‹ Les Évolutions de la critique françaiseChapitre 57 sur 129 · LE DERNIER POÈTE ROMANTIIJUE · texte numérisé non relu

LE DERNIER POÈTE ROMANTIIJUE

Deux tendances sont aisément discernables chez les écrivains delà Renaissance romantique : le retour au passé et l'intensité du rêve.

Les guerres de l'empire finies, Napoléon mourant à Saint-IIélène, dans le va-et-vient des gouvernements, dans l'épuisement commercial et vital succédant aux âges d'épopée, les jeunes hommes de 1820, dont les pères avaient lutté à Austerlilz ou à Waterloo, fils d'une race au sang rouge, aux nerfs forts, qui avait conquis l'Europe, se sentirent à la vue des misères, — tristes d'une immense tristesse. Mais comme ils étaient vaillants et non point anémiés, ils crurent que ce pressent de honte devait être oublié et regardèrent au passé et regardèrent dans l'an delà. En politique, de 1814 à 1830, ils furent conservais

teurs, comme le prouve assez ce journal le GlobCy qui les championnait. Car, dans son admiration de la Grèce et de Rome, la révolution fut classique, c'est-à-dire conservatrice en théories esthétiques, preuve soit l'école de David, tandis que les novateurs catholiques et moyen âge, comme Chateaubriand, restaient voués au trône et aux blancs lys de la bannière. En littérature, Sainte-Beuve exhumait de vieux bouquins perdus dans la poussière des bibliothèques, la fraîche et délicieuse poésie de Ronsard, de du Bellay, de Jodelle et d'autres; Théophile Gauthier, Raynouard, Paulin Paris commentaient ou traduisaient les poètes du seizième siècle, les Régnier, les Jean de la Taille ou la sentimentale et divine littérature des Troubadours du treizième siècle. Les romanciers évoquaient des civilisations mortes : le dix-septième siècle anglais, dans le long roman dialogué qu'il plut à Victor Hugo de dénommer drame ; le moyen âge, dans quelques poèmes d'Altred de Vigny, dans Notre-Dame — tous les temps de l'histoire, dans l'œuvre immense d'Alexandre Dumas. Enfln, les fameuses représentations de Kemble et de miss Smithson ressuscitèrent, pour tous, l'histoire des temps vécus, dans Ja pourpre flambante des drames shakespeariens.

Mais cette patiente reconstitution du passé ne devait pas sufllre à la vaillance de ces fils de soldats et, impuissants à métamorphoser la réalité, ils matérialisèrent les folies de leurs rêves dans la révolte de leurs mœurs et dans l'extraordinaire imagination de

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leurs œuvres. Ce fut l'âge où de jeunes lions, aux lloltantes chevelures, en gilets cramoisis, en maillots de satin vert d'eau, vivaient en d'invraisemblables amours avec des femmes tatouées et discutaient en des cénacles exaltés, sentimentaux ou précieux, pour dégringoler enfin dans la misère noire de Mùrger, dans cette vie de caricature à la Gavarni qui ruina Lamartine, tua Alfred de Musset et pendit Gérard de Nerval à un réverbère do coin de rue. Dans leurs œuvres aussi, ils prêtaient aux pampas des Amériques, au soleil du Bosphore, aux castels gothiques des bords du Rhin, aux horizons brûlés d'Espagne, la poésie incendiée ou crépusculaire de leurs âmes artistes (1). El, dans les ors de la lumière et les déroulements de tentures précieuses, Victor Hugo évoquait la blancheur nue de Nourmahal la Rousse, tandis que Théophile Gautier envoyait aux femmes au teint d'or, aux yeux luisants, aux lèvres sanglantes qu'il rêvait h Grenade :

Des vers écrits en lanîrnc'e inconnu, Pur l'étranger ds France à l'AUmuibra venu,

tandis enfin que Nodier et Feydeau, et tant d'autres, contaient des féeries éblouissantes et merveilleuses.

Ainsi, dans sa haine du présent, le romantisme vécut de souvenir, d'héroïsme et de rêve, c'esl-à-

1. Voyage en Amérique, Itinéraire de Paris à Jérusalem, de Chateaubîiand. — Le Hlun, de Victor Uuco. — Le Voijaqe en Oncnt, de Lamartine. — Les Voyacjes, de TJiéopliile Gautier.

