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Laiseries du Lundi, tome VU

l'œuvre de Grimm et c'est grand dommage, car elle est pleine de passages charmants. Pour exemple, écoulez ce qu'il dit des Français : « Ce peuple est gentil, j'aime son esprit qui est léger et ses mœurs qui sont douces et j'en veux faire mon peuple. » — ou ce passage d'un billet à l'amie de toute sa vie, à Madame d'Epinay : « Ma chère amie, la nature agit lentement et imperceptiblement : elle vous a donné de beaux yeux, servez- vous-en... » Au point de vue philosophique, on trouvera dans l'œuvre de Griram exprimés ou suggérés la plupart des principes ou des vérités reconnus comme tels par la critique moderne : — la concordance de l'œuvre d'art et du milieu de M. Taine, Grimm la devine à savoir que la sanglante et passionnée tragédie anglaise convenait à la société du temps, comme les analytiques et décentes pièces de Racine à la cour de Louis XIV, — ou bien l'histoire anecdotique, l'histoire de mœurs, avant les de Goncourt, Grimm reconnaît son excellence, écrivant : « C'est beaucoup de connaître les lois, les coutumes, les religions, mais on juge bien mieux de la manière de penser, de sentir par l'esprit du théâtre, par le goût des romans, par le ton des sociétés, par les petits contes, par les bons mots. » — Ou bien encore l'aristocratie de l'art, l'inutilité et le péril de le divulguer à tous, celte pensée que M. Morice exprimait hier, dans un livre dont la singularité ne va pas sans un peu d'extravagance: la Littérature de tout à l'heure, Grimm en jugeait ainsi dés le dix-huitième siècle. Enfin, il

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fut sceptique et j'ai envie de dire il eut l'esprit d'être sceplique. S'il y avait un poète, un artiste dans Diderot, il y avait aussi un professeur et cela ne laisse pas que d'être à la longue, un peu fatigant — chez Grimni, il n'y a qu'un homme d'esprit presque sans préjugés, presque sans illusions. Chroniqueur, penseur, homme du monde, érudit, fantaisiste, philosophe, Griram eut l'unique bonheur de raconter vingt années la littérature et les mœurs de France à ce que l'Europe renfermait de princes et de princesses par l'esprit et par la race (1). 11 eut surtout le bonheur plus unique encore de plaire à ce public d'intelligence et d'aristocratie par la changeante variété de ses conversations, par l'excellent ton de son dire, dégagé des admirations convenues et des préjugés inutiles. N'est-c > pas lui qui écrit : « M. deBulfon m'a toujours étonné par l'intime con- « viction qu'il paraît avoir de la certitude de sa « théorie de la terre. Si elle était du petit nombre « de ces vérités évidentes sur lesquelles il ne saurait « y avoir deux opinions, il ne pourrait en parler « avec plus de confiance » — et Rousseau, lui cause le même étonnement. Mais enfin, pense-t-il, cette

1. Parlant de la Correspondance LiUéraire, Scherer dit {Mclchior Griijim, p. 9-2 :

«La duchesse de Sa.xe-Gotha et la landgrave de Hesse la « reçurent dès 1734; la reiae de Suède, dès 1730 et l'impératrice « de Russie en 1763. [.a liste s'éteudit peu à peu ; on y vit ficu- « rer succe-siveuieut Staaislas Auguste, le margrave d'Anspach, « le duc de Saxe-Weimar, la princesse de Nassau-Saarbruîh, le « grand duc de Toscane, enfin le grand Frédéric. »

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confiance leur est peut-être nécessaire pour donner lant de persuasion et d'éloquence à leurs écrits, car n'est-ce pas? « le modeste et humble sceptique est presque toujours en silence. »

Ces quelques lignes sont bien insuffisantes, il faudrait tout un volume. Au point de vue biographique, historique le travail a été fait par Edmond Scherer définitivement, avec cette probité scientifique qui caractérise les œuvres du grand critique. — Au point de vue psychologique, philosophique, il reste à écrire. Pour nous, bornés à ces quelques notes résumons-nous en répétant ce que Byron dit de Grimm dans son Mémorandum, à date de Ravenne : « Somme loute, c'est un grand homme dans son ffenre. »

Quoique Garo, d'Aurevilly et, plus récemment, M. Bourget aient déclaré que la critique littéraire îî'était qu'une institution finie sans influences discernables, il faut avouer qu'elle reste singulièrement vivante, singulièrement active. Or, ce fait seul indique qu'elle rencontre des sympathies et qu'elle a conservé, partiellement du moins, son influence d'anîan. Seulement, à de légers indices, il est croyable que les artistes novateurs et jeunes l'écoutent peu, la discutent moins encore, tandis que le grand public lettré lui concède volontiers sa faveur aujourd'hui, comme naguère, comme jadis.

