‹ Les Évolutions de la critique françaiseChapitre 95 sur 129 · LE COSMOPOLITISME · texte numérisé non relu

LE COSMOPOLITISME

Je l'ai entendue raconter que son père était russe, sa mère anglaise et qu'elle était resiée à Vienne toute sa jeunesse. Plus rarement, elle parlait encore de quelques parents qu'elle avait là-bas, à Odessa, et d'une sœur mariée quelque part, en Belgique, qui lui écrivait bien deux fois l'an — mais je n'ai jamais su par quel mystérieux concours de circonstances, elle avait échoué solitaire, dans cet hôtel, à Montreuxoù jela rencontrai un de ces derniers printemps. Elle n'y resta guère, d'ailleurs: sitôt juillet venu, elle partit pour l'Engadine, selon son mode de vie qui la faisait émigrer de saison en saison, des Alpes en Angleterre et d'Italie en Suisse Vaudoise.

Elle pariait plusieurs langues et disait avoir lu dans l'original, aux temps où la littérature l'intéressait encore: Lermontoff, Shelley, Lenau, Léopardi et Baudelaire — mais le plus souvent, elle achevait en italien, la phrase commencée en français, toujours dite avec un curieux accent où l'on reconnaissait les sons gutturaux de l'Allemand et les séduisants grasseyements du Russe — comme si son existence de voyages eût mis de l'incohérence dans son esprit; à moins que, peut-être, la fatigue dont elle se plaignait éternellement lui enlevât jusqu'à la

force de se servir d'un seul idiome. Et d'ailleurs, de toutes ces langues qu'elle parlait, aucune n'était sa langue, elle les avait toutes apprises et aucune ne disait l'au-delà triste de ses pensées. Car je crois, en effet, qu'il n'en est pas qui puisse traduire celte âme où s'était reflétée la tristesse de tant de paysages et les pleurs de tant de yeux.

Au temps où je la connus — elle ne s'intéressait plus guère à la vie. Depuis longtemps, elle avait cessé de lire : «La science ne m'intéresse pas, disaitelle très simplement; je ne suis pas curieuse de l'âme des autres. Or, ce que je sens, certains poètes ont essayé de le dire, mais dans leurs œuvres, il y a trop de mots, trop de colifichets et, sous cette rhétorique, les sentiments les plus tristes deviennent grotesques ou exagérés. » Il y avait bien peu de livres qu'elle ouvrît encore. De ce nombre pourtant, les Dialogues de Platon qu'elle lisait dans l'original, car elle était fort instruite — ce qui naturellement lui avait enlevé la foi. Elle se croyait libre-penseuse et ne pratiquait plus — ce qui est toujours un manque d'aristocratie. Je me souviens qu'elle attaqua toute une soirée, d'une vivacité qui lui était rare, avec des arguments tirés de cette Vie de Jésus de Strauss, qu'elle avait jadis étudiée — un jeune pasteur protestant frais émoulu de son séminaire. Elle avait trente-cinq ans, peutêtre plus, et savait bien qu'elle était morte pour la vie du cœur. Jamais, elle ne cherchait à plaire, à intriguer, à papoter... Elle semblait bien, comme

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elle le disait, fatiguée. Oli, oui, fatiguée, d'avoir vu trop de paysages, d'avoir parlé trop de langues, d'avoir vécu dans trop de pays — et peut-être, qui sait? d'avoir aussi trop aimé.

Seule, la musique ne la lassait jamais, non point les spectacles d'opéra ou les virtuosités de concert (jui, pour être compris, exigent de l'attention, mais l'orchestre avec ses sonorités grandioses et ses harmonies continues où s'accusent à peine les dessins mélodiques. Tous les jours, de trois à six et de huit à dix, elle venait au Kursaal — s'isolant dans la salle, immobile, les yeux fixes, n'aimant point la musique pour elle-même, mais l'aimant pour cette sorte d'hypnotisme, d'ivresse apaisante qui lui faisait rêver son rêve toute éveillée... A quoi pensait-elle? Je me le suis demandé bien souvent à la voir extasiée, avec sa figure au teint malade et ses chers yeux dont les paupières semblaient si lasses. A son passé ? — au temps où elle avait été jeune, désirable, sans doute aimée, peut-être heureuse — ou bien pensaitelle à toutes les routes qu'elle avait suivies ? à toutes les mers où elle avait navigué? à tous les endroits de celte terre où elle avait traîné son ennui?... Peut-être encore, ne pensait-elle à rien du tout dans une sorte detorpeur végétative etmystique. Elle avait trop lu, trop connu, elle s'était trop ennuyée et, comme dit V Imitation, ayant trouvé que « tout n'est que vision vaine » — elle achevait sa vie dans l'indifférence. Elle n'était pas triste, elle n'était pas gaie — elle était indiflérente. A ses yeux, les mani-

