EX-LIBRIS DE LA TROISIÈME PÉRIODE
(1700-1800) Il y eut deux causes à la diffusion de Tex-libris en France après le règne de Louis XIV, comme l'a très bien indiqué Poulet-Malassis; d'abord la fameuse querelle des anciens et des modernes, terminée par le triomphe des derniers. Le livre moderne, estimé de peu de valeur marchande, pénétrant dans les bibliothèques, c'est une marque simple qu'il lui faut; sauf pour de rares amateurs de reliure, le volume courant ne s'habillait guère; tel on l'achetait, tel il se gardait. L'autre cause, nous l'avons dit, fut la passion grandissante des titres, des particules, l'envie de paraître, l'amour du « galon », comme nous dirions aujourd'hui, cette manie qui pousse les riches à orner de nos jours leur boutonnière de rosettes multicolores, faute de mieux, et qui se traduisait alors par l'adoption licite ou non d'un blason. Jamais l'engouement armoriai ne s'étala plus cyniquement ni plus tyranniquement. Tout a sa raison en tout, disent les philosophes ; les cabrioles effrénées de fortune amenées par le Sys-
Ex-libris de Michel Bégon, en 1702, grave par Daudin.
tème, la vente des charges conférant la noblesse, bouleversèrent de fond en comble l'ancienne société et mirent au pinacle les minces bourgeois de la veille. Alors, comme malgré tout les ordres du roi ne s'achetaient pas couramment, on se rejeta sur les distinctions tolérées. Rivarol disait : '(■ Les gens d'esprit et les gens riches trouvaient la noblesse insupportable, et la plupart la trouvaient si insupportable qu'ils finissaient par l'acheter. » Une fois munis, ils devenaient intraitables, se cherchaient des devises héroïques où leurs aïeux s'accomparaient aux leudes. Ils amplifiaient encore sur leurs prédécesseurs du dix-septième siècle, et s'affublaient de couronnes ambiguës oii l'imagination du populaire pouvait voir ce qu'elle voulait. Je ne crois pas qu'on l'ait dit, mais cette supercherie augmenta singulièrement le nombre des collectionneurs ; le livre était une excuse toute trouvée à la production officielle des armoiries. Avec son argent, le financier ou le parlementaire s'ouvrait les bonnes portes artistiques. D'un rien, des hommes comme Boucher, Gillot, Eisen, Gochin ou Moreau le Jeune composaient un ex-libris pimpant, joyeux, charmeur, et le tour était joué. Du livre, l'écusson
passait à l'argenterie, aux meubles, aux voitures, aux bijoux; le tortil de baron s'accommodait peu à peu de perles, de fleurons de marquis ou de duc. « Tiens! mon cousin l'avocat Perrot! » s'dcriait un jour le duc de Bourbon, en frôlant la litière superbe d'un homme d'affaires de son feu père. C'est qu'il avait reconnu sur la portière du brave homme une mirifique couronne, et sur l'écu des fleurs de lis, ma foi, d'argent sur gueules, il est vrai, mais si jolies!
La simplicité des premiers ex-libris est loin à cette heure. Dès la Régence, on suivit le goût artistique et officiel dans leur composition. Les écussons ovales, toujours accompagnés do leurs supports d'autrefois, ont laissé la raideur et la trivialité. Les animaux n'y font plus la sotte mine de chiens savants se tenant sur leurs pattes de derrière; ils sont couchés, ils jouent, s'entremêlent aux rocailles de la décoration et sont personnages d'importance. Les armes s'enlèvent sur des soleils et des fulgurances, ou bien éclatent en façon de pièces d'artifice. La figure humaine, l'allégorie antique ou chrétienne apparaissent ; ce sont des Minerves tenant l'égide armoriée, des Vierges ou des Religions bran-
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dissant des éciissons étranges. Mais sauf de rares exceptions, le goût en est pur, le dessin charmant et l'allure belle. Les grands artistes qu'étaient les petits maîtres de la période ne croyaient pas décheoir en s'essayant à ces fantaisies. Ils y mettaient un enthousiasme que les honoraires excusaient, à défaut de raisons meilleures. La note caractéristique est la grande diversité; on ne se copie plus. Si les motifs d'ornements restent au fond les mêmes, les inventions se singularisent. Lorsque François Boucher compose, en se cachant un peu, les exlihris du président Hénault, de l'xVcadémie française, ou du baron de Thiers, Antoine Crozat, il fait œuvre bien à lui. La Joue, le décorateur, lance les graveurs dans la voie des rocailles, où la mode se plait et où le suivront Meissonnier et Germain pour l'orfèvrerie. La Joue, sans en avoir jamais dessiné peut-être, est le plus grand instigateur d'ex-libris de la première moitié du siècle*. Les graveurs copiaient à Fenvi ses car-
* Consulter le Recueil complet de différents cartouches par le sieur de la Joue, peintre ordinaire du Roi en son Académie royale de peinture et sculpture. A Paris, chez Huquier. In-4 oblonsr.
