‹ Les Évolutions de la critique françaiseChapitre 62 sur 129 · Melchior Grimm, p · texte numérisé non relu

Melchior Grimm, p

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autres, ne doit point être précisée, car Scherer fut trop chercheur de liberté pour qu'il ne soit pas malaisé d'éiablir, dans le tourbillonnant va et vient ùd ses pensées, celles qui furent autochtones. Dix pages plus loin, il disait : « L'art c'est l'art, l'art c'est le beau. Il n'est par lui-même ni moral, ni immoral et, avec des intentions philanthropiques, il périrait (1) ». Gardons-nous encore d'être dupe. Scherer fut de ces rares esprits qui saisissent une question sous toutes ses faces et à tousses moments; mais, sous les modernités du dilettantisme, l'homme restait moraliste sévère, — clergyman anglican.

Dans notre civilisation conleinporaine, le problème de vie qui fait surtout méditer la conscience morale de la vieille humanité, est celui de l'amour. Comme disait Rinaldo, dans le Caliban de M. Renan: « Les scélérats ! on trouve bien rarement ces gens-là sur son chemin ». El puis, les lois nous protègent. Ddtrousseurs, bandouliers, coupeurs de bourses et vides goussets ne sont plus que de lointains souvenirs des romans d'Alexandre Dumas. On a pu dire, à bon droit, qu'avec Garibaldi, le dernier des Condottieri était mort. La vie s'uniformise, il n'est plus besoin, pour la vivre, de la vaillance d'un Cellini ou d'un Palissy. Mais la législation a dû se taire devant l'amour comme elle s'est tue devant la religion, les seuls domaines où l'homme apparaisse maintenant tel qu'il est.de nature et de cœur, non

1. Eludes sur la lilléralure coniempora'.ne, touie IV, p. 31(>.

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point dcforinô pnrune éducation stupidement égalitaire. Il y a \i\, deux Amérique plus inconnues qu'il ne parait et où se vit, à toute heure, des drames d'une douleur inexprimable et d'autant plus désolants qu'ils sont sincères jusqu\î la mort. Les artistes en ont eu l'intuition. La religion et Pamour sont devenus les grandes, presque les seules sources d'inspirations de toutes les belles œuvres imaginatives de ces temps. Jadis, aux siècles où l'on vivait des épopées, on pouvait en écrire; mais, de nos jours, notre vie d'épiciers et de bourp;eois n'inspire que les faiseurs d'almanachs. M. Verlaine, dans Sagesse, comme Barbey d'Aurevilly, dans ses romans, Holman Ilunt, dans ses tableaux et iM. Gounod, dans ses oratorios, s'agenouillent devant le Dieu nécessaire à leurs âmes, et c'est l'amour, ce rêve formé de rêves qui a inspiré les seuls beaux vers de M. Sully Prudhomme,lei)o»//«/r/2fedeFronientin, VAiiésienne de M. Daudet, les Vierges de D.-G. Kosselti et le Tannhdaser de Richard Wagner.

Avec la sincérité qu'il a mise à définir la mort de sa foi, Scherer analyse la psychologie de l'amour, soucieux d'un mystère qui préoccupe tous les moralistes, (le Vinet à M. Alexandre Dumas fils. Il a longuement étudié, en des pages vibrantes, les relations de Madame d'Épinay et de Grimm, de Madame Du Defïand et de Walpoole, de Madame Récamier et de .L-J. Ampère, de Madame Roland et de Buzot. A feuilleter ces lettres d'amour toutes jaunies et toutes vieillies, « l'oiseau des jeunes années s'était