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feslntions de ractivité huaiaine n'avaienl plus d'intérêt et. en toute vérité, elle disait souvent : « Les villes m'ennuient, les campagnes m'ennuient » .

J'étais si curieux de cette Rme, que je lui demandai de m'écrire. Elle me répondit deux ou trois fois, puis ce fut fini. Ecrire la lassait. Voici quelques lignes de sa dernière lettre :

« Monsieur, que vous dirai-je d'intéressant? Pour ce faire, il faudrait que je sache au monde un fait qui le soit. Or, depuis si longtemps, je n'en sais plus, depuis si longtemps, je vis d'ennui ».

Ce souvenir synthétisant les conséquences extrêmes de la vie errante m'est revenu en mémoire, en étudiant le Cosmopolitisme de pensée et le Cosmopolitisme d'existence de M. Bourget. Et, si je n'ai point idée d'insinuer qu'il soit aussi malade, je crois qu'il est cependant possible de discernerchez lui des symptômes pareils. En effet, toute sa vie, M. Bourget a voyagé à travers les pays et à travers les livres. Il a été le passant de bien des routes, le juif-errant de bien des idées. Je voudrais marquer ici ses étapes les plus aisément discernables et tenter enfin de définir son âme, telle que l'a faite cette vie d'errances physiques et psychiques.

D'une enfance qui lui fut triste, et dont il a dit en une heure de fatigue : « Oh, non, je n'en voudrais pas revivre un jour, pas un seul ; » M. Bourget a gardé souvenance de cette Imitation, de ces Évangiles qu'il épelait ou qu il écoutait peut-être lire tout

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haut par une voix chevrotante d'aïeule. Depuis. la poussière recouvre ces \ieux livres et jamais, il ne les cite en quête de rapprochements inédits — parc* qu'il les a lus avec son cœur — mais il adresse de véritables prières d'amour à sa terrestre amie — et, dans son rêve, il la voit marcher sous les arceaux d'un cloître en un paysage paré de fleurs d'or — comme une fresque de Pietro Pérugino. Les années passent : c'est le lycée meurtrier d'où l'enfant sortira démoralisé ou triste pour la vie — réduc«ition classique indispensable à la discipline de l'esprit, mais ordinairement comprise d'nne manière absurde — M. Bourget eu gardait quelques habitudes d'intelligence et une lointaine piété pour Virgile, le seul ancien qu'il cite communément et qu'il aime pour la caressante musique de sa poésie. Puis encore, passent les années et, avec Tenseignementsupérieur, il étudie Goethe, dont il parlera souvent mais sans exactitude, et Spinoza, qui achèvera la banqueroute de sa foi, intéressera son esprit aux subtils problème^ de la psychologie passionnelle et lui apprendra à découvrir aux horizons de la terre, ce qu'Alfred de Vigny appelait « l'étoile d'or de l'Idée » — en un mot, à spiritualiser sou observation.

M. Bourget se personnalisait peu à peu; la littérature à la mode ^ celle de M. Zola, n'étant point pour lui plaire, il cherchait et trouvait des modèles au hasard des livres qu'il s'endolorisail à étudier : les sèches et pénétrantes études de Stendhal — les vivantes fresques de Balzac — les petites chansons

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OÙ, tout en s'en moquant, Heine racontait ses grandes douleurs. Entre temps, la vingtième année était là avec ses habituelles expériences à la fois bienfaisantes et décourageantes — comme toutes les choses d'icibas. Naturellement, M. Bourget imita le maître qu'il aimait, dans la traduction de ses pensées. De 1;), ce premier volume de vers d'amour : Au bord de la Mer, tout en courtes pièces musicales, compliquées, délicates et déjà si tristes. On dirait du Heine, on prétend que la Petite Couleuvre bleue en est — ce n'est point la seule pièce :

La belle enfant que j'ai choisie.

