LES EX -LI BRI S
buer puissamment à la diffusion des ex-libris héraldiques, façon primitive dont ces incunables d'un nouveau genre se présentèrent dès Tabord ; ce furent les thèses et les éloges mortuaires des grands hommes. Toute une catégorie d'artistes, nés vers le milieu du seizième siècle, s'employaient à graver de grandes pièces blasonnées que les étudiants en théologie faisaient imprimer en tète de leurs positions, pour se ménager les faveurs d'un personnage. Parmi ces artistes, Thomas de Leu *, Léonard Gaultier» Firens, Jean Picart, furent les plus habiles et les plus occupés. La formule invariable, bientôt devenue classique et de tradition chez eux, consistait à mettre un écu en accolade au centre de la planche, à le timbrer d'un heaume ciselé, damasquiné, à l'envelopper de lambrequins extraordinaires. De chaque côté, soit des hommes, soit des animaux, servaient de supports et s'appuyaient sur un terrain arrangé et creusé de façon à laisser une place à la pointe de l'écusson et aux colliers des ordres. Lorsque le pré-
* Je signalerai de Thomas de Leu des armes, écartelé de Crequi et de la Tour d'Auvergne, qui n'ont point été mentionnées dans le catalogue de Robert Dumesnil,
Ex-libris anonyme d'Alexandre Bouchart
Sieur de Blosseville, daté de 1611, et gravé par Léonard Gaultier.
( Au quart de l'original. )
sident Faucon de Ris mourut à Rouen, on décora d'une estampe de ce genre l'éloge mortuaire, le tumulus que lui consacraient ses parents. Et peu d'années après, Léonard Gaultier, ayant à graver pour Alexandre Bouchart un ex-libris d'in-folio (1611), s'en tiendra strictement à la formule admise, sans y ajouter rien d'autre.
11 dut y avoir alors de ces tâtonnements d'amateurs, de ces essais d'abord timides et bientôt suivis dont ces blasons destinés à d'autres usages firent les premiers frais. L'ex-libris d'Alexandre Bouchart fut-il primitivement inséré dans le texte d'un ouvrage, puis tiré à part et employé en marque de possession? La vérité est qu'on le retrouve collé au plat verso d'un Ptolémée,au département des estampes de la Bibliothèque nationale*. Après l'ex-libris d'Alboise d'Autun, cette estampe rare de Léonard Gaultier, décorée de figures, très finement
* Alexandre Bouchart, vicomte de Blosseville, portait : de gueules au lion d'or, surmonté d'une étoile de même. Il était conseiller au parlement de Rouen, et avait épousé Elisabeth Yauquelon. Il mourut antérieurement à 1622. Le Ptolémée sur lequel s'est retrouvé l'ex-libris de Bouchart porte aux Estampes la cote Xf 9. C'est l'édition de Mercator (Amsterdam, 1605, in-fol.)
travaillée et datée de 1611 serait donc le second spécimen français connu; c'est sinon la meilleure, du moins la plus importante de toute la série d'œuvres similaires au dix-septième siècle, et personne ne Tavait indiquée encore.