180 LA CltlTIQUE FRANÇAISK.

dire de tout ce qui n'est pas réalisme et analyse en art, démocratie et socialisme en politique. Or, celle constante protestation fut la nature même de Barbey d'Aurevilly.

Comme Alfred de Vigny dans l'élévation, titrée Paris, comme Alfred de Musset dans ses Vers après une lecture, comme Victor Hugo dans ses Châtiments, dans ses volumes d'histoire, Barbey d'Aurevilly ana- Ihémalise notre siècle, nos mœurs et nos institutions : « Siècle pédant, s'écriera-t-il, dans son excessive violence, sièclecuistre qui voudrait encuis- Irailler, comme lui, toute l'humanité. » Et encore : «Le monde, c'est rimbécillilé multipliée par ellemême et élevée à sa plus haute violence. » Ailleurs, il a parlé de la farandole de nos mœurs et, dans un livre méprisant et exagéré, il cloua au pilori les Ridicules du Temps. C'est, d'abord, l'autorité paternelle dont il accuse notre âge d'avoir décapité la famille; puis, ce furieux amour du théâtre qu'il appelle de « l'histrionisme » et quMl combat en montrant l'ineptie des pièces à succès; enfin, dans un ordre plus spécial, les photographies qui répugnent à son aristocratie éprise des somptueux portraits de l'ancien régime; les biographies qu'il surnomme « des encanaillements de l'histoire » ; les cafés qu'il traite de « bavardoirs, de fumoirs et de crachoirs » ; l'habitude du tabac qu'il juge anli-artislique et meurtrière au talent.... bref, jusqu'aux modes actuelles : « Les femmes, dil-il, ne sont plus maintenant que des mannequins d'élalage. » Ces reproches

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ne sont ponrtant que de très personnels avis sans grande significalion; mais le blâme dont il couvre quelques-unes de nos institutions est certainement d'une tout autre valeur psychologique.

Ainsi, selon la véritable tradition romantique, il condamne absolument l'esprit d'école. A proj)os du bel ouvrage de M. Lenient, sur la Satire en France au moyen âge, il exécute les professeurs, « car, écrit-il, qui dit professeur dit vêtu de réminiscences. » Ailleurs, c'est à la critique de Villemain qu'il s'attaque, lui reprochant d'être trop universitaire. Puis, comme ceux -qui déclament si fort contre l'Académie, quitte, l'âge venu, à en faire partie, il compare celte Académie « à une botte d'asperges montées de lEcole normale, » à un grand éteignoir et il écrira, avec la i)lumede Swift, le portrait des quarante immortels. Enfin, il apostrophe notre siècle, lui reproche de tuer l'originalité : il jjarle de ces gens médiocres « toujours prêts contre ceux qui sont autrement queux à une de ces morsures de gencives qui ne déchirent pas, mais qui salissent, » et il tonne contre l'amour conjugal, « source d'hypocrisie et de spleen », mortel au talent, hors la vérité du cœur (1). Mais, inconsciemment, dans cette glorification de la vie bohème, d'Aurevilly imitait encore Alexandre Dumas, relevant le bâtard dans Anlony ; Victor Hugo montrant, dans Angelo, la courtisane d"une beauté morale supé-

1. Voir Théâtre contemporain, p 179. — Du Dandysme et de (jporges lintinmel. p. 74 fuole).

rieure à l'épouse, et Alfred de Musset et George Sand et tous ceux qui vécurent ou qui prêchèrent cet amour libre que Michelet devait aussi préclier. - Il y a, dans cette théorie, quelque chose de cheva- leresque, de hardi, de dangereux, qui devait plaire à ces âmes fières, dédaigneuses du présent, révaut d'échelles de soie, de promenades en gondoles et de baisers à la clarté des étoiles.