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remis à chanter ». Il songeait à ces amours ensevelis, aux aveux, aux tendresses, à l'éternel bric-à-brac de l'éternelle comédie et, aussi, à ces heures qu'il ne faudrait pas vivre où le cœur reçoit la grande blessure dont il devra mourir. Et de toutes ces angoisses, reproduites imaginalivement, il n'est rien resté : « Oui, conclut Scherer, le plus beau feu du monde n'est jamais à la fin qu'un tas de cendres refroidies » . Et ces dissertations amoureuses en style de sermonnaire sont étranges. Voici sa définition de l'amour qu'on dirait de quelque invraisemblable Calvin, collaborant avec Mendès: «L^amourest pur, il est saint, ce qu'il y a déplus haut dans l'humanité; mais il n'est cela que parce qu'il est un instinct transformé en sentiment, la chair devenant esprit, l'union des corps servant à l'union des âmes. Pas d'àme, pas d'amour. En revanche, là où existe l'amour, il est parfait en lui-même et il n'attend pas la fécondité pour se légitimer et se compléter (1) ».

Ainsi, la con-cience morale d'Edmond Scherer se maniCeste dans le ton prédicant de sa critique, dans l'applaudissement qu'il a pour toute manifestation morale^ et dans ses études de psychologie amoureuse d'une curiosité angoissée.

Scherer fut donc moraliste. Non point comme il l'entendait, car le moraliste, d'après lui, « explique par leurs causes dernières le mouvement des passions humaines » . Cette caractérisation s'applique au

l. Eludes sur la liltéralure eonlemporaine, tome IV, p. 308.

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psychologue qu'était Mérimé(3 ou Beyle, mais que n'est pas Scherer. M. Bourgcît a magislralemnnl mis eu éviileuce « que le psychologue analyse seuliMuent pour analyser et que le moraliste analyse afin de jnger (Ij ». Or, Scherer juge ; il connaît ces élals (rame malsains ou criminels qu'ignore le psychologue; (In reste, à employer cette définition, on verra qu'elle s'appli(]ne, par exemple, à Baudelaire, qui fut un chercheur des « causes dernières des passions humaines ». Qu'est-ce à dire de l'habiluelle péuélratioa de Scherer? Voici : il sentait mourir sa foi morale. Alors, il tenta d'.une conciliation de son scepticisme récent avec ses croyances anciennes. Car si la foi morale fut le deuxième avatar de celte intelligence jadis croyante, nous verrons que le troisième fut le scepticisme final eu lequel lout s'éteint dans les brumes du relatif. Scherer fut un moraliste, c'est-à-direun juge et puisque tout jugement im[)lujue l'idée de code — quel fut le sien? — En d'autres lermes, se rattachait-il à la morale chrétienne?

En toute vérité, on peut le nier. Scherer était trop analyste, trop observateur, pour ne pas saisir l'ironique antithèse de la vie et d'une religion de rêve et d'idéal : « Ce qui est en souffrance dans la théologie de Viuet, écrit-il, ce ne sont [)as les droits de Dieu, mais plutôt ceux de rhumanilé ». « Ah I s'écrie-t-il ailleurs, il faut avoir le courage de le dire, la morale

1. Voir Essais de psychologie, par M. Paul Bourpet, tome II, p. 8 ol suiv. Les pages si claires de M. Uourget me permelleut ■de traiter rapidemeut celle aravc question.

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de l'Église n'a pas moins vieilli que le dogme, elle n'est pas moins effectivement exclue que la théologie par le sens commun des masses. Venez donc prêcher, à des Européens du dix-neuvième siècle, un idéal composé de célibat, de pauvreté, d'obéissance! ». Il parla encore « de la puissance d'illusion dans laquelle il faut vivre pour espérer ressaisir la direction de la société par de semblables moyens. » Ouvrant ici une parenthèse, ajoutons que celle thèse de l'insuffisance de la morale chrétienne préoccupa constamment la pensée d'Edmond Schereret, pour le psychologue désintéressé, il devient curieux de suivre année à année, dans le dépouillement de ses croyances, la genèse de cette idée des raisonnements scientifiques et obscurs aux franches et libres affirmations. Eii 1853, dans un article sur le Péché, il expliquait le sentiment de la coulpe non plus par le fait d'une loi violée, mais par le rêve d'un idéal î\ atteindre; il posait le mal condition nécessaire et inévitable du bien et concluait: la conscience doit céder à la science. En 1861, il écrivait dans la Renie des Deux-Mondes (Hegel et VHegelianisme) : « l'homme moderne ne connaît plus la morale, mais des mœurs; les principes, mais des faits. » En 1887, enfin, soutenant la mêine idée jusque dans ses justes et dernières conséquences, il disait : « la vie sainte et les croyances restent un idéal et une force, mais ne peuvent plus prétendre qu'à une valeur phénoménale. La conception scientifique ramène toutes choses à l'histoire naturelle et la religion a beau protester, elle rentre.

