CHAPITRE IV
Les traités spéciaux parlent d’hyper- et d’hyposécrétion avec une telle assurance qu'on pourrait croire à la netteté et à la solidité de nos connaissances sur cette question.
Or, en réalité, nous ne possédons même pas de données précises sur la quantité de suc sécrété pour une digestion donnée.
Et cela — ainsi que nous l’avons fait remarquer — faute de moyens directs d'appréciation.
Les expériences pratiquées sur les animaux, soit à l'aide de l'isolement ou du cloisonnement de l'estomac (expériences de M. Frémontetexpériences de Pawlow), ne peuvent fournir aucune notion même approximative, soit sur la quantité de liquide sécrété, soit sur la durée de la sécrétion. On en doit dire autant des expériences exécutées à l’aide de fistules duodénales ou jéjunales.
En ce qui concerne les cas pathologiques, nous n'avons à notre disposition que les indications rela-
tives à la quantité (Q), relatées dans un précédent chapitre.
M. Mathieu qui s’est préoccupé de cette question a fait connaître, avec M. Rémond, un moyen propre à calculer la quantité totale du contenu stomacal à un moment donné et, d’autre part, avec M. G. Hallot, un procédé permettant, par combinaison avec le précédent, de déterminer la constitution de ce contenu respectivement en liquide ingéré et en liquide sécrété!.
En admettant que ces procédés soient exacts et pratiques — ce qui est discutable — ils ne résolvent pas la question telle qu'elle se pose : abondance et durée de la sécrétion pendant le cours d’une digestion (du commencement à la fin).
D'où résulte que, lorsqu'on parle d’hyper- et d'hyposécrétion on sort du champ de l'observation pure pour se livrer à des interprétations.
L'histoire instructive de l’hypersécrétion va nous en donner la preuve.
HYPERSÉCRÉTION
Pour mettre de l’ordre dans l'exposé de l’hypersécrétion, j'ai l'habitude, dans mes cours, de distinguer
1. A. Mathieu et Rémond, C. R. de la Soc. de biologie, 1890. — A. Mathieu et Hallot, Note préliminaire sur un moyen clinique de mesurer la motricité gastrique et le transit des liquides dans l'estomac. — À. Mathieu, La motricité stomacale et le transit des liquides dans l'estomac, C. R. de la Soc. de biologie, 1896.
deux phénomènes que les auteurs ont eu le tort de confondre : la prolongation de la sécrétion dans le temps et la surabondance de la sécrétion pendant la période digestive.
Théoriquement ces deux troubles peuvent être associés, mais aussi, indépendants l’un de l’autre. Il est nécessaire de les considérer séparément.
Gastrosuccorrhée (prolongation post-digestive de la sécrétion). — Tout ce qui a été publié dans ces dernières années sur l’hypersécrétion a pour point de départ le premier travail de Reichmann, paru en 1882 sous le titre : Ein Fall von krankheftgesteigerten Absonderung des Mangensaftes (Berl. Alin. Wochenschrift, n° 46, S. 606).
Le malade, dont il donne en détail l'observation, présentait un phénomène qui jusqu'alors n’avait pas été signalé.
Après lui avoir lavé l'estomac le soir et l'avoir laissé toute la nuit à la diète la plus absolue, lui recommandant même d'éviter d'avaler sa salive, Reichmann put extraire le lendemain de l'estomac un liquide acide ayant les caractères et les propriétés du suc gastrique. Il en conclut que, dans certains cas pathologiques, on peut observer des troubles provenant d’une « hypersécrétion pathologique du suc gastrique ».
Cinq ans plus tard, en 1887, à l'aide de nouvelles observations personnelles et de faits publiés dans
l'intervalle par Jaworski et Gluzinski, Sahli, Schütz, Rossbach, Riegel, van den Velden, il présenta une étude plus complète de cet état morbide qu’il désigna sous le nom de gastrosuccorrhée .
IL en admit deux variétés : la périodique et la continue.
Dans la forme périodique, il fit entrer les vomissements des hystériques à jeun, les crises gastriques du tabes, des crises non tabétiques mal précisées, les vomissements périodiques de Leyden, la gastroxynsis de Rossbach, etc., et il supposa, pour en expliquer la production, une excitation des nerfs sécréteurs, liée ou non à une affection des centres nerveux.
Quant à la forme continue, dont il reconnut la longue durée, il la regarda comme étant probablement la conséquence de lésions anatomiques profondes de la muqueuse stomacale.
Le travail de Reichmann est une étude intéressante de sémiologie pure.
