionnées ont su faire de leur existence une comédie infiniment spirituelle et telle que la dira la littérature de Voltaire, de Marivaux, de Beaumarchais, de Sedaine ; la peinture de Watteau, de Fragonard, de Chardin, de Boucher ; la musique