‹ Les Évolutions de la critique françaiseChapitre 89 sur 129 · Skakespeare, Comme il vous plaira, acte II, scène II · texte numérisé non relu

Skakespeare, Comme il vous plaira, acte II, scène II

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corps, d'Hélène Ghazei cette âme presque divine qui se perd par amour.

11 suffît de parcourir fîowran/ et Pécuchet ou Germiual pour comprendre que cotte ciiarité n'a guère été saisie de l'âme française. Il faut entendre Flaubert crier la haine du bourgeois et railler les maniaqueries des deux copistes ou M. Zola décrire les brutalités du mâle et les ruses de la femelle. Ce dédain dans lequel ils tiennent l'humanité pourrait presque se dénommer haine. L'un et l'autre point d'observation se pouvant soutenir, il me reste à défnontrer qu'étant donnée l'âme de M. Bouget, sa conclusion est logique.

Établissons, d'abord, ce postulat qu'il se place en dehors du dogme chrétien. Alors, pour plaindre, il est nécessaire d'aimer et d'aimer infiniment ceux dont on voudrait alléger les misères, essuyer les larmes. Or, c'est qu'il paraît bien que ces misères, que ces larmes sont imméritées et l'on saisit la part d'illusion de cet altruisme basé sur un impossible et magnifique rêve d'amour. Car ainsi l'homme serait créé pour une existence qu'il ne peut avoir et celle qu'il vit n'est point digne de lui. Nous avons remarqué une tendance au romanesque chez M. Bourget. N'a-t-il pas chanté « les grands amants qui aimaient leurs maîtresses d'un amour vrai qu'en France la raison a tué? » — « Il n'est point mort, dit-il encore, l'espoir d^aimer et d'être aimé » C^est ainsi qu'il croit aux extases platoniciennes; d'ailleurs, n'a-t-il pointdébulé parun volume de Poésies?

Or, selon la juste définition de Goëlhe : « la poésie est la délivrance de la pensée, » — preuve nouvelle que M. Bourget spécule volontiers dans l'azur des rêves. Nous verrons qu'il néglige l'observation dans ses romans ; il semble, pour l'heure, qu'il la^ néglige, quelquefois aussi, dans la genèse de se? théories.

L'HAMLÉTISME de m. PAUI. nOUUGET. — SES CAUSES.

« Hamlet, dit M. Monti'gut, c'est une date, c'est celle d'une nouvelle ère de l'histoire humaine, de la plus récente, de la dernière peut-être. » 11 n'est donc point surprenant que M. Bourget, qui incarne Tàme moderne, incarne aussi celui qui, la nuit tombée, errait dans le cimetière d'Elseneur en pensant à la mort : « mourir — dormir — dormir ou peut-ête rêver? » Et ce drame où Shakespeare a mis l'essence de son génie, qu'il a écrit deux fois, qu'il a médité vingt années et qui résume tout ce que Télude des hommes lui avait révélé sur la Psyché humaine, M. l'ourget en a senti l'irrésistible attirance au point qu'il l'a récrit à nouveau — peut-être par une de ces inconsciences qui faisaient peindre la Vierge sous les traits de l'aimée, à ces grands artistes de la Renaissance qui étaient aussi de grands amants. Qu'est-ce, en effet, qu'André Cornélis obsessionnépar l'idée de vengeance, sinon VHamlet d'un siècle