Puisque le présent l'attirait si peu, tout naturel- • lement, d'Aurevilly devait regarder au passé et regretter qu'il fût mort. C'est ainsi qu'il se disait légitimiste; mais il le fut étrangement. Ses idées politiques seraient à comparer avec celles du comte de Falloux. Par exemple, il n'a pas saisi la règle de vie d'Henri V ; nous avons vu qu'il osa lui reprocher sa prudente, mais inutile attente. Car ce qu'il aime dans la royauté française, ce sont surtout les étendards fleurdelisés, les sacres de Rheims, les cours de Versailles..., bref, la forme plus que l'idée et quelques rodomontades, comme : « le peuple s'est étendu tout de son long dans la mare aux canards de la démocratie, comme un ivrogne dans un égoùt,» — ou « un grand artiste ne peut se battre pour des républicains, » — permettent encore de distinguer que d'Aurevilly comprenait la royauté, comme il comprenait le catholicisme, c'est-à-dire surtout par ses apparences, par ses extérieurs. Il devient singulier de l'entendre soutenir et plaider des causes dont il ne paraît pas avoir toujours saisi le sens véritable. Ainsi, pour ne citer qu'un exemple, d'Aure-

JILKS BARBEY D'A U RK VI M, Y. li-Z

villy ne semble pas croire qu'il y ait plus imporlanl à regretter du seizième siècle que les draps de satin noir dans lesquels, selon Braulûme, les princesses recevaient leurs amanls. Or, c'est précisément la nature même des Ames de poète de sentir plus que de penser. Et le nervosisme et les paquets de couleur du style moderne, comme la pompe des catholiques cérémonies, comme le valc étalage de la royauté, ébranlaient mieux ses sens que la sécheresse classique, que la libre pensée, que l'étriquement des démocraties. C'est pourquoi Barbey d'Aurevilly fut moderniste de langue, catholique et légitimiste, sans oublier pourtant que sa race était, dès longtemps, vouée à l'autel et au trône. En un mot, par ses inconséquences, par ses illogismes, par ses indécisions et même par ses manquements, — ses croyances religieuses et politiques furent affaire de sensation plus que de raisonnement. Et le légitimismedu Victor Ilngo des Odes et Ballades, comme celui ({"Alfred de Musset, n'avait guère de base plus stable.

A tel point sensitif, dédaigneux d'observer en entomologiste un siècle qu'il méprisait, rêveur et imaginalif au point qu'en diligence, une fillette endormie lui évoquera la Leïla de Byron, et qu'il définira le mystère : « La plus grande poésie (pi'il y iiit pour l'imagination des hommes»; énergique enfin, de l'énergie d'une race qui fit les croisades et, ne pouvant trailuire sa furie d'action que par sa furie de langage, d'Aurevilly a écrit pour s'enivrer de

sensations esthélitjues, les plus grisantes et les moins torturantes de toutes les sensations — ainsi que l'a prouvé Emile Hennequin — des romans dénués d'observation mais rêvés par son imaginalion exallée; des romans qui sont plutôt des poèmes à la Byron, composés pour sa satisfaclion propre bien plus qu'en pensée de tel ou tel public, où s'exprimera tous les impossibles rêves d'action de . celle âme affolée. El ces œuvres resteront hors la réalité, racontant des âmes plus grandes, vivant des vertus plus pures ou des crimes plus monstrueux. Comme Victor Hugo et, plus que lui certainement, il créera des Quasimodo, des Triboulet, des Gwynplaine; mais, par l'horreur hantante de leurs crimes, il les créera d'une poésie intense. Ils épouvanteront en fascinant, comme Lucifer épouvantait Eloa; ils n'écœureront jamais, comme Lucie Pellegrin à l'agonie. El le style même de ses romans fera penser à des poèmes auxquels la rime manquerait seule, car, dans ce style analysé déjà, un constant procédé est à signaler ici, à côté de l'essai de strophes en prose dans h Bague d'Annibal: l'ordinaire emploi de ces comparaisons familières à tous les poèmes, de VEnéide à Hermann et Dorothée, qui allongent démesurément des analyses de volilions ou d'états d'âmes que d'Aurevilly croyait complètes et qui, comparées à celles de Stendhal ou du comte Tolstoï, sont fantaisistes et sommaires. Il est à remarquer, pourtant, que ses premiers romans, V Amour impossible et la Bague d'Annibal, décrivaient presque en

JILKS HAKRKY D \ T l{ i: V I L L V. 18r>

réalistes le monde des dandys de 1810. Pour dire observées et mélhodiqnernent analysées, ces œuvres ne sont pas sans quelcjue analogie avec les romans des débuts de M. Paul Bourgel. Mais d'Aurevilly ayant orgueilleusement déclaré que ces livres * valaient peu, » prouva qu'il savait ces écritures imitées de Balzac et qu'il leur préférait ses grandes épopées de l'horreur.

