Eludes sur la lillérature contemporaine, tome IV. p
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que le meilleur moyen d'avoir, pour enfants, des hommes — au sens anlique du mot — est encore d'en être soi-même un.
Mais jamais peut-être l'autorité paternelle ne rencontre problème plus insoluble qu'à l'âge delà nubililé, alors que la vie s'explique aux yeux étonnés de l'adolescent. Il se passe une crise inévitable « dont personne ne s'est jamais tiré sans atteinte portée à des principes élémentaires », selon l'avis d'Edmond Scherer. C'est ce que, dans son charmant scepticisme d'épicurien, Prospéro disait si vrai au fils du roi de Naples : « Vois-tu, les serments les plus forts sont serments de paille, lorsque le feu se met dans le sang ». Au premier regard sur l'exacte réalité, c'est comme une immense ivresse où tout le passé s'oublie; puis, l'ivresse s'en va. On reste un peu plus triste, un peu moins rêveur et le passé lentement remonte. Or, à l'heure de la crise, — des pères, les uns, censeurs austères et clairvoyants, rendront l'inévitable apprentissage de la vie d'autant plus <lésolant qu'il sera plus tardif et si l'enfant n'est pas victime, il risque fort d'être un Mirabeau, mais un Mirabeau n'ayant que des vices; d'autres, comme le père de Fox, font eux-mêmes leurs enfants joueurs, débauchés, buveurs et prodigues, ils sont initiateurs et camarades dans la folie de la paternité; ils adorent jusqu'aux vices de leurs fils. Mais, on peut bien l'avouer, c'est un manque de convenance. « Le père n'a qu'un parti à prendre, déclare Scherer, c'est d'ignorer ce qu'il ne peut connaître sans le réprou-
EDMOND SCHERER. i.lS
ver, ni tolérer sans connivence. Comme il ne sau" rait èlre le confiJonl des amours de son fils, le seul rôle qui lui convienne est de ne rien savoir et même de ne rien vouloir savoir (1). »
Et nous touchons au grand, à l'éternel point d'interrogation que l'amour pose devant chaque vie, cet amour « que TEglise tolère plus qu'elle ne l'approuve », comme le comprit courageusement Scherer, qui osait même déclarer « qu'une femme pouvait se donner avec orgueil et bonheur», et cela malgré tout. Car l'amour est bien comme il l'a dit : « le triomphe de l'àme, c'est le point où la vie purement naturelle se transforme en s'exaltant, où l'appétit devient tendresse, où le sang devient esprit, où la chair devient âme (2) ». Mais il ne faudrait point croire, à la banalité des propos d'amour, que ce sentiment soit fréquent. Chez beaucoup, l'amour est comme une rhétorique aussi déprimanle, aussi atrophiante pour le cœur que les règles de Le Batteux pour le talent, et je parle non seulement de ceux qui caricaturent à perte de vue le platonisme, mais surtout de tous ces diseurs de madrigaux, de verselets et de vireleis. Oh! qu'il est banal leur amour, même celui des Musset, même celui des Hugo : il a traîné un peu partout, il est plus mort qu'une rhétorique... Des mots, toujours des mots, rien qui fasse sangloter l'ànie de désespoir. Tandis que l'amour vrai est un merveilleux éveilleur d'âuie : de
i. Eludes sur la lilléralure contemporaine, torae IV, r> 333. 2. Idem., p. 333.
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la vierge endormie dans la neige, il créera la femme vibrante, et si celui qui sent vivre son cœur est poète, il écrira pour elle, la trop aimée : La Vita nuova, Vlnlermezzo, la Maison de vie. Illusion, duperie, reprend la philosophie et, au fond, elle doit dire vrai. Pourtant, l'amour n'esl-il pas d'excellence, l'oubli de soi-même? et ce but n'est-il pas le seul enviable? Si le mal de vivre a fait trêve un moment, est-ce trop le payer que d'avoir été dupe et de se l'avouer?
Scherer en vint à déclarer « que l'art de vivre était de se faire une raison, de souscrire aux cornpromis et de se prêter aux fictions » . Tout lui apparaissait dans sa mensongère et pérennelle vanité. « Des règles, il ne peut en avoir, disait déjà La Rochefoucauld, que si le tempérament est d'accord.» Une à une, les croyances s'effaçaient de son âme, la vie découvrait, sous ses métamorphoses, sa dupante illusion. Les doctrines hurlaient leurs contradictions et leurs mensonges. Tous les voiles étaient déchirés, toutes les doctrines comprises et jugées, toutes les passions causalement expliquées et ainsi, une conclusion, une seule, se présentait : le scepticisme.