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sans grandeur et sans poésie ? C'est pourquoi cet Hamiet a vécu sans Ophélie, car où sont-elles les douces âmes qui se meurent, parce que « le parfum des paroles est perdu? » Nous l'avons tous rencontré cet Hamiet moderne, il ne dit pas sa désolation aux infinis des grèves; il n'a ni les longs cheveux de René, ni les boites molles d'Oswald ; il n'a même plus la force d'un suicide à la Werther... Non, il s'habille à l'anglaise, portant monocle et souliers pointus; nous l'avons entendu, sceptique et blasé, devant le marbre d'une table de brasserie ou dans rétouffement de quelque corvée mondaine. Et il ne nous a point paru que cet élégant — une rose à la boutonnière — que ce diseur de madrigal fût malade de ce que Chateaubriand appelait si emphatiquement le mal du siècle. Pourtant, lorsque le masque posé, il décrispe sa bouche et son cœur, lorsqu'il raconte ce qu^il a vu, ce qu'il a senti — savez-vous ce qu'il écrit? C'esUe Journal intime d'Amiel, c'est la Course à la Mort de M. Rod, c'est Madame Brcssîiire de M. Bourget. Il est trop intelligent pour croire même en Schopenhauer. « Il sait que le pessimisme, en tant que théorie générale de l'univers, ne saurait avoir une valeur plus définitive que l'ofitimisme, » seulement, il a connu trop vite « l'irrémédiable détresse », la vanité de tout et s'il ne promène pas son désenchantement dans des décors de rêve, c'est par lassitude, par scepticisme et parce qu'il se dit toujours: «A quoi bon? » Mais pourquoi déclare-t-il avec M. Bourget « que le malheur veut

que le pessimisme ait presque toujours raison? » Il est donc injuste de voir en M. Bourgel un pessimiste complet. Le pessimisme absolu interdit toute volition ; dans ce siècle, un surtout l'a pratiqué — le maître Alfred de Vigny. Son désespoir a des flamboiements de fournaise et des ouragans de tempête; mais l'Hamlétisme de M. Bourget est plus humain, c'est la vie avec ses heures fleuries dans sa tristesse monotone. On se souvient de la scène où Hamlet, assis aux genoux d"Ophélia, joue avec son éventail. M. Bourget balance parfois aussi l'éventail de sa fantaisie :

Ce soir là, nous étions quatre bons camarades. Nous riions, nous causions mais à tort, à travers. Sur la table, luisait un flacon d'eau-de vie. Vrai Dieu, la belle fête et quelle joie intime !

Mais ces accès de gaité sont rares, le spectre revient toujours, et l'un comme l'autre, ne peuvent croire au bonheur ; ils ne peuvent même l'imaginer. « Nous ne sommes point le pompon du chapeau de la fortune », disait Hamlet et les scènes de bonheur de Cruelle Enigme sont bien significatives. Je sais peu de récit plus triste que celui du rendez-vous de Folkestone. « Vers le milieu de la nuit, le jeune homme s'éveilla, dit M. Bourget, il trouva que les joues de sa maîtresse étaient inondées de pleurs ». Ah ! ces larmes, elles mouillent toutes les pages de M. Bourget, c'est la tache de sang queLady Macbelh se lamentait de ne pouvoir elïacer, c'est la pensée qui toujours déchirait le cerveau d'Hamlet.

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Selon Goclhe qui, dans Wilhelm Meister,di analysé l'àrae d'Hamlet, la révélation de ce caractère est dans l'alliance d'un scepticisme absolu et d'un fatalisme aveugle. Il doute de tout, le pauvre prince de Danemarck, de la vérité des paroles du fantôme — « Tesprit que j'ai vu peut être le diable » dit-il. Mais que sont ces hésitations matérielles comparées aux hésitations morales qui toujours lui pèsent sur lame? Le scepticisme de M. Bourget n'est pas moins absolu. Il a si peur d'emprisonner sa pensée dans une doctrine qu'il a choisi le dilettantisme. Ce sera d'ailleurs, notre conclusion.

Dans la grande salle aux ogives ajourées, lorsque Hamiet blessé, par la rapière empoisonnée de Laërte, tombe au milieu des cadavres de la reine Gertrude et du meurtrier Claudius, s'adressant aux seigneurs cham.arrés d'or, il dit, de ses lèvres défaillantes : « Vous qui êtes pâles et tremblants devant cette fataliléî » Il l'a vue sa vie avec l'épouvantement du devoir, comme une fatalité maudite. Et, M. Bourget l'a vue ainsi. Écoutez : « Folles prières ! Est-ce qu'il y a un Dieu, un bien, un mal, une justice ? Rien, rien, rien, il n'y a qu'une destinée impitoyable qui pèse sur la race humaine, inique, absurde, distribuant au hasard la douleur et la joie (1)». De plus, la méthode critique de M. Taine, qui est celle de M. Bourget, faisant de l'homme un produit de l'hérédité et du milieu, écarte en le résolvant le pro-

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