Ce sera, dans le Prêtre marié, Calixte, qui, tombée en catalepsie, verra saigner le Christ crucifié: livide de maladie et d'épouvante, elle quittera son lit — spectrale, dans sa robe d'un blanc mort et s'approchera du Christ, relevant avec l'effarement de la démence, sa jupe traînante, car elle voyait le sang persécuteur filtrer à travers les rainures du parquet et faire mare autour d'elle. Et ce sang rejaillira sur la blancheur de sa robe. Alors, dans l'ultime horreur de sa vision, elle tombera, comme morte. Ce sera, dans VEnsorceîéi;, son chef-d'œuvre, je crois : Jéhoël de la Croix-Jngan, la figure hideuse de cicatrices et du labour des balles, immense dans sa chasuble lamée d'or, flambante sous le soleil, disant la grand'messe à travers les fumées des encensoirs. Il chantait les psalmodies avec une passion telle qu'il en avait comme des splendeurs d'auréole à l'entour du front. Toute la foule était prosternée dans une adoration muette... soudain, un coup de fusil partit du portail et l'abbé de la Croix Jugan tomba la tête sur l'autel. Ce sera enfin, dans la Vieille maîtresse, la chevauchée, à travers la neige

d'une nuil d'hiver, d'Hermengarde, poursuivant son mari et restant, dans une transe qui fait mal, l'oreille collée à la porte de la cahute de Vellini. Et ce sera encore la vengeance de la duchesse d'Arcos, la lapidation de la Glotte, le suicide de iMademoiselle de Ferjol, l'accouchement de la comtesse de Scuderaor. Celle œuvre entière enfin, orgueilleuse, exagérée, hors la réalité (1), no mettant jamais en scène que ■des personnages d'exception, dont la psychologie peut se réduire à quatre types distincts.

Les femmes supérieures qui furert reines de beauté, comme elles sont encore reines d'iiilelligence, exlraordinairemenl diplomates, quasi coquettes, ayant vécu, ayant souffert de grandes passions, mais devenues, par la vie et par la douleur, sceptiques au sentiment. Sensuelles toujours, parfois dépravées, elles ne vivent que par l'amour et sont vindicatives et volontaires jusqu'au crime. Généralement athées et impénitentes... diaboliques enfin, elles s'appellent : Bérangères de Gesvres, Ilauteclair de Slassin, Madame de Ferjol, Iseult de Scudemor, etc. — Puis, la jeune fille aux innocences de rêve qui choisira la bonne part et qui, si elle devient épouse ou mère, gardera sa splendeur et sa pureté de vierge. Elle a Tàme fiére; elle ne cédera pas à la vie et tombera vaincue, mais la foi lui apportera la seule chose nécessaire et l'unique souhaitable

i. Preuve le roman titré : Ce quine meuH pas, oh Barbey d'Aurevill}' raconte la priradoxalei aventure de Madame de Scademor, se donnant par pitié, mais saas amour, deux années.

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consolation. Son nom sera Galixle Sombreval, Ilermengarde de Fiers, Lastliénie de Ferjol, Camille de Cynlhry, etc.. Ainsi, deux types de femme: la diabolique et la céleste. L'antithèse toujours, comme chez Victor Hugo.

Pour les hommes : le Don Juan moderne superbement musclé, « beau de la beauté de l'empereur Nicolas; » jeune encore malgré l'âge qui vient, ayant trop vécu la vie passionnelle, mais fier, mais chevaleresque, malgré son sceptisme et son athéisme. Dandy efféminé par l'affectation de sa toilette, il pétrit la réalité d'après ses désirs, ne reculant jamais, soucieux avant tout du rêve de {{ichelieu. C'est, en somme, l'amant fatal, tragique et délirant des drames romantiques, mais plus débauché et plus aristocrate. Il a nom : Raimbaud de iMaulévrier ou Ryno de Marigny ou comte de Ravila ou M. de Mesnilgrand. Enfin, le page de notre siècle, beau comme la jeunesse, passionné jusqu'à la folie, presque chaste et si délical, si bien fait pour l'amour de rêve, mais trop désireux de vivre ses beaux songes. Nubie, aimé de tous, intrépide et bouillant, la vie lui sera cruelle. Il succombera ou se transformera en Lovelace. Mais, dans sa jeunesse, il fut Néliel de xNéliou, Jéhoël de la Croix Jugan, le vicomte de Brassard, Allan de Cynthry, etc. En derrière analyse, ces deux types décrivent une même âme prise à deux mo.nenls de sa vie : à vingt et à quarante ans. C'est le même caractère emporté jusqu'à la folie furieuse, sensuel jusqu'au sadisme, musclé, et superbe de corps, « un

