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LES EX-LIRRIS INCUNABLES

Notre inlenlion n'est pas de parler longuement des anciennes marques de possession des manuscrits. Aux temps héroïques, quand les bibliothèques se formaient lentement de volumes écrits ù la main et enluminés, ils avaient pour ainsi dire la personnalité unique d'un être vivant. Leur propriétaire était connu, et il eût été aussi difficile de lui dérober et de chercher à vendre une part de son trésor, qu'aujourd'hui de voler VAntiopedu Gorrège et de l'ofFriraux amateurs. A cette époque, les notules de possession étaient rares, et s'inscrivaient simplement à la garde du livre, sans aucune prétention. Les formules en latin, d'ailleurs très faciles à gratter, ne comptaient

pas pour grand'chose. Ce ne fut guère que dans le courant du quinzième siècle que les riches seigneurs ou les princes prodiguèrent leurs devises, leurs initiales ou leurs emblèmes dans les lettrines ornées, ex-libris indélébiles, impossibles à faire disparaître et qui nommaient le maître à chaque feuillet. Il nous suffira de rappeler les merveilleux manuscrits du duc de Berry en ce genre, les Heures d'Etienne Chevalier, peintes par Fouquet, où les initiales E reliées entre elles par des banderoles, apparaissent en tous endroits ; le manuscrit de Josèphe^ enluminé par le même artiste pour un d'Armagnac et depuis passé à un duc de Bourbon qui substitua ses armes aux anciennes. Ces motifs d'ornement avaient donc un autre but que celui de varier la décoration des pages, ils étaient de véritables ex-libris répétés, la constatation multiple de la propriété, et il n'est point rare de retrouver des travaux de ce genre, successivement marqués de quatre ou cinq blasons différents, au hasard des héritages ou des ventes.

Quand l'imprimerie s'en vint, à la fm du quinzième siècle, démocratiser un peu la passion des livres et révolutionner la bibliophilie, les riches

amateurs inventèrent antre chose pour assurer et déterminer leur bien. Les bibliothèques n'étaient pas comme aujourd'hui formées de rayons superposés oii les livres se rangent debout et ne montrentquc leur dos. C'étaient, autour descabinetsdc travail, des pupitres longs, sur lesquels l'ouvrage se mettait à plat, ofTrant aux yeux le volet recto de sa reliure. L'idée de décorer magnifiquement cette partie exposée vint aux Italiens d'assez bonne heure, et d'eux passa aux Français, qui furent tantôt des maîtres dans le genre. La substitution des armes personnelles, des devises, des monogrammes formés de lettres entrelacées, aux rinceaux, aux fleurs, à l'économie banale des primitives reliures, se produisit en très peu d'années. De l'intérieur, la marque de possession passait à l'extérieur et s'imposait. L'ex-libris ainsi compris est une fortune inespérée ; il contribua à former un art inimitable où s'essayèrent des hommes comme Geoffroy Tory et RolTet, et qui trouva des amateurs tels queGrollier, François P*", en France, Maioli, en Italie, pour le comprendre et le lancer. Tout fut bon à ces artistes pour grandir leur œuvre. Mariant aux entrelacs savants les lettres des titres, le nom du possesseur, les

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emblèmes ou les devises, ils réalisèrent l'idéal de la décoration spirituelle, en précisant scrupuleusement les droits du maître. Par une coquetterie raffinée, mais qu'il ne faudrait pas entendre au sens strict, MaiolietGrollicr joignaient à leur nom tous leurs amis dans leur attestation de propriété. lo. Grollerii et amicorum^ disaient les légendes ; mais ces privilégiés ne devaient point avoir la libre disposition du trésor. S'ils en voulaient profiter, ils le devaient faire surplace, après un repas copieux. Geoffroy Tory lui-même a pris soin de nous renseigner sur ce point dans son CJiampflcurij.

Cette mode nouvelle devait retarder longtemps chez nous l'apparition de Fex-libris tel que nous le comprenons aujourd'hui, c'est-à-dire un feuillet léger imprimé en taille douce ou en relief et destiné à être collé au plat verso d'un livre. Les grands collectionneurs franraisdu seizième siècle, encore qu'ils eussent adopté la manière actuelle de ranger leurs livres sur des rayons, n'abandonnaient point pour cela la décoration historiée des plats. Ils avaient ajouté seulement et perfectionné la dorure des tranches et l'illustration des entrenervures. Leurs monogrammes, composés

de lettres liées et entortillées, s'accommodaient très bien des étroits espaces réservés entre les nerfs ; c'était encore une façon de se nommer et de se dire possesseur. Au contraire, en Allemagne, où l'art de la reliure se cantonnait, sauf de rares exceptions, dans un style lourd et sans grâce, particulièrement banal et impersonnel, le besoin s'imposa de donner un titre de propriété qui pût remplacer les signes extérieurs. Le plus ancien ex-libris daté et identifié est attribué à un grand maître, à Albert Durer, qui ne dédaignait pas ces modestes besognes d'armoiries. Cet exlibris était destiné à Bilibald Pirckheimcr, et la formule polie de Grollier en faveur de ses amis s'y trouve reproduite. Sibi et amicis. « A lui et à ses intimes. »

