‹ Les Évolutions de la critique françaiseChapitre 93 sur 129 · Cruelle riuguie · texte numérisé non relu

Cruelle riuguie

M. l'Ai I. i{oi iu;r.T. aoi

l'réent tout un monde, et ce monde, sorti de leur cerveau, vit d'un vie qui lui est propre — ces esprils- Jà ont la puissance du génie ; mais il en est d'autres parmi hîsquels George Sand, M. Bourget surtout, qui toujours décrivent les joies ou les tristesses qu'ils ont vécues. Leurs romans, que Barbey d'Aurevilly appelle si injustement les « mémoires de la fatuité » séduisent les délicats, ceux que la vie de l'âme intéresse seule et que laisse froids la vulgarité des événements. Or, comment M. Bourget s'est-R compris? Comme une dualité composée de mysticisme et de sensualité. En examinant les grands personnages de ses romans, ils se réduisent à deux types : d'abord, l'homme spirituel « frappant jusqu'au fantastique » , d'un blond cendré avec un visage pâli où des yeux tristes « s'ouvrent rêveusement »; ses mains « ont la finesse de celles d'une femme » ; il est mince, saigné aux quatre veines, il fait penser aux portraits de Van Dyck et tout, dans l'extrême délicatesse de son être, trahit raffinement d'une race épuisée. Il est timide, presque chaste et si brisé des cahots de la vie qu'il sent — comme dit M. Verlaine — « pleurer son sang sous ses tempes pâles » . C'est Richard Wadham, Elie Laurence, Hubert de Liauran, Alfred Chazel, René de Vincy. — Tous, ils peignent bien l'idéal de M. Bourget, ce qu'il aurait rêvé d'être — une élégance suprême dans un suprême faiblesse.

Puis, l'homme matériel « sanguin et musclé », cheveux en brosse, barbe en pointe, avec un visage

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OÙ le sang court à fleur de peau, des yeux brûlants, des lèvres rouges; il est grand, il est fort, il rappelle la physionomie d'Henri IV. C'est Taraval, Gérard Lairesse, La Croix-Firrnin, M. de Querne et tous aussi, ils représentent le rêve des heures mauvaises de M. Bourgel : « Celui-là vit du moins, songe-t-il avec Elle Laurence. Ah ! que ne suis-je lui? » — S'il décrit les premiers avec amour, ce n'est pas d'un cœur tranquille, qu'il parle des seconds. Et l'on pressent qu'il songe trop à ces èlres qui « ont la force du plaisir ». — Tous, d'ailleurs, ont ses goûts artistiques. Richard Wadham lit de préférence Rossetti, Poë, Heine; mais Armand de Querne ne goûte plus guère qu'Adolphe et que les Affinités. Ces deux types résument donc la personnalité de M. Bourget — cette àme à la fois « mystique et sensuelle», comme il l'avoue lui-même. — Le fait d'avoir ainsi continuellement décrit son cœur prouve assez la persistance de l'analyse. — Qu'il me suffise de rappeler que M. Bourget, parlant de ceux qui n'analysent rien, s'est écrié : « race heureuse car, à elle seule, appartient la jouissance de la fleur des choses » . « Hamiet, c'est l'homme dont l'action a été gênée par la pensée », a dit M. Rod et ceci est encore vrai de M. Bourget. Dans ses romans, Balzac voulait peindre une heure de la vie humaine — sa fresque devait représenter l'humanité; M. Bourget, au contraire, veut démontrer une idée. Dans ce but, il fait choix d'un exemple et son roman est construit, comme un drame de M. Dumas, pour prouver un

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théorème. S'agit- il de montrer la faiblessse de riiomme qui sent que, selon le mot du Frédéric de VArlésicnite, « le mépris ne peut pas tuer l'amour », il écrira Cruelle Enigme, en ayant soin de conclure. Parfois, l'exemple est choisi moins heureusement. Alors, M, iiourget ne craint |)as l'invraisemblable — témoin Crime tfaïuaur où la conversion du scepticisme de M. de Querne a élé discutée et parait discutable.

