LE SCEPTICISME
D'analyse en analyse, Scherer tendait à la librepensée. Du credo de sa vie, il ne restait rien : e On
EDMOND se II khi; H. -î\\7
débute dans la jeunesse, disait-il, par les dogmes immuables, les règles fixes, les vérités universelles; puis, viennent le contact de la vie, l'étude de l'histoire, Vhabitude de Vanahjse et peu s'en faut qu'on ne finisse, comme Benjamin Constant, par s'imaginer qu'aucune proposition n'est vraie, si l'on n'y fait entrer son contraire. » Mais, comme l'analyse de Schorer, se base toujours sur Tobservation scientifique du fait, il devait éviter toutes les ordinaires causes d'erreur et conclure au scepticisme final.
Car, on ne l'a point assez remarqué, le pessimisme provient d'une insuffisance d'analyse. Observateurs, nous assistons à la banqueroute des jours de vie; nous comprenons le mensonge, l'éternel mensonge de lout, a mais si nous regrettons, si nous nous lamentons, disait fort bien Scherer, c'est en vertu d'une conception enfantine et parce qu'il nous plaît d'imaginer que les choses auraient pu se passer différemment. » Et c'est aussi parce (jue nous nous illusionnons sur notre personnalité qui n'est point centre de sphère, mais infinitésimal atome de cercle. Tous les grands désespérés ont commis cette double faute d'analyse, qui se résume en un reproche à la nature d'être ce quelle est, non point pareille à leurs rêveries. L'observation a vu juste : la vie est souvent a ce cauchemar entre deux néants », dont parlaient les de Concourt; l'analyse a dévié : la cause de notre infélicilé n'est point dans la menteuse injustice d'une nature qui ne nous avait rien promis. Léopardi, le doux rêveur de Ilecanati, celui que
Musset appelait détestablement, « sombre amant de la mort», s'écriait dans l'amertume : «Je sais que la nature est sourde, qu'elle ignore la pitié, qu'elle n'a cure du bien-être. » Et Lamartine, ce primitif de la poésie, n'a-t-il point reproché à la yie d'être trop vite vécue en les heures de joie?
Temps jaloux, se peut-il que les moments d'ivresse S'envolent loin de nous de la même vitesse, Que les jours de malheur ?
Et Flaubert encore, ne faisait-il point penser au Frédjric Moreau de VEdiication sentimentale, que « le bonheur pi^omis par l'excellence de son âme tardait bien à venir? » Illusion ancienne comme l'âme humaine, produite par la prédominance de l'observation sur l'analyse. La nature n'est ni injuste, ni sourde, ni menteuse, elle nous ignore : l'homme n'est rien pour elle, puisque l'homme lui-même n'en est qu'une imperceptible partie.
Que l'analyse l'emporte, que l'observation faiblisse, nous avons le stoïcisme et la tristesse agenouillée ou blaspliémaote des grands croyants. Lorsque Alfred de Vigny, cette âme superbe en un siècle malade, disait :
Vous ne recevrez pas un cri d'amour de moi.
Lorsqu'il chantait « cette mort sans parler, » semblable à celle un Loup; lorsque saint Paul exhortait l'homme à crucifier la chair et les convoitises pour être à Dieu, ils oubliaient la nature humaine immensément lâche qui, si parfois le dégoût d'elle-
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même la tourmente, retourne toujours à son vomissement, comme le chien des Psaumes, et n'a point le courage de taire sa désolation. L'âme du poète comme l'àme de l'apôtre vivaient en pleine abslrac-^ tion. Théoriquement, ils pouvaient dire vrai, mais ils fermaient leurs yeux éblouis d'au delà aux dégoûtantes vulgarités de la vie, avec lesquelles il faut pourtant compter.
L'analyse harmonisée à l'observation produit le scepticisme qui parut à Edmond Schereret qui paraît bien le dernier mot de tout. Cette constante et progressive évolution me semble le normal épanouissement dune âme douée de pénétrantes facultés analytiques — et sincère jusqu'à l'abjuration, qui a perdu la foi irraisonnée de sa jeunesse, la foi intelligente de sa virilité et jusqu'à ses préoccupations moralisantes de censeur pour aboutir à cette « philosophie suprême qui n'est ni optimiste, ni pessimiste, mais contemplative et résignée», qui devait lui apprendre « rétranre joie du désabusement ». Il a parcouru l'échelle des analyses et le champ de l'observation lui est familier; il a compris, avons-nous dit, l'antinomie de la nature et de la morale chrétienne. En vérité, il est un de ceux qui ont le mieux et le plus pratiqué l'universelle compréhension des idées. Sévère pour ceux qui s'avancent dans lultra-phénoménal, Victor Cousin l'exaspère : il taxe sa philosophie « de balançoire ». Il ne reconnaît plus que ce que son entendement peut directement percevoir: « Pour moi, dit-il, la vie lîcvisle pas, il n'tj a que
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des êtres civanîs. » Déclaration significative, puis que généraliser en une loi des observations de nombre illimité ne lui paraît plus même scientifique. Uohservation lui montre des faits dont ['analyse lui découvre les causes, c'est-à-dire lui donne explication. C'est ce travail psychique que je voudrais définir en étudiant l'agnosticisme de Scherer qui nous montrera combien son analyse est scientifique, et nous verrons combien son observation est objective en l'interrogeant sur le patriotisme et sur les ridicules des croyants ; points sur lesquels il devait, plus que nul autre, regarder avec ces lunettes dont parle Tôplîer, que l'éducation nous met sur le nez pour toute la vie.