Une pure raison d'économie donna donc naissance à Fex-libris allemand. Chez nous l'idée fut longue à prendre. Tous les collectionneurs sérieux du seizième siècle continuèrent à se nommer sur leurs riches reliures, ou bien à y inscrire leurs armes et leurs monogrammes. Et quand, vers le milieu du dix-septième siècle, l'usage allemand se sera intronisé en France, il rencontrera des dédaigneux chez les princes et

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les grands soigneurs, qui continueront Fart précieux des anciens et vivront à lantiquc manière. Certains môme, comme Alexandre Pétau, emploieront les deux façons concurrentes ; à Textérieur un monogramme et un écusson, à l'intérieur un ex-libris gravé, collé au verso du plat et faisant double emploi. Sous le règne de Louis XIV, je n'aurais que l'embarras du choix à nommer les tenants du vieux système, et sans m'arrêter aux princes, je pourrais citer, après Pétau, Colbert, Marie Le Jars de Gournay, dont le monogramme se voit sur un exemplaire des Essais de Montaigne, à la Bibliothèque de Bordeaux; Tabbé Cottin, la victime de Boileau; Bail- Ion de Morangis, M'"" de Gondrin, née Rochechouart deMortemart; P. -H. de Beauvilliers, et plus tard encore dans le dix-huitième siècle, le bâtard d'Orléans Saint-Albin, Jérôme Bignon, cent autres enfm, dont Ténumération paraîtrait oiseuse. Je ne parle pas de nos jours. Nous sommes d'instinct retournés à ces choses jolies, mais la chaîne avait été rompue pour les amateurs ordinaires, entre Louis XVI et les bibliophiles d'à présent.

Sauf preuve nouvelle et contredisante, ce que

nous appelons maintenant Tex-libris et que les Anglais nomment Book-plate, la petite dtiquette historiée destinée ' à marquer le passage d'un livre entre les mains d'un amateur, l'ex-libris est né à Nuremberg, aux environs de l'année 131 1, à l'époque précise où Maioli, Grollier et Geoffroy Tory consacraient un autre genre. J"ai dit que la marque de Pirckhcimer, vraisemblablement la première en date, était attribuée à Durer. Certains critiques la prétendent simplement inspirée du maître et gravée sur bois par un de ses élèves. C'est une estampe couverte d'ornements, représentant deux génies ailés portant des écussons ; le premier chargé d'un arbre arraché, l'autre d'une sirène à double queue et couronnée à la royale. Des feuillages, des amours, des cornes d'abondance complètent « l'histoire ». En haut de la planche, un verset des psaumes en hébreu, en grec et en latin : Initium sapientiœ timor Domini. Au milieu, de chaque côté du heaume chevaleresque timbrant les écus, la formule obligée : Sibi et amicis. Et au bas, la constatation péremptoire de l'ex-libris : Liber Bilibaldi Pirckheimer.

Pour expliquer cette apparition brusque, sans

précédent, il faut se reporter aux marques de libraires, alors partout répandues, en France plus qu'en Allemagne peut-être, et qui durent suggérer l'idée de cette innovation. Il y a une connexité singulière entre l'œuvre de Durer et les signatures historiées de Guyot Marchant, de Pigouchet et de leurs confrères, sans parler des maîtres germains. L'influence de ces œuvres sur l'invention des ex-libris n'est guère douteuse. Même façon de comprendre un sujet, de l'enfermer dans un petit espace, de l'illustrer de figures et de blasons. La tentative de Diirer ne dut point être isolée, peut-être eut-elle même chez nous des adeptes que leur obscurité a fait méconnaître. Pirckheimer doit à son artiste d'être venu jusqu'à notre temps, malgré l'ignorance où nous sommes de ses mérites d'amateur, sinon de sa valeur littéraire *.

* En dépit de sa grande renommée en Allemagne au temps d'Albert Diirer, Bilibald Pirckheimer est un peu un inconnu pour nous. On le nommait alors le Xénophon nurembergeois, à cause de son double mérite de soldat et d'écrivain. Il était né à Nuremberg en 1470, et mourut en 1530. Sa bibliothèque, qu'on dit considérable, passa dans la suite au comte d'Arundel, et après 1681 fut léguée avec les autres collections du comte à la Société royale de Londres. Ce fut sur ses conseils que Diirer composa le Triomphe de l'empereur Maximilien, son chef-

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Ex-libris de Jérôme Ebner, daté de 1516.