La gastrosuccorrhée y est envisagée comme un symptôme pouvant se rencontrer dans des conditions diverses et se montrer, soit d’une façon passagère, par crises, soit d’une manière continue.
Dans le premier cas, il s'agirait d’un trouble ou d’une maladie du système nerveux ; dans le second, il serait impossible de comprendre les phénomènes
1. Ueber Magensaftfluss, Bert. klin. Wochenschrift, pp. 199, 221, 241, 282, 1887.
observés sans l'hypothèse d’une profonde altération de l'appareil glandulaire.
En France, les premiersobservateursquiontrecueilli des faits analogues à ceux de Reichmann, G. Sée, puis MM. Mathieu et Durand-Fardel, MM. Bouveret et Device, ont adopté la théorie de l'hypersécrétion et en ont fait une sorte de névrose primitive d’où dériveraient tous les autres accidents.
Reichmann n'avait pas songé à ériger en entité morbide le trouble qu'il a étudié. MM. Bouveret et Devic, qui ont le plus contribué dans notre pays à le faire connaître, ont proposé de donner à la gastrosuccorrhée continue le nom de maladie de Reichmann *. Et, pendant un certain nombre d'années, cette nouvelle maladie a été l’objet d'un grand nombre de publications.
Chose singulière, et dont malheureusement les exemples sont assez fréquents dans l’histoire de la médecine, de louables travaux, appuyés sur des faits bien observés, deviennent souvent l’origine de conceptions fantaisistes, généralement plus facilement acceptées que la vérité clinique. C'est qu'à côté du fait, il y a l'interprétation. Celle qui concerne le syndrome de Reichmann ne pouvait être fournie que par l'anatomie pathologique.
1. Bouveret et Devic, Dyspepsie par hypersécrélion gastrique, Paris, 1892. — Bouveret, Trailé des maladies de l'estomac, Paris,
Les cas dits de gastrosuccorrhée ne sont pas rares.
L'occasion de faire des autopsies de sujets ayant présenté pendant la vie les troubles ainsi dénommés, ou bien de constater certaines grosses lésions pendant le cours d'opérations chirurgicales pratiquées dans les mêmes circonstances, devait jeter un jour nouveau sur la question.
Nous avons dit, en 1893, à la Société des hôpitaux,
que dans nos trois premiers examens anatomiques
concernant des faits de maladie de Reichmann, nous avions trouvé un ulcère chronique voisin du pylore, d'où résultait une gêne mécanique à l'évacuation. Déjà en 1892, M. Mathieu avait publié une observation de maladie de Reichmann avec autopsie!.
Bien qu’elle ne fût pas convenablement interprétée par son auteur, il m'a été facile de démontrer qu'elle constituait un exemple incontestable de sténose par ulcère.
Il devenait ainsi parfaitement évident que jusqu'alors on avait inscrit sous le nom de gastrosuccorrhée continue ou d’hypersécrétion des cas de sténose plus ou moins serrée. C’est ce que je me suis appliqué à démontrer avec plus de détail dans mes
1. Hyperchlorhydrie avec hypersécrétion continue; ulcère rond latent; mort par perforation; estomac vertical avec dilatation
très marquée de l’antre prépylorique; gastrite. Arch. gén. de méd., mai 1892.
communications à l’Académie de médecine (1897 et 1898).
Quelques auteurs ont induit de mes diverses publications que je n’admettais pas l'hypersécrétion gastrique. M. Mathieu ', qui a fait un bon historique de la question, s'exprime ainsi : ( Hayem attribue l'hypersécrétion à la sténose incomplète du pylore. »
Nous n'avons jamais émis une telle proposition. Mais elle est acceptable si elle veut dire que, d’après nous, la gastrosuccorrhée décrite par Reichmann, et dénommée par divers auteurs et par M. Mathieu lui-même « hypersécrétion », n'est qu'une des formes symptomatiques des sténoses pyloriques ou souspyloriques.
Effectivement, toutesles observations deReichmann, ainsi que celles des auteurs, tant français qu'étrangers, publiées sous le titre d’ «hypersécrétion continue ou de gastrosuccorrhée » sont absolument identiques aux cas où — à l'autopsie — nous avons trouvé une cause de gêne mécanique à l'évacuation de l'estomac.
