M. PAUL BOURC.KT
get s'est contenté de noter ce qui Tavait particulièrement séduit : deux ou trois idées inédiles ; deux ou trois sensations divines à éprouver. Et, d'ailleurs, l'errance recommençait avec d'autres paysages où rêver et d'autres livres à lire en d'autres langues. Or, voici déjà dix ans qu'elle dure.
En 1880, l'ile de Wight, avec son joli ciel bleu tendre, ses pelouses tondues à ras du sol, ses cottages fleuris de liserons. Tout naturellement, il lira la Princesse, de Tennyson, et comprendra mieux la fine aristocratie qui consiste à vouloir ignorer les sales vérités de cette vie, à être, comme il ledit, délicieusenient, une fleur qui veut ignorer sa tige. En 188:2, c'était Tlrlande, l'Ecosse, dont il rapporportait de précieux vers de voyage ;
G mer quand m'emporteras-tu Vers le pays où vit mon rêve ?
11 découvrait Shelley, Thomas Moore, Wordsworlh et les vieilles ballades écossaises où des elfes, si minces et si libres, dansent à la blancheur de la lune. En 1882, quelques mois à Florence où il écrira Steeple- Chase, la plus élégamment mondaine de ses œuvres ; puis un long voyage en Angleterre, au pays des lakistes — à ce lac Windermere cerné de prairies d'une verdure pâle avec des chênes, des bouleaux, de minces fougères, près duquel Wordsworth vivait heureux, dans un blanc cottage — au lac de Goniston tout fleuri de digitales pourprées et de bruyères rosées où Quincey s'endolorissait l'âme à
;U6 I,A CRITIOUK FRANÇAISE.
rêver à Oxford-Street, à Annie, la chère morte — au lac Derwentwater que contemplait Bob Southey, le poète, le philosophe, l'érudit dont la tête était si belle et son beau-frère, le fantastique rêveur Goleridge. En 18813, c'est à Oxford que nous retrouvons M. Bourget écrivant Vlrréparahle et adressant à un sien ami ces Sensations d'Oxford où il parle de Rossetti — le divin Rossetti de la Maison de Vie qui, pensant à l'ensevelie de Highate, disait ineffablemeut : « Ah chère t vous avez été morte si longtemps I » et qui dans le haut ciel où pour toujours, il s'en est allé semble avoir emporté tout l'amour de cette triste terre. En 1884, c'est Londres, où il termine Cruelle Enigme, lit Keats ; puis Pise où il étudie Sheliey, le Shelley de celte Plante sensitive dont on peut dire comme Heine disait des lieders de Gœthe qu'elle est comme un baiser mis sur une àme. Et ces poètes anglais, tous d'une raffinée délicatesse d'impression, d'une tendre et merveilleuse rêverie — M. Rourget devait les comprendre, les vivre absolument. — Il en traduisit quelques fragments en prose ou en vers ; il les imita inconsciemment dans ses sonnets non encore publiés (1) et en maints passages de ses derniers ouvrages (2). Mais les voyages continuaient — tantôt en Halie (1885), rêvant au Campo-Santo— tantôt à Paris (188C), achevant Crime d'Amour — tantôt en Grèce (1887;, cueillant les oranges deBenizza — tantôt en Suisse (1888), par-