Voir Eludps et Portraits, tome II. p
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tant de la Maloggia pour escalader la Diavolezza... et combien d'étapes ai-je omises?
Il est impossible de préciser à quelle époque M. Bourget eut connaissance des romans russes. Si vraisemblablement c'est d'eux qu'il a hérité cette conception de la vie — charitable et pleine de pitié douce pour les travaillés et chargés de souffrances, il est erroné de prétendre — comme on l'a prétendu — que cet altruisme est un pur sentiment rhétorique, artificiellement éprouvé en vue de certains effets. Ainsi, j'ouvre son volume de début, La Vie Inquiète et je lis fp. 78) :
Bien souvent je m'abîme en piliés Pour les durs travailleurs.
plus loin (p. 101):
J'ai bien des frères inconnus!
Les sanglots de leurs cœurs venus
Au fond de mon cœur refentissent.
Et il est aisé d'apercevoir cette même charité à travers toute l'œuvre de M. Bourget : dans l'indulgence pardonnante qu'il a même pour les plus menteuses de ses héroïnes : une Madame Gornélis, une Madame Moraines — comme dans les sympathies infinies avec lesquelles il énumère toutes les détresses du mal d'aimer dans sa Physiologie de V Amour Moderne — comme dans lesnavrances qui le font se désoler sur les mineurs rencontrés à Whiichaven ou sur les mendiantes d'amour frôlées sur les trottoirs
de Piccadilly. Et de lui on peut dire, comme Hennequin disait magnifiquement de Dostoiewski « qu'il a pleuré sur la face pleurante du Christ. »
A ce point sentimental, M. Bourget devait éprouver vite, la mélancolie d'une existence toujours recommençante : « Nulle part, dira-t-il, le sentiment de la solitude n^est plus visible qu'au cours d'une visite rapide dans un pays dont on entend mal la langue ». — Puis, à mettre tant d'absences dans sa vie, il apprit, répétant avec l'Itylus de Swinburne: « As-tu oublié que je n^oublie pas ? » le mensonge des cœurs qui savent tous si bien et si vite oublier — comme à étudier la diversité des mœurs, l'incessant conflit des idées, il comprit la relativité de tous les principes religieux ou sociaux en parlant, par exemple : « de cet immense mensonge qu'on appelle la société (1).» Mais chez M. Bourget, le cosmopolitisme a surtout causé une prépondérance des sentiments abstraits et hypertrophié ce qu'Amiel appelait la « part du rêve » .
Contemplateur d'un paysage quelconque — la cascade d'O' Sullivan, dans l'île d'Innisfallen, pour préciser par un exemple — un artiste chez lequel
1. Voir, le curieux ouvrage de M. Max Nordau, les Mensonges convenlionnels de notre Civilisation : « Chaque mot que noua disons, chaque acte que nous accomplissons, dit RI. Nordau, est un mensonge à l'égard de ce que dans le fond de notre âme, nous reconnaissons pour la -vérité. Dans une foule de circonstances nous prenons une mine solennelle, une attitude grave, nous feignons un respect extérieur pour des parsonnes ou de^ institutions qu'au fond nous trouvons des plus absurdes. »
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les facultés de vision sont prépondérantes, verra de blonds rayons de lumière glissant à travers le vert doré ou noir des feuillages, il verra le ciel tendu de bleu pâle, le bleu plus pâle encore du lac, il étudiera ces verts, ces bleus nuant les uns dans les autres. S'il est peintre, il pensera à de nouvelles copulations de pigments ou s'il est écrivain comme Théophile Gauthier il entassera de longues pages surchargées de mots flambants — en un mot, il décrira. Tandis que l'artiste chez lequel les pensées prédominent sentira à rémotion que ce paysage lui aura causée, s'éveiller en lui, tout un monde artificiel de rêves et de souvenirs — Gomme iM. Bourget, il songera aux « délicieuses histoires de l'Arioste ; » dans l'ombre, il verra les lèvres souriantes de Bradamante et d'Armide. S'il est peintre, il imitera les primitifs et ces préraphaélites qui ont évoqué des âmes plus que portrait des êtres — s'il est écrivain, il rendra le paysage en phrases brèves pour s'attarder au dire de ses sensations; peu à peu et tout naturellement, par cette loi qui rend l'effort d'autant plus difficile qu'il est voulu moins fortement, il observera de moins en moins exactement les nuances, les jeux d'ombres et de lumières pour s'intéresser davantage à l'état d'àme que lui a suggéré ce paysage et bientôt les lacs anglais, les cimetières italiens, les temples grecs ou les cascades suisses, serviront de prétexte à analyser son âme — ses yeux indifiérents n'observant plus guère. En un mot, l'intellectuel des sentiments abstraits l'emportera. Il en a été
ainsi chez M. Bourget qui décrit fort ordinairement pour rêver merveilleusement. Gomme causes, on peut indiquer : le trop rapide changement des horizons, l'abus des livres et une âme méditative.