homme d'amour, «comme dirait Hayem, un Dou Juan que les siècles ont rendu plus athée, lel que nos mœurs de salon le permettent, ayant des clartés de tout et suprêmement habile.

On comprend que ces personnages emportés, sensuels, chevaleresques, mis en rapport dans des actions d'une excessive violence, doivent constituer des romans d'une intense frénésie d'action. En effet, d'Aurevilly exècre le calme raisonnement et, au fond, ce qu'il reproche surtout à Gœthe et à Flaubert, c'est d'être trop impassibles, trop au-dessus de ce qu'ils créent. Car, de fait, il écrit bien dans le genre frénétique que mit à la mode le révérend Mnthurin Lewis, dans Bcrtram, dans Montono; Charles Nodier, dans Lord Rathwen ou les Vampires et que Victor Hugo, dans Han d'Islande, dans le Dernier jour d'un condamné, pratiqua avec succès.

Si l'on passe en revue ce style de comparaisons et de métaphores, descriptif sans précision, quittant à chaque phrase la réalité pour le rêve; ces âmes de psychologie sommaire, s'agitant en des drames d'exception; ce manque d'observation, d'analyse et même de vraisemblance, ce grandissement exagéré, cette prédilection pour l'horrible ou le sublime, pour l'extraordinaire toujours, on comprend que je défi nisse Barbey d'Aurevilly,ledernierpoéle romantique.

Ainsi venu trop tard, Barbey d'Aurevilly a vécu en permanente protestation contre tout ce que le siècle applaudit. El c'est précisément la cause de son

JULKS HAHBIiY DAUUKVILI.V. IS'J

impopularilé, car, à part un arlificiel succès d'artiste, le grand public l'ignore. En elïet, toute œuvre d'art dose son succès au nombre de gens dont elle réalise l'idéal, c'est-à-dire les idées que le vulgaire a peine a formuler, les rêves qu'il a peine à imaginer et qu'il jouit de trouver plus ou moins parfaitement exprimés. Mais Barbey d'Aurevilly, blâmant les doctrines et les aspirations modernes, ne devait tradnire que l'idéal de qnelques relardés ou jjcrdus en notre société contemporaine. Or, il parlait souvent du « gros public bêle » et proclamait qu'il vivait audessus; mais non, d'Aurevilly ne vivait pas au-dessus du public, il vivait à côté, professant des principes n'ayant plus cours. La question n'est pas, comme on pourrait le croire, de savoir si les principes du passé valent ou ne valent pas ceux du présent, — au fond, la valeur d'une idée est toujours relative, — mais de simplement marquer que d'Aurevilly avait reçu de son éducation et de sa race une âme anli-moderne et qu'il sut, pour l'honneur et la gloire de son talent, la conserver intacte. Dans son mépris des succès de tréteau, il préféra lutter, il préféra souffrir. .le n'ai point à rappeler ici sa vieillesse, sa mort solitaires dans un garni de la rue Rousselet, au fond d'une cour humide; ni ses trois chats, ni ses rares intimes, ni sa pauvre vie de dîners aux petits restaurants..., mais il est nécessaire d'indiquer, tout au moins, ce qu'il lui coûta de garder sa sincérité de conviction (1).

I. Ces détails sont empruntés à un article île M. Léo Tiézenik, pari) tlans la Revue générale df Paris !u 13 juillet 1887, p. 3'I0

Parfois, la tristesse lui étreignait l'àme, mais sa faiblesse n'était que d'un instant, comme le Christ, la nuit du jardin des Oliviers; il se relevait plus fort et plus fier : « L'orgueil, disait-il, est la colonne où je m'adosse ».