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comme tout le reste, dans la connaissance de la nature. » C'est ainsi que cette intelligence prenait peu à peu conscience d'elle-même en n'interrompant ni par lâcheté, ni par intérêt, le travail de sa pensée. De 1853 à 1887, de pareils passages ne sont point rares (1); ils étaient dictés par l'observation intègre, désintéressée, vraiment scientifique. Edmond Scherer avait reconnu Pimpertin-înce d'une règle de vie contredisant la réalité. « Or, le fait c'est, comme il le dit, le fonds que ne peuvent entamer nos conceptions, puisqu'elles n'en sont qu'une dépendance. » La morale était inexécutable. De là, les nuils des collines des Oliviers, les agonies revécues à chaque heure des saint Paul, des saint Augustin, de tous ceux qui se sont crucifiés sur la croix de leur idéal ; — de là, les compromis, toute la casuistique de ces jésuites qui ont humanise le christianisme comme l'a superbement déclaré Scherer dans un magnifique éclair de vérité : — de là encore, la haine de ces Néo-llellénisles qui sont injustes comme tous les fanatiques, mais qui disent vrai en trouvant dans les postulats de cette morale une des causes du pessimisme dont se meurt notre race.

De principe, la morale naturelle d'Edmond Scherer « ne maudira point nos instincts vrais, ne combattra point noshesoins réels ». Au lieu de mutiler la nature, elle l'observera. Ce sera, d'après ses paroles

1. Voir Essais sur la Utléralurc contemporaine, tome I. p. 230, 60, 281; tome IH. p. 234; tome VI, p. 244; tome VU, p. 278. etc.

mêmes, « une eslhétiquo supérieure, appliquée à la conduite des sentiments de la vie ».

Nous sommes loin du calcul d'intérêt sur lequel repose le système de Bentham, loin aussi de Tassociationnisme de Smart Mil!, dont la base est surtout utilitaire. Mais, comme Darwin et comme Herbert Spencer (1), Scherer déduit des lois de la réalité physique une morale qui n'est, pour les êtres conscients, qu'une sorte d'esthétique de vie. L'harmonie dans l'exercice des facultés psychiques et physiques est le but à poursuivre : « L'homme moral se dislingue, disait Spencer, en ce que, chez lui, toutes les fonctions sont exercées dans la mesure exacte de leur adaptation aux conditions de l'existence (2). » Ainsi comprise, la morale aura un côté physiologique absolument étranger aux Nicole comme aux Yinet. « Les principes moraux doivent se modeler sur les nécessités physiques », déclare Spencer, et Scherer trouve que « rien n"esl faux comme les protestations contre la nature des choses et la march& des sociétés ». Physiulogiqueojent, l'individu cherchera la conservation de son corps ; psychologiquement, le développement de son intelligence ; sociologiquement, la quiétude d'existence en sacrifiant

1. Edmoud Scherer a écrit qu'après avoir écouté renseignement de Heael et de Strauss, il avait déflnltivemeut accepté plus tard, celui de Darwin et d'Herbert Spencer tout les théories lui semblaient avoir transformé la science et la pensée (Note d'Edmond Scherer publiée par .M. Zimmer : Bûcher Kleliiode, p. 137.)

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