A tout moment, il se livre à ces périlleuses rêveries dont il a si clairement défini le sens à propos d'Amiel. — A peu près comme leBazarof des Pères et Enfants, de Tourgueniev, qui, couché dans les foins, rêve à tous les pourquoi de la vie. A Oxford, errant un soir, à la tombée de la nuit, dans les jardins du Neiv collège, au souvenir d^uue lointaine amie, il pensera à la mortalité de tout et bientôt à Fépoque où la terre « roulera globe vide et muet, à travers les espaces » . Un autre jour, dans le port de Corfou, il assistera au déchargement d'une cargaison de blé et voici que,touten contemplant le labeur des ouvriers charriant des paniers pleins de grains, tl dira : « qu'une spéculation de bourse a dû présider au transport de ce blé sur ce navire et qu'un peu d'or a été ajouté ainsi à quelque énorme fortune dépensée dans un hôtel de Paris, de Londres, de Saint-Pétersbourg, parmi les délicatesses les plus compliquées du luxe le plus moderne.» Une pareille disposition à la rêverie qui révèle un tempérament analytique a pour conséquence première, de singulièrement annihiler la volonté — d'où, dans le domaine de la critique, la possibilité des jugements coupants à la Nisard ou à la Zola. — C'est ainsi, que le cosmopolitisme de vie de M. Bourget l'a conduit ea multipliant les causes de sensations, provoquant
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d'interminables rêveries — an cosmopolitisme de pensée, c'est-à-dire au dilellanlisme.
Vivant une telle vie, écoutant des enseignements parfois si contradictoires, une intelligence logique et raisonneuse, comme Edmond Scherer ou Emile llonnequin, eût sans doute systématisé ces doctrines, mais M. Bourget a compris que ce qu'il gagnerait en unité, il le perdrait en intérêt, et l'univers lui est apparu, ainsi qu'il le dit significativement : « comme une énigme résolue en des sens divers par des hypothèses toutes légitimes et toutes insujfimvtes. » 11 a découvert qu'il y a plusieurs vérités dans la vérité, que c'est exercer l'injustice que d"être alïirmatif et que c'est aussi, presque toujours, défigurer les idées adverses. Or, comme son but était « d'être de bonne foi », selon le sens de iMontaigne, il se déshabitua peu à peu des jugements absolus pour se mieux plier à l'art des métamorphoses intellectuelles; il continua, étant un sensitifet un rêveur « d'avoir une universelle curiosité » — avec une sympalhie marquée pour les éludes de psychologie amoureuse, ce qu'il faut attribuer à sa nature même — et un pessimisme flagrant qui semble provenir de certaines habitudes de vie et de pensée. Si, à première étude, l'àme de M. Bourget paraît subtile et fugace — cause en est, sans doute, à cette existence de voyages dans toutes les contrées de l'esprit, mais, au fond, il le sait bien lui-même, il n'a eu qu'un but — rendre en sincérité tout ce qu'il coml>renait et tout ce qu'il sentait. L'unité s'en est allée,
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ce fat le Dilettantisme. Ah î comme il l'aime ce dilettantisme qui lui a révélé tonte sa poésie et t qui est au plus grand honneur de lécrivaio, dit-il, puisqu'il atteste la permanence en lui d'une sensibilité que la multitude des contemplations n'a pu lasser et qui continue à vibrer d'accord avec toutes les belles et nobles âmes, en même temps qu'il révèle un trésor de sincérité (1). • Pour lui, comme pour M. Denan, le sentimentalisme religieux l'a préservé de la mondanité légère en lui laissant une séduisante nostalgie de l'au-delà. Puis les contradictions subsistaient sans qu'il y songeât. Ainsi, tour à tour, — psychologue, il niera le bien et le mal et ne verra dans la conscience qu'une « illusion » — moraliste, il parlera « de c€lte barre du bien et du mal qui ne se peut dépasser. » — artiste, il écrira les poésies titrées Débauches et vantera * l'ivresse animale » — négateur, il proclamera le Néant de tout et la douceur du grand sommeil — nouveau Tolstoï, il s'aogoissera à demander « sur quel plat mystique les affamés de pardon trouveront le pain du rachat? » Interminable et inutile à égrener, serait le chapelet de ses contradictions. Mais le plus significatif n'est-il pas de le voir, dans ses Essais de Psychologie, s'identifier si parfaitement aux écrivains étudiés qu'il pastiche jusqu'à leur style (2;? Nature inquiète, compréhensive jusqu'au prodige, M. Bourget répète mélancoliquement, avec son maître Spinoza, nec