Ex-libris de Crozat, baron de Thiers, par François Boucher.
touches contournés, ses ruines étranges et ses animaux fantastiques.
Plus tard on oubliera ces choses; les vignettistes célèbres du livre, Eisen, Gravelot, Choffard, Moreau, ceux dont la réputation grandissait dans rillustration des ouvrages, et que les fermiers généraux avaient employés, chercheront d'autres combinaisons plus féminines, plus coquettes d'esprit. Ils traitent l'ex-libris à la façon des inimitables figurines dont ils habillent les livres. Le blason toujours, le blason triomphant, mais accommodé à la mode nouvelle, fleuri de guirlandes, empanaché, ramené à sa valeur vraie de distinction trop exagérée pour être sincère. Certes ils en font pour des gens capables de nombrer leurs quartiers. Telle Henriette de Lorraine, duchesse de Bouillon, dont Tex-libris armorié authentiquement est une pure merveille d'arrangement et de préciosité ; tels aussi le duc de Charost, la comtesse de Rochechouart, M. de la Rochefoucauld Bayers; mais à côté de ceuxlà, combien d'autres, aussi charmants, qu'on s'étonne d'entendre nommer par la légende : l'abbé Le Blanc et ses amours gaillards, par Cochin ; Poisson de Marigny, par le même ; Mo-
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Ex-llbris de Madame "*
gravé par Chofïard, d'après Moreau le Jeune.
(Etat d'eau- forte. )
reau d'Hcmery; A. -P. de Montenay, éciiyer, par Moreau; vingt autres également ravissants déterminant d'illustres inconnus, dont la mémoire n'est venue jusqu'à nous que par cette faveur inespérée.
Tout ce qui portait un nom dans le dessin et la gravure, des amateurs même, comme M'"" Louise le Daulceur ou le comte de Caylus, s'essayèrent aux ex-libris. On en était arrivé à la période obligée d'engouement que traverse toute branche de l'art à un moment donné. De là l'extraordinaire diversité dans ces petits travaux, l'imagination déployée pour les personnaliser, et le moyen où nous sommes de juger sur eux l'esprit des hommes pour qui on les composait. Nous devinons très bien M. le conseiller Amellon derrière sa couronne de marquis, ses armoiries étincelantes et à travers sa légende : (( Je suis à Monsieur Amellon, conseiller en la Cour des Aydes de Paris. » Nous savons que M. le chevalier d'Ampoigné rêve du plat de lentilles d'Esaû, qui, tout cadet et chevalier qu'il soit , arbore la couronne de son aîné. Nous imaginons que François d'Apples est féru de Rousseau, pour s'être choisi tout un tableau
Es.-libris de Bouclierot du Fey, dessine par Moreau.
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champêtre où Tircis et ses brebis paressent, sous la légende Nafurœ et Musis, sentant son Trianon d'une lieue. Nous jugeons, sans nous penser tromper beaucoup, que M™" Rolland de Chal- Icrange tient une place prépondérante dans le ménage, qui se nomme étourdimcnt « Conseillère au Parlement », et s'environne de cœurs, d'amours et de la Religion. Nous voyons l'avocat Odouard quitter la toge pour traduire Horace, (|ui inscrit au fronton de sa marque littéraire : Vita sine littcris înors est. Nous pourrions compter les vrais bibliophiles, les éclairés, les sérieux, et les séparer de la plèbe ignorante, alignant des dos de faux volumes dans ses bibliothèques, afiirmant sans rire sa foi éruditc. Il y a les convaincus, les intraitables, les farouches, mais aussi les sceptiques, les railleurs comme le président de Brosses, et les incrédules. Ce que l'exlibris ne dit pas, la devise l'explique, le détermine et le commente. Ah! les devises!
