‹ Les Évolutions de la critique françaiseChapitre 56 sur 129 · Les Diaboliques. — Le plus bel amour de Don Juan · texte numérisé non relu

Les Diaboliques. — Le plus bel amour de Don Juan

Î74 LA CniTIQUE FRANÇAISE.

qui s'éprend d'une lame d'épée. 11 la trouvait gracieuse comme une vierge, souple comme une couleuvre, fascinante par ses reflets bleuâtres, ainsi que des yeux pers de femme. « L'homicide lame, écrit d'Aurevilly, ne répondait à ses caresses que par du sang : du sang pour des baisers et pour des •étreintes, du sang aux mains, à la poitrine, aux lèvres, quand un jour il la fit entrer jusqu'à la ^arde dans le cœur t »

Cette sensilivilé d'une âme subjective au point de ne faire de la critique que la notation de ses sensations et de ne trouver dans l'amour, que de brèves et nerveuses sensations, c'est-à-dire cette tendance d'étudier, en lui, les effets de sa vie intellectuelle et physique, de recevoir, de réfléchir en critique comme en amour, aboutit chez lui, comme chez Gœthe, à un égotisme physique presque complet.

En parlant de sa jeunesse, d'Aurevilly répétait non sans une certaine fatuité, ce vers de Byron : « Du temps que j'étais un beau aux cheveux bouclés. » Pourtant, un portrait de lui à vingt ans, nous fait rêver d'une tète vraiment très belle : front haut et fier, larges yeux aux paupières toiubantes, moustaches à la mode d'Ukraine, profil d'un Pallikare. El par la perfection et l'excentricité de sa toilette : « S'habiller, a-t-il écrit quelque part, celte grande affaire de la vie — » il dut êlre un lion, comme on disait vers 1840, au temps du Dandysme. iMais les années passant, la mode changeant, il garda obstinément ses habitudes de jeunesse. A la grande joie

jui.es U.\nBi:Y DAURKVIM.Y. 175

des passants, eu 18S8, il se promenait encore aux alentours de la rue Rnusselet, vêtu d"un pantalon à bande de satin noir, moulant comme un maillot, ayant gilet de velours noir avec cravate de salin blanc, jiiliol et manchettes de dentelle d'or. Des diamants pour boutons de chemise, des gants clairs couturés de noir et un chapeau à larges bords, planté de côté. On sait [louilaiil que, d'après Vapereau, Barbey d'Aurevilly était né en 1808 (1).

Or, cette existence de continuelle parade finit par donner à ses traits une fierté de théâtre (2), et il est pour le moins singulier d'entendre dire, à ce critique philosophique, « qu'il veut envelopper son dandysme dans une Uniousine semblable à celle des charretiers normands et qu'il la fera doubler de velours noir, comme Jean Bart avait fait doubler <l'or sa culotte d'argent. » Cette affectation qui lui faisait écrire que fumer, c'était prostituer sa bouche ; celamour de lui-même qui le portait, comme Wagner, à se haiiiacher de costumes splendides; ce dépit de Tieillir (jui le faisait em[)loyer toutes les eaux de Jouvence de la parfumerie; ce snobisme enfin persistant, malgré les inévitables décrépitudes de l'âge, marquent dans cette âme, en dehors d'une certaine tendance à la vie de théâtre, une extraordinaire sen-

1. J'euiprunlc 033 'lélail? à M fie Poritiuarlia qui dit les copier l'uii t.'.xle aullieulique (Voir Souvenirs d'un vieux critique. 3" fîérie, p. 30 el suiv.).

2. Cjui'arer le portrait en tête du \olijme di Dandysme et de ^eonjci liruinmel avec celui eu lète de l'Ensorcelée.

176 LA CIUÏIQUE FRANÇAISE.

silivité. Il a parlé, dans le Rideau-Cramoisi, d'un vicomte de Brassard qui, lorsqu'il endossait son uniforme de grande tenue, oubliait l'ennui de sa vie de garnison et voyait toutes choses embellies, tant il était ivre de sa propre beauté. Ce devait être même sensation que trouvait d'Aurevilly à revêtir l'habit de ces dandys dont il a si curieusement esquissé la théorie. Sans doute, sur tous, « le costume a une influence latente, mais positive » ainsi qu'il le dit, mais ce sont les femmes surtout et quelques natures bien sensitives aussi, comme Tabbé de Choisy, comme Buffon, comme ^Yagner et comme d'Aurevilly, qui éprouvent une sensation de bonheur à la vue de leur corps futilement attifé.

D'ailleurs, que l'on ne s'illusionne pas. Plus que son catholicisme trop peu dogmatique dont lésâmes sincères ont peur, témoin l'interdiction du Prêtre marie, les articles de M. de Pontmartin, etc. ; plus que le romantisme qu'il pratiquait toujours, qu'il nous faut encore étudier et qui, depuis longtemps, est hors de circulation, c'était l'infinie sensitivité de son âme qui l'avait fait élire chef d'école. Quetrouvet-on, au cœur des romans de M. Péladan, comme des études de M. Bloy, les affectations de style écartées? La minutieuse notation de sensations ténues et, dans la poésie symbolique, à part quelques idées déjà connues que renferment les poèmes vraiment originaux des Verlaine, des Laforgue, des Kahn ? Non point des analyses, mais encore des reproductions de sensations. Enfin, l'enthousiasme dont la jeune

JULliS BAllUKV D AUIUiVlLLV. 477

génération s'est prise pour l'œuvre de liarbt-y d'Aurevilly, n'a pas, ce me semble, d'autre cause : pessimiste à l'excès, sceptique à tout, répétant trop: à quoi bon? Les littérateurs de demain on d'aprèsdemain, ainsi que le prouvent leurs Uevues spéciales, vivent de plus en plus au hasard de leurs sensations, car ceux qui ont détruit toute croyance, toute doctrine lilLéraire, tout principe enfin, ont enlevé, à la société moderne, ses buts et ses moyens de vivre.

Page 1