En 1516, Albert Durer, ou l'un de ses plus habiles imitateurs, donnait un second ex-libris, celui de Jérôme Ebner, conçu dans les mêmes données que le précédent, avec les enfançons tenant des écus timbrés chacun d'un casque à proboscide, et environnés de cornes d'abondance relevées. En tète, la devise : Deus refugium ?neum. Au dessous : Liber Hieronhni Ebner* . La mode prenait de ces estampes de possession, et si l'on parvenait à déterminer et à dater plusieurs autres travaux anonymes de la même école, nul doute qu'on en puisse faire de pareils ex-libris. En feuilletant l'œuvre des petits maîtres allemands d'alors, on est surpris du grand nombre d'armoi-

d'œuvre. Parmi les ouvrages composes par Pirckheimer, il faut citer en première ligne Opéra polUica, publiées en 1610 par Melchior Goldast, avec plusieurs planches d'Albert Dlirer, entre autres le Triomphe de Maximilien.

* Jérôme Ebner était aussi né à Nuremberg en 1477, et comme Pirckheimer, parvint aux plus hautes charges dans son pays. Il fut duumvir, et on frappa de lui une médaille assez belle, qui portait au verso les armes et la devise de son exlibris. 11 se lia avec Mclanchton, qui fut protecteur de son fils Erasme Ebner. Cette famille patricienne s'est continuée jusqu'à nous. Au dix-huitième siècle, Jérôme-Guillaume Ebner nommé administrateur de Nuremberg possédait une bibliothèque renommée. Les Ebner étaient alors de gros personnages maintes fois portraiturés par leurs contemporains, et très curieux de beaux-arts et de littérature.

ries finement gravées où leur verve s'égaye. Sans compter la marque du prévôt de Saint-Laurent, Hector Pœmer (1525), aussi attribuée à Durer, celles d'Antoine, évoque de Philadelphie, de Juste Siring (1539), de l'évéque de Vienne, Jean Faber (1540), on rencontre, parmi les estampes de Hans Sebald Beham,deux ou trois pièces très habiles, dont la destination paraît indiscutable. Je le sais, Beham était un irrégulier, un moqueur, et dès l'abord ses productions paraissent des charges d'atelier, témoin la marque blasonnée où le propriétaire est qualifié de « seigneur par la grâce de Dieu on ne sait de quel endroit, et demeurant au village proche » (1544). Mais il avait inventé pour Albert de Brandebourg, le cardinal, un maître gaillard qui ne riait pas tous les jours, un écusson avec huit lignes de titres sonores, qui devait être un ex-libris. Pour luimême le fécond artiste avait dessiné au burin, sur une planche octogonale, une sorte de marque, portant un écu de chevalerie, un heaume de guerrier, des lambrequins et tout ce qui s'ensuit, avec la légende mise autour : Srboldt Beham von Nûrnberg maler, iecz wonhafler Burgcr zu Francfurt. Je n'imagine pas que Beham, plus

occupé de widercomes que de livres, se fût ainsi taillé un ex-libris, mais n'était-ce point une manière à lui de signer ses œuvres, en collant derrière cette « wappen » d'identité?

Et tandis que les travaux de ce genre 9C multipliaient au-delà du Rhin, et commençaient à s'employer couramment, la France demeurait rebelle. Les Allemands comptaient plus d'une trentaine d'ex-libris authentiques, datés ou non, composés et gravés par des artistes de profession, Albert Diirer, Beham, Virgile Solis (celui-ci avait donné la marque d'André Imhoffen 1535), que pas un de nos artisans spéciaux du livre ne s'était avisé de les suivre. Les Italiens même, si curieux des choses d'impression, ne paraissaient point non plus très entraînés. J'en ai cherché la raison dans la préoccupation de vouloir mieux pour leurs volumes que ces chiffons de papier, facilement enlevés, et qui parlaient moins bien à l'œil. Le fait est qu'il faut aller jusqu'à la fm du règne de Charles IX pour rencontrer en France un ex-libris indiscutable, un ex-libris daté, encore qu'il ne soit ni historié ni illustré, mais une très simple étiquette imprimée, la marque de Charles d'Alboise, d'Autun

( 1574 ) *. Il faut croire pourtant que cette tentative n'était pas la première. Il y a dans nos anciens recueils d'estampes des quantités de blasons du seizième siècle, très français d'allure, dont la destination reste inexpliquée, et qui pourraient avoir précédé l'essai de Charles d'Alboise. Sans nom de graveur, sans date pour les déterminer, ils resteront longtemps encore anonymes. M. Poulet-Malassis, dans son intéressant ouvrage sur les Ex-libris français, ne parle point de ces œuvres égarées; il soupçonne la mode allemande pénétrant chez nous à la faveur des provinces de l'Est, par les Lorrains ou les Francs-Comtois. Ce doit être. Il note en passant quelque marque de la fm du seizième siècle, où sur l'écu se retrouve le monogramme commercial des imprimeurs d'alors, un 4 orné d'une croix. Pour nous cette pièce est douteuse. En dépit du nom de Dacquet gravé au bas, je la croirais du dix-septième siècle, et plus vraisemblablement des Flandres espagnoles.

A mon sens, une mode nouvelle, apparue en France sous le règne de Henri IV, dut contri-

* Le premier ex-libris anglais daté est précisément de cette date 1574. C'est la marque de sir N. Bacon.

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