D'après elles, ce que les bibliophiles aiment par-dessus tout c'est le livre ; M. de la Palisse n'eût pas dit mieux ces choses palpitantes. Fallitur liora legendo. — Diilce desiperc in loco cum lihro. — Uis me consoior. — Vita sine litteris mors
est. Mais il y a ceux dont la noblesse prime le goût, et qui foudroient, qui menacent dans une langue des croisades le pauvre monde sans écu : « Qui s'y frotte s'y pique. — Qui qu'en grogne? — ]\Iicux vaut m'avoir amy! — Je poins qui m'heurte. — Tel je suis qu'on m'envye! » Les Anglais du dix-huitième siècle, même les plus récemment anoblis, mettaient leur coquetterie à posséder une devise française remontant au Prince Noir ou à la pucelle Jeanne ; les parlementaires, les avocats, les procureurs, les conseillers tatillons des cours provinciales, couronnant d'une toque leur casque guerrier et lançant d'implacables cris de bataille, ne sont point non plus très rares en France. C'est un spécial état d'esprit que les ex-libris précisent et qui ne fut pas sans influence sur la haine du peuple contre les hautes classes, à la fm de l'ancien régime. Les ex-libris font de la politique sociale à leur façon. A la Révolution ils émigraient ou ils grattaient leur blason ; quand ils restèrent chez eux, ils se firent humbles. Boyveau Lallecteur, un spécialiste célèbre qui s'était au bon temps risqué à la couronne comtale, la lit prestement disparaître et ne garda que ses ruines romaines, ses
peupliers et son veau buvant ( Boyveau ! ) à une fontaine. Le vicomte Louis-Paul de Bourbon- Busset est devenu Louis-Paul Bourbon-Busset, « citoyen français ». On est en 1793, et c'était encore une crânerie de conserver la première partie de son nom. M. de Fortia d'Urban a oublié le blason et les lions, pour une femme assise sur une roche et palpant une colonne brisée. Il ne se cache pas, il donne dans son ex-libris sa rue et son numéro: « division du Mont-Blanc ». Charles-Louis Le Prince passe soigneusement à l'encre son nom patronymique par trop compromettant. En revanche, Michaud de Pontarlier s'en tient aux coquetteries du règne déchu, mais il y plante une pique et un bonnet de coton phrygien d'un goût détestable. Lemoine Giraudais est bucolique, il rachète son premier nom par le titre de citoyen, mais il sacrifie à la poésie par des colombes se becquetant sur des flèches. Bobespierre faisait, dit-on, des pastorales émues. Lemoine Giraudais suivait un excellent modèle.
Cependant que nous nous « originalisons » de toutes manières, les Allemands inventeurs gardent toujours leur modèle ancien, l'écu enve-
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loppd de volets, de pennages excentriques reliés au morion du timbre par des bourrelets.
Ces lamequins ou lambrequins ont chez eux une grande valeur de tradition, ils sont Faccompagnement primitif des blasons dans leur art national. Vers le milieu du dix-huitième siècle, alors que nous cherchions les mièvreries et les délicatesses, les bibliophiles germains visent surtout à l'exagération guerrière de leur écusson. Ils y entassent les divisions d'alliances, et chaque division a son heaume particulier placé en haut, ce qui produit à l'œil comme un cénacle de casques tournés les uns vers les autres et se parlant. WolfTgang Christian, comte d'Ueberacker, a sur son ex-libris trois armets en pareille posture (1738). De même le baron de Wiesenhiïlten, un Autrichien. Les Suisses allemands conservaient la marque armoriale des premiers amateurs. En 1777, François Bernard deVallier, bailli de Baechbourg, au canton de Soleure, possède encore le type héraldique français du dixseptième siècle, avec les palmes croisées au-dessous de l'écu. Mais le besoin de ne pas ressembler à son voisin a touché les Allemands comme les autres. On trouve chez eux des cartouches
gravés représentant de petites scènes ; tel celui du pasteur Wiedman d'Altenmûnster, dans lequel apparaît un génie ailé dérobant des cerises sur une table. Le rococo triomphe chez plusieurs, et parmi ceux-ci, chez Christophe Trew, docteur en médecine, dont l'ex-libris, formé de trois compartiments, renferme une allégorie, un blason, et un chien, emblème de la véracité. Simulare nescit, dit la devise ; le chien ne ment pas, il jappe à tort et à travers. Trew était charmé de cette trouvaille ; le chien non menteur se voit sur ses trois marques différentes, surchargées, peu agréables.
A la fm du siècle et au moment de notre Révolution, les Allemands emploient tous les motifs de décoration. Il y a les figures allégoriques, les femmes enseignant la lecture à de petits enfants, la maîtresse d'école « par oii les Prussiens nous devaient vaincre ». Cet ex-libris prophétique est d'Erhard Frédéric Weinland. J.-J. Waser s'était choisi un buste antique au milieu de livres et d'écritoires, un buste ceint de fleurs. Mais en dépit de ces excursions dans la fantaisie, les petits nobles possesseurs de bibliothèque en sont toujours aux machines militaires.