Or, dans notre société nivelée et décapitée de toute grandeur, les âmes de cette trempe sont rares. Et, si l'on peut justement définir son catholicisme et son légitimisme bannières de parade, trouver sa critique insuffisante par ses exclusivismes et ses rodomontades, n'admirer que médiocrement le romantisme de ses œuvres d'imagination et remarquer qu'avec des facultés géniales mais impondérées, il créa des œuvres incohérentes; qu^avec une langue frémissante, il écrivit quelques pages admirables, mais des livres fatigants et puérils, il est justice d'avoir le respect le plus profond pour celui qui préféra aux hochets de la gloire, la splendeur de ses rêves, la volupté de ses sensations et la solitude de ses pensées. L'âme est, encore ici, supérieure à l'hoDime et supérieure à l'œuvre, car toutes ses affectations de dandy et tout son byzantinisme d'artiste disparaissent, lorsqu'on en vient à considérer ce qu^il a écrit, comme le prodigieux défi d'un seul à tous, comme le cri passionnant d'une âme qui avait foi en le passé et qui voyait en l'avenir des signes de mort.

Destinée de solitude et de souffrance, mais superbe et vraiment digne d'un homme. Et nous dirons aussi en terminant, avec M. Bourget : Avoir vécu dans un

JILES BAUBEY 1) A UUi: VI Ll, V. l!)l

monde de rêve, avoir conservé Tinlêgrité de sa pensée. Où sont-ils ceux qui peuvenl l'affirmer en sincérité de cœur? — Est-ce que Barbey d'Aurevilly pouvait souhaiter davantage?

Genève, mai 1888. - La Lerik, août 188S.

EDMOND SCHEREIU*^

KTIDK ANAf.VTIQUK

Sachant les philosophies comaie M. Franck, la genèse du chrislianisnie com:ne M. Renan, l'esprit anglais comme M. Taine, traitant toutes les littératures de Dante à Gervanlés, de Milton à Goethe et, d"entre les critiques contemporains, remuant certes le plus d'idées et d'originales idées, on peut se

l. Elmond-Henri-Adolphe Scberer, né à Paris, le 8 avril 1815. docteur en Ihéolocrie de la Faculté de Strasbourg, ancien Professeur d'exégèse et de morale chrétienne à l'Oratoira de Genève, rédacteur du Temps, anciea députi de Seine-et-Oise, sénateur inamoviblf, est décédé à Paris, le lô mars 1889. Ses principaux ouvrages soat : Prolégomènes à la Dogmatique^ i vol., 18i3 ; — Esquisse d'une tkéone de l'Eglise chrétienne, 1 vol., 1843; — La Critique cl la Foi, 1 vol., 18o0; — Alexandre Vinct, sa vie, ses écrits, 1 vol., 1833 ; — Lettres à mon curé (anonyme), 1834 ;

— Mélanges de Critique religieuse, 1 vol., 1860 ; — Mélanges d'Histoire religieuse, i vol., 1863 ; — Diderot, étude, 1 vol., 1880 ;

— Eludes sur la Littérature contnnporaine, 9 vol , 186:5-1889 ; — Melchior Grimin, élude, 1 vol., 1887; — La Révision de la Constitution, l broch., 1882 ; — La Déinocrat c et la France, 1 broch.

Ses dernières études littéraires, dans le journal Le Temps, prouvent bien clairement que lus conclusions de sa pensée furent celles que j'ai teuté de définir dans la troisième partie de cette étude : à savoir qu'il aurait passé par la tbéoloeie et par la philosophie pour aboutir au scepticisme final, abselu,

