‹ Les ex-libris et les marques de possession du livreChapitre 6 sur 13 · EX-LIBRIS DE LA SECONDE PÉRIODE · texte numérisé non relu

EX-LIBRIS DE LA SECONDE PÉRIODE

Il demeure constant que dans la seconde moitié du dix-septième siècle, en Allemagne, en rVance, en iVngleterre, le type d'ex-libris, timbré du heaume, orné de lambrequins reste le plus fréquent. Nos graveurs d'armoiries avaient synthétisé les inventions antérieures des maîtres allemands et les avaient imposées. Tout au plus variait -on les terrains sur lesquels reposait Técusson, qu'on arrangeait parfois en dallage répétant les pièces d'armoiries. Tels les ex-libris d'Alexandre Petau, fils de Paul Petau, de Favre de Bordière, appuyés sur un sol losange ou échiqueté, rappelant dans ses intervalles les motifs héraldiques du blason*. D'autres se cherchaient un support en forme de socle ou de (ablette, comme André Félibien, sieur des Avaux, historiographe du roi; la plupart des amateurs français ou étrangers s'en tenaient encore aux anciens usages, et se contentaient

* Il faut citer un ex-libris de ce type grave par A. Flamen pour Guillaume Tronson du Coudray, qui conserve tous les éléments du type primitif arrangés à la nouvelle mode.

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du casquo ot dos supports ontoiirant rdcusson. Dc'jà la modo dos ox-libris se répandait, ot les curieux au sons moderne du mot apparaissaient partout. J'entends les intrépides, ceux que rien n'arrête, que leur passion entraîne et affole. Posséder le livre que le voisin n"a pas et n'aura jamais, l'enfermer dans son trésor, en refuser même la vue ! S'enrichir par tous moyens aussi, même les moins honnêtes d'apparence ! Alexandre Petau, dont je parlais plus haut, entasse les portraits, les estampes et les livres. En 1652, on le charge de vendre la bibliothèque du cardinal Mazarin. Un loup dans un parc à moutons! Si l'on en voulait croire un dénonciateur anonyme, quel rusé compère, quel amoureux farouche et indélicat n'oûl-il pas été ! Souvent, demeuré seul, épiant la sortie des priseurs, il glissait sous son large manteau de robin l'un des tomes d'une collection précieuse et la dépareillait; puis, il revenait le jour suivant, et fort indifférent de visage, déplorait la perte du volume, qui gâtait le reste. Personne no voudrait plus de rien. Il disait alors : « Combien cela « vaut-il ? Et lui demandaient les priseurs : — « Est-ce pour vous, Monsieur? — Oui, cela ne

(( vaut pas grand'chose, combien l'estimez- « vous? — Ce que vous voudrez, Monsieur! » Le tour était joué, et Ton s'extasiait sur la générosité de ce galant homme qui préférait en être du sien plutôt que voir tomber à rien la vente. Ses manuscrits furent depuis acquis par la reine Christine de Suède, et d'elle passèrent au Vatican. D'autres se sont échoués à la Bibliothèque de Leyde. Mais que valent les affirmations d'un anonyme, sans doute quelque rival jaloux, furieux d'avoir été distancé et battu ?

Tandis que les Allemands et les Anglais s'en tenaient, dans le milieu du siècle, aux types classiques et de tradition, chez nous la fantaisie commençait son œuvre. Les armes royales enfermées dans un écu ovale* contribuèrent à ce changement. Sébastien Le Clerc, qui préparait inconsciemment la venue des coquetteries de la Régence, composa plusieurs ex-libris fort historiés, dont la tournure différait essentiellement des œuvres du début. L'envie de paraître, de se hausser d'un échelon dans la

* L'ccu ovale était italien d'origine. On le retrouve dans la Vie des cardinaux de Ciacconius, au commencement du dixseptième siècle.

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Ex-libris de M. de Béringhen, gravé par Sébastien Le Clerc.

société, fût-ce en rêve, poussait les bibliophiles à se chercher des combinaisons de casques, de couronnes, bien faites pour dérouter les chercheurs. Les sanctions les plus sévères ne les corrigeaient pas. On avait vu à Dijon certain avocat, du nom de Bernard, condamné à faire gratter sur le tombeau de sa femme la cordelière de femme noble dont il l'avait gratifiée. D'autres durent abandonner un heaume d'empereur à grilles illimitées, dont ils décoraient leurs armoiries fantaisistes, et reprendre le casque morné et tourné de profil, « ainsi que l'on représentait autrefois Annibal pour couvrir la defTectuosité de son œil ». Les hommes changent peu, les ex-libris nous en fournissent la preuve.