Se? cheveux, sa bouche et ses yeux Je ne les aurai pas aux cieux.

Puis en 1874, M. Bourget commençait ses voyages à la recherche de sensations nouvelles, d'expériences nouvelles, de données psychologiques nouvelles — et peut-être aussi, à la recherche d'un peu de Bonheur mais hélas, — cette Mecque là, nous, les pauvres pèlerins du pèlerinage de vie, nous ne l'atteindrons jamais. Il vit l'Italie, Florence; puis la Grèce, Corfou, Zanle où il s"est souvenu de la phrase de Flaubert : « il y a des endroits de la terre si beaux qu'on a envie de les serrer contre son cœur » et dont il a rapporté des stances purement merveilleuses.

Puis, dans ses études de littérature, trois auteurs surtout l'inlluencèrent : un poète, un dramaturge, un philosophe; Baudelaire, M. Dumas fils, M. Ernest

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Renan. Chez Baudelaire, il prit certaines expressions romantiques, un conventionnel décor de débauche vénale et cruelle et, comme lui, il sut trouver des caresses, des larmes d'amour d'une vibration infinie :

Comment supposer qu'elle mente.

Avec sa voix douce d'enfant?

De là, ces Aveux dont les brutalités parfois bien puériles font d'étranges dissonnances à la délicate symphonie des vers aristocratiques. De là, encore, les détails réalistes parfois pénibles dans Mensonges, dans la Physiologie de V Amour. De M. Alexandre Dumas fils, il prit une préoccupation morale, surtout visible dans ses premiers romans jusqu'à Crime fVamour — l'âme tristement sérieuse qu'il apporte à l'étude des insolubles problèmes de vie et l'excessive signification de ses dialogues. A ce point, la conversation entre Claude Larcher et l'abbé Taconnet est un bel exemple de la mise en dialogue de discussions philosophiques — et non en dialogues morts à la manière du docte Fénelon, mais en dialogues vivants à la manière de Platon — s'il est loisible de chercher si loin comparaison (1). Enfin, avec M. Renan, il comprit mieux la poésie du rêve, Texquise aristocratie d'une vue de la réalité curieuse mais indifférente et surtout f'absolue vanité de codifier ses croyances comme l'inutile fatigue d'esprit et

I. Voir aussi, dans Eludes et Portraits, le dialocue : Science «< Poi'sie. tome I, p. 189.

ie manque d'intérêt qu'il y a à rendre sa vie conséquente d'un principe ou ses œuvres dépendantes d'une philosophie.

Alors, commença vraiment l'errance de cette vie à travers les pays de l'Europe et l'errance de cette ■âme à travers les livres de cinq ou six littératures. Et, de toutes ces villes traversées, de tous les soirs où dans la banalité des chambres d'hôtel, il regardait dans des incendies de soleil ou dans des tristesses de pluies tombantes, des horizons toujours renouvelés, il lui est resté quelque chose, au cœur, — comme aussi de tous les livres qu'il a feuilletés par dilettantisme, en wagon, en gondole, en « hansom-cab ». « Je suce les livres comme des fleurs », disait Byron et, en effet, c'est comme de fleurs dont il se souviendrait d'avoir respiré les suaves ou délétères parfums qu'il nous en parle — non plus en analyste désireux d'expliquer une intelligence, mais en artiste -amateur, soucieux de simplement noter •quelques traits intimes de psychologie ou quelques subtiles remarques d'esthétique. En comparant les Essais de Psychologie aux Portraits d'Ecrivains et aux Xutes cCcsthclique, on verra combien cetle critique est devenue fragmentaire, sentimentale bien que d'une pénétration presque surnaturelle. Ce ne sont plus des portraits mais des notes en souvenir des lectures et pour en fixer le charme — à peu près, comme les pages de critique qu'Amiel inter- ■calait dans son journal. Compléter, colliger ces premières remarques eût exigé trop d^effort — M.Bour-

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