LA ORITIOUK LlTTKU.VinK. 35

D'abord, la Reime des Beat. Mondes principal organe de la bourgeoisie instruite — comme on sait

— n'en connaît pas d'autre : ce sont les copieuses études de M. Montégut si riches de science et de pensée, les travaux de M. Gherbuliez enchanteurs de scepticisme et d'esprit, les doctoraux et intéressants articles de M. Brunetière; puis les pages instructives et diversement recommandables de M. Emile Faguet, Arvède Barine, Blaze de Bury, etc. — La Revue Bleue, les Débats, le Temps, la Revue des Familles, le Livre ne publient presque que des articles écrits selon cette méthode. Cependant, d'entre ces très nombreux critiques, il est permis de distinguer ceux qui dogmatisent et ne s'en défendent point, comme Désiré Msard, Louis Ulbach, MM. Francisque Sarcey, Emmanuel des Essarts, Henry Houssaye, Jules Levallois, Maxime Gaucher et ceux qui savent rendre leurs travaux fantaisistes, spirituels, poétiques, charmants, comme Paul de Saint-Victor, Lamartine, MM. Jules Lemaitre, André Theuriet, Anatole France, J.-J. Weiss, L. Ratisbonne, Catulle Mendès, de Banville. Ceux-là sont des disciples authentiques de Boileau et ceux-ci dépendent surtout de Sainte-Beuve

— c'est-à-dire que, sans avoir tout-à-fait oublié VArt Poétique, ils sont devenus sceptiques et ont appris l'indulgence. C'est encore d'après cette méthode, que M. Mariéton étudie la littérature provençale, M. Marchand, les poètes modernes de l'Autriche, Madame Bentzon, les romanciers contemporains d'Amérique et d'Angleterre, M. Savine, la

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littérature espagnole, M. Rod, la littérature italienne, M. Dupuy, la littérature russe, M. Darmesteter, les littératures exotiques. Enfin, la critique d'une si impertinente intolérance de M. Zola, de ses disciples Louis Desprez, MM. Henri Céard, Paul Alexis, K.-J. Huysmans — celle de M. Paul Verlaine ou de M. Théodor de Wyzewa — la critique musicale de M. Saint-Saëens à M. Remacle — la critique d'art de M. Lafenestre à M. Fouquier n'en utilisent pas d'autre, mais ici le code varie de plus en plus. Il n'est point à prévoir que, de longtemps encore, cette critique doive cesser « faute de combattants. » Parmi les recrues nouvelles ou en passe de l'être, on peut remarquer déjà les travaux de MM. La Forte Randi, de Larivière, Guigou, Loliée, Melvil en France — de MM. Bachelin, Droz, Ritter, Warnery, Duchosal en Suisse et beaucoup d'autres souvent fort distingués que nous n'avons point loisir de citer. Ses organes sont encore la Revue de Paris et de Saint-Pétershoiirg, le Monde Poélique, etc.

Omettant la critique naturaliste « qui met une grossièreté de manœuvre à clamer des théories ridicules » , ainsi que l'a excellemment dit Emile lîennequin, nous nous bornerons à étudier la critique littéraire en deux de ses représentants les plus jeunes, les plus en vue et les plus dignes de l'être : MM. Ferdinand Brunetière et Jules Lemailre. — M. Brunetière de h Revue des Deux-Mondes représentant la grande critique dogmatique et érudite nous apparaîtra comme un des purs et derniers

LA CRITIQUR MTTKHAIUK. 37

eprésentants de la Tradition latine. — M. Lemaitre

es Débats, de la Revue Bleue, descendant direct de

ainte-Beuve, esprit affiné par le scepticisme, nous

lermettra de caractériser les biens vagues tendances

u Néo-Hellénisme contemporain. El c'est ainsi

ue nous pourrons recueillir des paroles typiques

ur le Pessimisme, sur l'Amour, sur la femme

noderne. 11 me reste à excuser une assez longue et,

^n apparence, assez inutile digression sur le per-

onnage littéraire de Don Juan. Pour ceux qui en

ugeraient ainsi, je les prie de n'y trouver qu'une

►lanche lithographique destinée à égayer l'aridité

e ces analyses.