Sur le principe ancien, le casque, l'écu, les supports, Sébastien Le Clerc et ses imitateurs brodaient des variations infinies. Un cartouche ovale enserrait le blason, les lambrequins s'envolaient en de capricieuses contorsions, les supports s'appuyaient sur des motifs d'ornements très délicats, enguirlandés de fleurettes et de perles. A côté de ces nouveaux venus, les anciens, conservés par les classiques du genre, paraissaient de vieilles épaves. Comparons aux

élégances de M. de Beringhen les très lourdes choses des Allemands ou des Anglais contemporains, les ex-libris de Kuczer ou de François Gwyn, môme certains français comme ceux de Fyot de la JNIarche, et nous en verrons la différence. L'art de Le Pautre et de Scvin descendait jusqu'à ces œuvres modestes et leur communiquait la commune tendance. Michel Begon, intendant de la généralité de la Rochelle, un des plus célèbres (( curieux » d'alors, possédait une marque étoffée, imposante, sentant son grand siècle, où les rinceaux d'architecture accompagnaient des armes superbes. Le roi de France se fût-il choisi un ex-libris qu'il ne l'eût désiré ni plus solennel ni plus ample. En revanche, les grands littérateurs ne mordaient pas à la mode nouvelle; on ne rencontre ni la marque de La Bruyère, ni celle de La Fontaine, ni celles de Corneille, de Racine ou de Bossuct. Le seul ex-libris au nom de Tévèque de Meaux appartenait à son neveu, Jacques-Bénigne, héritier de ses livres; il date de 1715 environ et se rapproche des fers dorés de la Bibliothèque royale.

Vers la fin du règne de Louis XIV, les Anglais avaient adopté le style jacobite, très chargé,

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tranchant franchement avec les traditions antérieures. Leurs marques riches admettaient une particulière débauche de figures allégoriques, de cornes d'abondance, d'encadrements surchargés. John Reilly, of the Middle Temple, en possédait une où les lambrequins, les supports, forment un inexprimable fouillis d'êtres et de choses disparates , séparés par les devises et les tentures. L'honorable J. Leicester Warren cite plusieurs spécimens de ces book-plates dans son livre *.

Les Allemands, sans abandonner complètement le type armoriai, l'exagèrent, le couvrent de heaumes et de proboscides, multiplient les partitions de l'écu, et alourdissent leur manière. Déjà, vers le commencement du siècle, ils oubliaient les nets et vigoureux travaux des maîtres du dix-septième siècle et cherchaient à se personnaliser. Henri Tulpen, doyen de Kupferberg, avait placé ses armes entre deux colonnes»

* A Guide of the study of book plates (ex-libris). London, John Pearson, 1880. In-8. Cet ouvrage très complet ti-aite de tous les ex-libris anglais, ou même étrangers à l'Angleterre, dates. Voir aussi la liste des ex-libris anglais datés par A. "\V. Francks (1571-18(X)) dans l'ouvrage intitulé : Ilotes on Bookplates, 1887, in-8.

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avec, pour cimier du heaume, une branche de chêne cliarg-ée d'un gland issant. Un des premiers parmi les bibliophiles, il menace d'appeler voleur celui qui portera la main sur ses livres.

Inspeclor qtiare lib/'is liis abstine palinas. Ni pravi furis nomen habere velis.

Toutefois, en dépit des singularités notées dans les ex-libris des ducs de Bavière, dans celui de Sébastien jNIyller, évêque d'Adramytteum, daté de 1633, et gravé par Wolfgang Kilian au milieu d'un ovale à cartouche, les plus ordinaires restent simplement héraldiques. Leur date se précise par les casques répétés, affublés de mille ornements bizarres, gravés grossièrement et sans esprit. Quelquefois, vers la fin du dix-huitième siècle, on trouve des excursions hors de la règle, des sortes de monuments funèbres sur lesquels sont gravées les armoiries, des vues intérieures de bibliothèque, de très simples étiquettes. Mais l'appoint principal s'en tient au blason, aux casques, aux lambrequins, et à Fécu germain entaillé. Les Français sont devenus incontestablement supérieurs dans le genre, la pléiade des dessinateurs du dix-huitième siècle va les grandir encore.

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