Une remarque que nous développerons, c'est qu'avant 1638, les blasons gravés ne comportent pas l'indication des émaux par tailles ou pointillé. En d'autres termes, les stries conventionnelles adoptées par les héraldistes dans les blasons gravés ne se trouvent jamais dans les travaux de Léonard Gaultier, de Firens, de Jaspar Isac, de Briot. Quelquefois, après 1609, mais rarement, les couleurs s'indiquaient par des lettres : A (argent). Au [Aureus) or, Az (azur), G (gueules) ou P (pourpre), etc. Tout ex-libris identifié et qui ne montre pas les tailles admises après 1638 porte donc sa date extrême en lui. Tel celui de Jean Bigot, sieur de Cleuville, doyen de la cour des Aides de Normandie, à Rouen, dont la bibliothèque renfermait plus de 6000 volumes et de 500 manuscrits, et celui du président Claude Sarrau, à l'écu chargé de trois serresd'aigle, travail précieux de gravure inventé par Briot, et conçu dans les données spéciales
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indiquées tout à l'heure. Je ne parlerai que pour mémoire de la marque très fouillée de P. Sarragoz, à Besançon, gravée par P. de Loysi, oii dans le haut apparaît Tcmpereur Rodolphe II, tendant une couronne de lauriers. Celle-ci n'a plus les ampleurs armoriales des Français, elle subit rinlluencc de l'Allemagne, mais se peut dater de 1C30 environ. Au contraire, celle de François de Malherbe, antérieure à 1628, rentre dans la formule acquise, Técu timbré du heaume et des lambrequins avec, au bas, deux feuilles de palmes croisées. Nous ajouterons aux précédents les ex-libris de Jacques d'Auzolles, sieur de Lapeyre, undemi fol du règne de Louis XIII, historiographe à sa façon; celui de Lesquen, avec un écusson chargé d'un arbre ou d'un chOne (lequène, armes parlantes) arraché; celui de Bassompierre ; celui des frères Sainte-Marthe par Jean Picart; et quelques autres indiqués par Poulet-Malassis, aux pages 7-17 de la seconde édition de son livre.
A faute de les pouvoir citer tous, je mentionnerai à titre de curiosité la marque rencontrée par nous de Nicolas Chevalier, ambassadeur de Louis XIII en Suisse, dont le portrait nous a été
Ex-libris de Nicolas Chevalier, ambassadeur en Suisse sous Louis XIII.
conservé par Michel Lasne*. Or, parmi les pièces héraldiques composant les armes de ces personnages, j'ai retrouvé très exactement reproduit le double E gothique, lié d'une cordelière, dont Fouquet avait semé, au quinzième siècle, les miniatures de son Mécène, Etienne Chevalier. Je n'ai pu suivre la filiation entre le célèbre trésorier du roi Charles VII et le modeste amateur du dix-septième siècle, mais la licorne que le premier portait dans son blason se rencontre également dans celui du second. L'estampille imaginée par Fouquet avait donc paru aux descendants do Chevalier digne d'être reproduite, et c'était pour eux la plus belle note à inscrire sur leur marque de collectionneurs.
Et pour ne rien omettre de ce qui peut servir à préciser la tournure de ces estampilles et à en limiter les moindres détails, il faut mentionner ce fait, que jamais, durant la période en question, le mot ex-libris n'apparaît dans les légendes. Charles d'Alboise, disait : Ex-Bibliotheca, le plus grand nombre restent muets et se contentent de
* Cette marque est collée sur la feuille de garde d'un volume de costumes turcs du seizième siècle, aux Estampes de la Bibliothèque nationale, Od 20.
devises latines. Je n'ai vu le terme d'ex-libris qu'une fois au seizième siècle sur un dessin conservé dans les collections de la Bibliothèque nationale au nom Camproniarius. Ce sont des armes coloriées avec casque et lambrequins, probablement découpées dans ce qu'on nommait alors un album d'amis. On y lit : Ex Ubris Cameroniarii,\^^^6. Les Allemands disaient plus volontiers : Liber; les Flamands : Ex. Museo ;Ex Bibliotheca; les Anglais inscrivaient leur nom tout simple.
Au rebours de l'imprimerie, qui n'avait pas mis vingt ans à venir d'Allemagne s'implanter en France, les ex-libris virent un siècle entier se passer avant que les inventions d'Albert Durer prissent rang chez nous. Sur ce fait, les incunables germains ont donc cent bonnes années d'avance. Mais la découverte n'allait point péricliter entre nos mains ; alors que les inventeurs cantonnés dans un art lourd et sans grâce ne progressaient plus, les Français du grand siècle allaient reprendre la succession, l'accommoder à leur génie particulier, et en faire au dix-huitième siècle une plaisante et charmante chose que les débuts étaient loin de promettre.