194 I.A CIUTIQUE FRANÇAISE.

demander pourquoi lîdmond Scherer n'a ni la réputation, ni surtout l'influence méritées par son encyclopéilique savoir. Car, il convient de le poser initialement, de tous les critiques actuels, il est non pas le plus érudit, mais le plus cultivé. La longue galei'ie de ses portraits littéraires est infiniment plus cosmopolite que celle de Saint-Beuve ou de Barbey d'Aurevilly : on y voit, cadre à cadre, les yeux fous de Lucrèce et le vieux bonnet de Marot, la figure crispée de Garlyie et le fin sourire de La Fontaine. De plus, il n'est guère de question à l'ordre du siècle à laquelle il n'ait apporté une solution nouvelle et ces solutions résultent toutes d'un esprit fixé dans son scepticisme. Pourquoi donc Scherer n'a-t-il ni

mais non point déoe?péré,coiiiuie l'ont prétendu la plupart de ses bioîTn plies, ave.i assez peu d'exactitude, semble-t-il. Ilparaîr, au coiitr.iire, qu'il pensa avec Montairme, que le doute fut » un mol oredler » : les pipes uniques en lesquelles il disait le charme de vieillir, voici quelques années, et le ton dècracré.indulLrent, presque ironique, de se^ deruiers articles le prouvent suffisamment.

Je dois ajouter que, pour être complète, cette étu le rlevrait encore examiner l'œuvra théoloai'7ue d'Edmoa 1 Sjherer et s'ocC!ip«r enfin de ses idées politiques. Nécessité m'a été d'oniellre ces deux points comme trop spéciaux ef, surtout, comme trop étrangers au des-in que je poursiiivais. D'ailleurs, si i'ai assez défini, assez expliqiié celte belle intelligence pour faire comprealrele vide que cette voix désormais silencieuse va laisser dans la critique française, j'e-time avoir atteint mon bu', et je laisse à de plus compétents le soin de tout dire sur un qui me paraît faire corps de la très rarj élite de ceux qui ont beanco.ir» compris et qui ont osé pea er pour leur compte.

Cette élude a étude a été coi.ronnée par l'Université de Genève, 2fi janvier 1889. (Concours Amiel.)

Ileidelberg, mars 1889.

EDMOND SCIIKUER. I'j3

inlliiencé le siècle comme M. Renan, ni créé une méihode comme -M. Tiiine ? Puisque, à bien observer, je lui trouve quelques admirateurs, mais [)uint de disciples.

Il se peut que Tabsence d'une œuvre synthèse ait

alTaibli ce rare esprit, mais telle n'est point la cause :

Elle est toute dans le style. « Car, ainsi que le posait

Sclierer, le style est tout : il a, quoi qu'on dise, la

vie ou la mort d'un ouvrage en soi ». Or, le sieu

fut d'une maladresse surprenante. A considérer les

œuvres des maîtres critiques, on y remarque deux

dictions : la diction invisible, si je puis dire, comme

«elle des derniers articles de Sainte-Beuve, c'est-à-

idire d'un art si étonnamment simple que toute sen-

jsation de lecture disparait. Aucun effort, nulle cou-

eur, point d'éloquence. C'est, pour citer encore un

exemple, la langue claire et prolixe de Tliiers. A

pôté de cette simplicité un peu banale, la diction

\}ioante de Paul de Saint-Victor et du MM. Taine et

l'Aurevilly, cette langue superbe, de couleurs aussi

auves qu'une toile de Giorgone, de sonorités aussi

3assionnées qu'un hymne de Wagner. Scherer a

enté d'employer cette seconde diction, la si iiplicité

inii; lui manquant ; mais il lui manquait aussi le

ein[)erament artiste des Taine ou des d'Aurevilly.

ses épithètes, pour vouloir ètrenouvellcs, sont inco-

léri'ules : « Le chant liquide de l'alouette » Ses

nétaphores sont impropres: « Grimm est \e canal

les bienfaits de rim[)ératrice ». « Saint-Paul, c'est

ine nourrice réchauffant ses nourrissons sur son

19t> LA CUlTiyUE FRANÇAISE.

sein ». « La fille de Lamartine est aussi bonne que belle, du miel dans le sang et, en même temps, du feu, le caractère d'un mouton et l'esprit d'un aigle y) r Enfin, Sclierer ne se peut résoudre, même après le conseil de Boileau à simplement nommer un chat, un chat : « Tout Anglais, dit-il, commence sa journée par se plonger dans l'Eurotas, nous voulons dire par des bains d'eau froide, qui fortifient l'âme aussi bien que la constitution ». Comme Géronte : « Grand Dieu 1 qu'allez-vous donc faire dans l'Eurotas ! » Et toujours il en est ainsi : il dira, parlant de Vinet, que « Tesprit éclate sous sa plume comme les étincelles qui partent, coup sur coup, d'une machine électrique trop chargée ».