Désigner la philosophie positiviste du nom d'agnosticisme, c'est me servir d'une terminologie anglaise, quoique Auguste Comte et Emile Littré en France, l'aient professée avec éclat et que ce so'.t le kœnigsbergeois Kant qui en soit le véritable père, lorsque dans sa Critique de la raison pure, il refusait à l'esprit de pouvoir affirmer ou déterminer quelque chose en dehors des limites de l'expérience à la manière de Hume et de Locke. Mais admettant les éléments purs ou a priori, il ne les admet que servant à rendre l'expérience possible. La principale force de celte philosophie est d'éliminer ces questions qui ont si fort préoccupé nos aïeux et qui, « en vertu de leur nature même, dit Scherer, ne sont pas susceptibles de solution ». Comme exemple, à propos de VAbsola et de Vlnfini, Scherer a souvent
répété un raisonnement que je tiens à reproduire ici sous sa forme la plus aclievée, parce qu'il prouvera l'acuité de son analyse (1) :
« L'Absolu désigne ce qui a son commencement, sa fin, sa cause en soi-même, ce qui ne dépend de rien d'autre, ce qui est sans condition. Or, cette définition nous montre assez que la notion de l'absolu est purement négative; nous y arrivons en pensant successivement aux conditions des choses relatives et en les éliminant les unes après les .mtres ; mais quand nous sommes arrivés au bout de celte opération, il ne nous reste plus qu'une abstraction vide, moins que cela, un mot sans signification. L'absolu n'est autre chose que le néant conçu comme un être. »
« Il en est de même de l'infini. Comment pensonsnous l'infini ? En supprimant les limites, en supposant la faculté d'ajouter toujours un chifi're, au chiffre acquis; une grandeur, à la grandeur obtenue. Mais ce n'est là que l'indéfini et l'infini, en eflet, n'est pas autre chose qu'un terme contradictoire au moyen duquel nous transportons cette notion toute abstraite et négative de l'infini en une affirmation, en une substance, en un être. »
Certes, et quelles que soient les réponses qu'on puisse opposer, voilà une page d'une étonnante profondeur d'analyse. Nombreux infiniment dans l'œuvre de ce penseur qui osait penser pour son
I. Voir: E/urfes sur la lilléralurr contemporaine, tome IV, p. 3S8; tome V, p. 310 et 314; tome YHI, p. 13, etc.
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compte, de tels passages nous montrerons encore que Scherer qualifiait de ruse la mélhode apologétique (1), que l3 témoignage humain n'était, pour lui, qu'une illusion (2) et que l'idéal lui |)araissait une chimère (3). Inulililé d'exemples plus nombreux. N'avons-nous pas vu la vigoureuse sincérilé de celte analyse ?
Comprendre, comme Scherer, la brute humaine prouve une observation sagnce et objective; mais découvrir la fulie du patriolisme et le ridicule de la foi révèle un esprit singulièrement sceptique et désabusé, puisque alors sa dignité d'homme et d'ancien fidèle se trouvait pour dire compromise et que ces révélations sont presque de ces vérités soupçonnées de tous mais religieusement lues par un de ces accords habituels à notre immense lâcheté de pensée : « Il se peut, écrivait-il, que le patriolisme soit un charme pour beaucoup de gens; quant à moi, j'en suis péniblement affeclé, je l'avoue, comme d'un manque d'élJvation et de grandeur ». C'est le tondu Calibaiide^l. Renan. L'illumination du palais éclaire la nuit des jardins et là, sur ce perron décoré de slalues — noires dans la lumière, des seigneurs discutent en babils de velours coupés et doublés de toiles d'or avec des écharpes constellées de roses de diamant et des toques empluuiachées. Et, c'est dans le va et vient des masques, dans le ruissellement des
1. Eludes sur la littêralure conleiuporaine, tome IV, p. 183.