Voulez, près île Saint- Valéry-eu-Caux, août 1889.

M. FERDINAND BROETIÈRE ^D

KTlDi; ANALYTIQUE.

De fait, M. Brunetiére n'est ni le doctrinaire condamnant la littérature contemporaine que disent ses ennemis, ni le grand critique dont les amis ou plutôt les admirateurs, vantent Térudition et la. fécondité de pensée.

Il esl une justice à reconnaître que, malgré ses apparences contradictoires, malgré quelques brutalités d'expression, M. Brunetiére a peut-être jugé la littérature contemporaine moins sévèrement que d'autres, que M. Lemaitre par exemple. Car si l'on s'amuse à interpréter jusqu'au bout la pensée de M. Brunetiére etcelle de M. Lemaitre, à comprendre ce qu'ils semblent vouloir dire, on découvrira que celui-ci, maigre son dilettantisme aimable, s'est permis d'étranges libertés envers une littérature qu'il prétendait admirer si fort, tandis qu'au milieu des épigrammes à laBoileau, les jugements de celui-

1. Cette étude a été courounée par l'Uuiversilé de Geuéve, 6 jaavier ISSi (concours Heutsch) — Elle a paru dans la R'vue Internaliunale de Rome du 1^' juillet 1888.

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là pourraient bien, par comparaison, paraître impartiaux, sensés et souvent même bienveillants. La différence de ces deux critiques est donc surtout une différence de ton. L'un a des paroles de causerie spirituelle et insinuante, l'autre de longues périodes professorales et savamment dénigrantes.

Mais M. Brunetière qui a beaucoup d'esprit et qui penserait volontiers qu'un bon mot vaut une explication, s'est permis trop d'épigrammes — surtout dans ses premiers écrits — pour que sa critique eût tout son effet auprès de ceux et des admirateurs de ceux qu'il malmenait. Il débuta par un éreintement du théâtre de Labiche. En ces années déjà lointaines on en était venu à considérer Labiche comme le successeur de Molière, on trouvait de l'observation, de la psychologie, de la morale et beaucoup d'autres choses, dans le Voyage de M. Perrichon. En un article qui avait le ton sarcastique du pamphlet, il remit à sa vraie place qui est honorable mais humble, l'auteur de la CagnoUe. Et M. Brunetière devint connu, presque d'un jour à Tautre; mais sa jeune réputation était une réputation de pamphlétaire. 11 devait donc le rester et il le resta quelques années. Il y a, en effet, dans ses premiers articles, bien des plaisanteries, bien des impertinences, bien des ironies, et je ne prétendrais pas qu'elles soient toujours de bon ton. Mais, au fond, il n'était pas et il n'est pas si ennemi de notre littérature qu'on le prétend. Par exemple, il a toujours appelé Madame Bovary « un chef-d'œuvre -> en admirant fort le

M. FKRDINANI) lUl UNI: TIE R F. . 41

Style de Flauberl. « Vous ne trouverez pas, disait-il, « dans la littérature contemporaine, beaucoup de « pages d'une substance plus forte ou d'un éclat plus « solide ou d'une beauté plus classique (1). » Ailleurs, il dit que l'Assommoir « tient, en dépit « de tout, une place à part dans l'œuvre de M. Zola, « parce que, ayant voulu peindre la dégradation et « l'abrutissement final de l'ivresse, M. Zola, pour « une fois, a trouvé le vrai milieu dans lequel devait « se mouvoir son drame. L'ivresse, partout ailleurs, • est un malheur privé, ce n'est que dans le « monde de l'Assommoir qu'elle devient un danger « social (2). » Et c'est M. Brunelière et pas M. Paul Alexis qui trouve que « M. Zola est un écrivain « consciencieux, qui produit peu, ce dont on ne « saurait trop le louer, qui conduit habilement une « intrigue, qui sait poser et suivre un caractère, qui « doit dépenser à ses tableaux une peine infinie d'ob- « sorvation, qui possède enfin des qualités d'inven- « tion (3). »

N'est-ce pas M. Brunetiére encore qui déclare que la part de M. K.-J. Huysmans « ne laisse pas d'être assez belle» et que «saufquelfiues pages qui semblent « une gageure et qui s'étalent sans vergogne en trois « ou quatre endroits, i'ne Vie de M. Guy de Maupas- « sanl serait presque une œuvre remarquable (i). »

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