D'esprit, à proprement parler, Scherer n'en al pas. Des articles comme celui sur le Pré aux noi-\ selles de Juste Olivier, où il a cherché le marivaudage des plaisanteries à la Pompudour, sont d'une extrême affectation ; mais il a souvent une ironie déchirante avec des éclairs méphistophéliques, guère amusante, mais infiniment cruelle : preuve l'article sur les Règles de morale tirées de V Ecriture sainte de M. Dupin. Quant à la couleur, Scherer n'en a pas. Je ne saurais citer une seule page où ses constants et visibles efforts à nuancer la ternissure de sa langue aient abouti, et je crois qu'il s'en rendait compte : « Quand on a lu M. de Saint-Victor, disaitil, on n'éprouve guère qu'un regret, celui de n'avoir point, son style (1807) » . C'est que la langue d& Scherer était trop abstraite pour devenir jamais pic-

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turale ni musicale. Et, de dépit, il en vînt h blâmer la prose moderne, à comparer, treize ans plus tard, ce style de Saint- Victor à une de ces armes orientales de gemmes constellées « dont le fourreau fait oublier le riril usage du glaive (1880) ». Donc, en une langue maladroite, aux métaphores impropres, aux périphrases inutiles, terne d'esprit, — grise de nuance, abstraite, inharmonieuse et abrupte d'accès, Scherer a traduit des pensées qu'il avait, pour lui appliquer un mot de lui, « par le plus rare mérite, pensées pour son compte ».

Sa faculté essentielle, c'est la raison et, pour tout dire, la raison raisonnante. C'était aussi la facultémère de Tocqueville. Et, de fait, il semble qu'il se soit défini lui-même danssa caractérisalion dn sévère historien. On peut dire de lui que « les faits ne l'intéressent que pour les idées qu'il en peut tirer ; qu'il manque d'imagination ou, ce qui revient à peu prés ■au même, que son imagination est essentiellement sensée ». L'analyse- de son style nous l'a bien clairement montré. « Il a la pénétration, mais redoute la subtilité ». En elTet, je ne sache pas que Scherer ait jamais les suprêmes mais obscures analyses d'un Emile iïennequin. « Il était capable de passion, mais la passion, chez lui, est employée à animer des convictions. Nature simple dans un temps où les esprits et les choses sont com[)liqués à Tinfini, on aimerait lui voir plus de curiosité, plus de souplesse plus de versatilité même. La fermeté de cette raison qui ne se dément jamais, finit par paraître une étroi-

rPS LA CRlïlorK FRANTAISK.

tesse et par mettre en détiance ^1) «.Résumé : Scherer est surtout >7)<tm'(T///". Ayant à peine conscience de sa personnalité, il n'a ni les vibrations nerveuses de M. Bourget ni les superbes colères de Barbey d'Aurevilly. Aucune sensation, aucune action, iulluenceou protestation, niaijiuu inliniebesoinLle cornprélieusion et d'explication. Il voit dans le monde, — je dis dans le monde et non, dans la littérature, car tout ceci se rapporte uniquement à sa philosophie, — il voit dans le monde, d'après ses paroles : € plus un problème à réi^oudre qu'une tâche à remplir». Enfin, cofume il poursuit l'explication des choses et * comme les expliquer, c'est les saisir dans leur enchaînement, les rattacher les unes aux autres par leurs causes et par. leurs lois, il se soucie peu delà liberté humaine qui ne se laisse poiut ainsi expliquer». Toujours, partout, le raisonnement. D'ailleurs, n'a-t-il point déclaré que « la raison seule est le principe, le moyen et la fia de tout, — c'est le verbe parlant en nous ? ».

El les sympathies littéraires de Scherer nous mou!reront encore cette prépondérance de la raison. Loin de l'éblouir, le dix-septième siècle, quM a pourtant qualifié d'admirable, lui parait « élégant et artificiel ». 1 11 nous a coûté plus qu'il ne nous a valu: » mais, dit-il ailleurs : «j'avoue mon faible pour le dix-huitième siècle... d'abord, il est charmant : puis, c'est le siècle français par excellence.

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