Mon opinion sur ce point n'est d'ailleurs plus contestée aujourd'hui. Le nombre des faits où les chirurgiens ont pu — soit au cours d'opérations, soit sur le cadavre — constater les conditions dans lesquelles s'observent cliniquement le syndrome de Reichmann est tellement considérable, qu'aucun doute ne peut
1. Traité des maladies de l'estomac et de l'intestin, Paris, 1901.
mtmsrims" -
mini dde
subsister sur ce point. On se retranche actuellement sur ce fait que, chez quelques malades ayant le matin une certaine proportion de liquide résiduel, on ne trouve pas de gène mécanique à l'évacuation.
Pour les auteurs contemporains, l'hypersécrétion est donc caractérisée par la présence dans l'estomac le matin à jeun d’une certaine quantité de suc gastrique.
Bien que le terme soit changé, c’est encore la gastrosuccorrhée de Reichmann, mais circonscrite aux faits de sécrétion paraissant pure.
— Les expressions de gastrosuccorrhée et d'hypersécrétion permanente ayant donné lieu à de fâcheuses confusions, je propose d'en employer une autre.
La digestion étant terminée, l'estomac semble continuer à sécréter du suc gastrique actif. Voilà le fait que l'on veut dénommer.
Je le désignerai sous le nom de gastrohyperchronorrhée (prolongation dans la durée de la sécrétion) ou, plus simplement, de gastrochronorrhée.
La présence dans l'estomac d'une petite quantité de liquide à jeun, dépourvu de résidus alimentaires et paraissant par suite être dû à une prolongation de la sécrétion est un fait d'une grande banalité. C’est, en effet, celui dont nous avons donné la description à propos des liquides résiduels. Et on se souviendra que, peu développé, il constitue pour maints auteurs un trouble sécrétoire sans importance, sans signification pathologique.
Actuellement nous ferons remurquer que cette prolongation apparente de la sécrétion n’existe pas uniquement dans les digestions indéfiniment prolongées. Elle peut se montrer dans les digestions de durée définie, et est alors mise en évidence par cette particularité que l'exploration gastrique, faite par la méthode de la série continue, donne lieu à la dernière, parfois même aux dernières extractions, à l'issue d'un liquide dépourvu de résidus visibles et ayant tous les caractères des liquides à jeun. C’est là une forme atténuée de la gastrochronorrhée constatée à jeun.
Dans un bon nombre de cas, que nous avons déjà interprétés à propos de la rétention, le cycle digestif est achevé bien longtemps avant l'évacuation (voir p. 114) de sorte qu’il ne serait pas illogique de faire intervenir soit un état particulier d’irritation de l’appareil sécrétoire, soit un état anormal du système nerveux périphérique ou central.
Aussi la question qui se pose, telle qu’elle a été soulevée par les vues théoriques de Reichmann et de ses continuateurs, est-elle la suivante : existe-t-il une affection de l'appareil sécréloire pouvant être désignée par le terme de gastrochronorrhée?
En d'autres mots, bien que l’histoire de la gastrosuccorrhée ne soit qu’un tissu d'inexactitudes, n'y a-t-il pas lieu d'admettre, à l’aide des faits nouvellement et plus exactement observés, l’existence d’une affection analogue à celle que l’on avait faussement
invoquée à propos de cas de sténose pylorique ?
En parlant de la rétention gastrique (p. 118) d’'origine mécanique, j'ai dit que certains obstacles, généralement peu prononcés, ne se traduisent que par le phénomène dont nous nous occupons (présence le matin à jeun d'une petite proportion de liquide dépourvu de débris alimentaires). Il en était ainsi dans les cas de sténose sous-pylorique incomplète, auxquels j'ai fait allusion dans mon mémoire de l'Académie de médecine. Depuis, chez un autre
malade qui paraissait être gastrosuccorrhéique,
l'autopsie a révélé l'existence d’une périgastrite étendue. Je trouve, en outre, dans mes observations, des faits de sténose à marche progressive, ayant nécessité une intervention chirurgicale, bien que, pendant une certaine période de début, l'estomac ne renfermât le matin à jeun qu'une petite quantité de liquide dépourvu de débris alimentaires. J'aurai l’occasion plus loin d’en citer un cas.
Les examens nécroscopiques et les Opérations chirurgicales permettent donc d'affirmer que la présence de liquide résiduel dépourvu de débris alimentaires peut être symptomatique d’une forme mécanique de rétention.
Le plus habituellement, le phénomène relève simplement de la rétention fonctionnelle ou de l'insuf-
fisance motrice par myasthénie, avec ou sans atrophie du muscle.
L'exemple suivant va montrer comment les faits se présentent dans la pratique.
Hiigr oo
Loo