Mais, mieux encore, les procédés de composition et de style, parce que ce sont des faits irraisonnés, révèlent cette predominance.de la pensée. Comparés aux fresques si minutieusement peintes de M. Daudet, les rares tableaux esquissés par M. Bourget — les rues de Paris dans Edel, le bal iMalhoure dans Crime d'Amour, etc, — paraissent vaguement rendus. Ils font songera ces aquarelles impressionistes où les contours se noient dans l'humidité des teintes fanées. De plus, l'observation en est ordinaire — c'est vu par un esprit pour qui le monde extérieur existe très peu. D'ailleurs, il ne vise jamais au grand tableau de mœurs, comme, par exemple, la Foire aux pains d'épices dans les Rois en exil. Non, « derrière « un mobilier, il aperçoit, dit-il, la main de celui « qui l'a disposé, son tempérament, sa physiono- « mie ». Tout lui devient association d'idées. S'il note que Claire recevait Elle, durant les premières semaines d'intimité, « en toilette de ville et comme prête à parlir, même lorsqu'elle devait passer la jouûée au logis », c'est qu'il y découvre une nouvelle

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preuve de l'infinie délicatesse de cette femme. Et le mobilier, le vêtement trahissant plus la main de l'homme que le paysage, il saura mieux les décrire ; mais ce qui l'intéresse vraiment, c"est la vie de 1 ame et ce peintre banal des spectacles matériels, devient d'une singulière puissance dans la reproduction d'états psychiques. Il convient d'indiquer qu'il a fait dans ses Xotes de vogages, dans Madame Bressuire, dans Mensonges surtout de visibles efforts pour décrire exactement. Il a réussi parfois, pourtant ces descriptions ont je ne sais quoi de voulu, d'imité et l'on sent bien, à les lire, qu'il excelle surtout dans ce que Garlyle appelait « la peinture spirituelle de la vie ». Décrivant avec autant de logique que Stendhal, la lente éclosion d'une idée, des analyses d'àme comme celles de Noémie Hurtel, d'André Cornélis ou de François Vernantes trahissent un merveilleux disséqueur du cerveau.

Son style montre encore cette constante préoccupation de la vie pyschique. Il joint l'épithète morale au détail matériel « c'était sur ces eaux mortes un glacis rose où se mélangeaint des lueurs d'un vert attendri s> . Ses comparaisons sont volontiers abstraites « des réveils heureux comme ^a?, espérances » , Tout détail se symbolise : « Le couple apparaissait au tournant des allées, chevauchant botte à botte... puis ils disparaissait de nouveau, vivant symbole des idées... » Les paysages se sensibilisent : « Les arbres gigantesques courbaient leurs branches nues dont la noirceur se détachait sur le ciel bleu tristement » .

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Enfin, la nature prend vie : « Vagonie de la lumière était pareille à l'agonie de la pensée ». Une certaine critique a pris M. Bourget pour un moraliste; mais le moraliste, après avoir décrit le mal, indique le remède — témoin Vinet. Parce que M. Bourget est préoccupé jusqu'à Tagonie de certains problèmes actuels, parce qu'il écrit des romans spirituels et non pas matériels, point n^est besoin de l'appeler moraliste, puisque je cherche en vain les solutions qu'il a données à toutes les cruelles énigmes de cette vie.

A ceux qui, au terme de cet essai d'explication causale de i'Hamlétisme, demanderaient une conclusion, M. Bourget répond : « j'avoue humblement que, de conclusion positive, je n'en saurais donner aucune (1) B ou plutôt, comme il l'a dit encore, aux angoissantes questions de la vie, « je jette tantôt une réponse de douleur, tantôt une réponse de foi et d'espérance » . C'est ce que nous montrera une vue rapide de ses principales œuvres.

Les Essais de Psychologie dont je n'ai point dit la rare valeur se terminent par une série d'interrogations vaines, contradictoires, « adéquates » dirait Spinoza, exprimant un doute plein de recherche anxieuse et d'angoisse éperdue. Dans les Aveux et, plus encore, dans la Vie inquiète, quelques pièces traduisent le Bouddhisme de iM. Leconte de Lisle — cette hautaine glorification de la Mort, de la « Divine

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