Le casque pointu d'aujourd'hui n'a pas d'origine autre que ces morions proboscidés et cornus dont ils signaient leurs armoiries de hobereaux pauvres. Et moins ils comptaient dans la hiérarchie aristocratique d'alors, plus les exlibris s'enflaient, s'imposaient, prenaient des attitudes cavalières. Lorsqu'on rencontre quelqu'une de ces marques anonymes , timbrée d'un bonnet de prince, il se faut garder de la réputer illustre dès l'abord. Un principicule inconnu s'est taillé ce vêtement royal pour paraître; les Français ne sont point seuls à aimer le galon, il convient de le reconnaître une bonne fois.
En Angleterre, où la mode des book-plates s'était vite répandue, après le style jacobite des premières années du dix-huitième siècle , on en vint, environ vers le milieu du même siècle, à un style semi-rocaille où les encadrements extérieurs, ténus et légers, faisaient assez bonne figure. Sous l'influence de Gravelot la vignette française eut quelque influence là-bas, mais ne put vaincre complètement le personnalisme britannique. Le type armoriai persista avec tout son attirail, on le transformait seulement un peu. La
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forme de récii est plutôt triangulaire, le cimier rappelle la pièce principale du champ, les personsonnages disparaissent peu à peu. Déjà se montrait une singularité de. nos jours érigée en règle li-bas. Le heaume, orné dans le principe d'un coussinet tortillé, servant à lier les lambrequins à Tarmet, cède la place au seul coussinet, qui forme alors une sorte de terrain d'où issent les animaux, les dextrochèrcs armés, les figures humaines. Je renvoie les curieux d'ex-libris anglais au Guide de M. J. Leiccster Warren, dont la compétence et la patience ont épuisé la matière. Tout au plus dirai-je que, vers l'extrême fm du siècle, l'ex-ilbris est devenu allégorique, grâce à Bartolozzict à son école. Alexandre Burnet s'était choisi une figure de femme assise au pied d'une pyramide et déchiffrant un vieux livre ; mais bien avant lui îlenrietta Cavendish Holles avait campé (1730) une Minerve héroïque dans une bibliothèque remplie de livres, d'amours, de dieux de l'Olympe. C'est dire qu'il est difficile de formuler des lois générales en pareil cas ; il s'en faut tenir aux esquisses sommaires.
Des Anglais, l'ex-libris héraldique avait passé aux Américains ; même les premiers connus dans
le Nouveau Monde proviennent (rarlistes de la Grande-Bretagne. William Penn, « propriétaire en Pensylvanie », marquait ses livres d'armes authentiques dûment timbrées et lambrequinées à la bonne façon antique (1703). Thomas Prince laissait pressentir les simplicités yankees dans son étiquette encadrée typographiquement et composée de même (1704). Mais John Burnet, en 1754, donne dans le rococo, les grâces et les ris, suivi par plusieurs autres*.
Pour être complet je devrais mentionner les Italiens, les Espagnols, les Russes, les Polonais, les premiers surtout, très attachés à la mode des marques de possession. Mais je me répéterais un peu en parlant d'eux. Par les tendances, les exlibris italiens du dix-huitième siècle se rapprochent des nôtres ; ils sont plus lourds cependant, à cause du manque de graveurs spéciaux. Les estampilles italiennes les plus habituelles sont armoriales, enfermées dans des cartouches déchiquetés, de forme ovale toujours. Le marchese de Trotti a un ex-libris de ce genre. Plus tard, nos
* The Cïir'io. American book-plates and theii- engravers, by RicLard C. Lichtertstein. En 1825 il y avait plus de 400 ex-libris américains Kravcs.
voisins rechercheront les allégories, comme le baron délia Turbia, par exemple, dont la marque composée par Valperga comporte la bibliothèque obligée, et les personnifications idéales. Les Russes et les Polonais touchent à l'Allemagne et ne diffèrent d'elle que dans le détail, tout en demeurant héraldistes, guerriers, et ce que nous appellerions « vieux jeu >> en argot parisien. Au milieu des étrangers, nous tenons la corde et par la qualité et par le nombre. Notre outillage nous permet de ne redouter personne pour la partie matérielle de la gravure. Au point de vue plus élevé du goût, de l'esprit, sauf des exceptions nombreuses, il faut l'avouer, nous n'avons pas une moins bonne posture. Et nous pourrions citer ici, en changeant le mot, ce qu'un critique écrivait naguère à propos de nos industries d'art : « C'est à nous qu'on emprunte les ex-libris, de nous que chacun les copie en les accommodant à son tempérament spécial, comme on s'inspire de nos livres , de notre peinture, de notre sculpture, de notre architecture, de nos colifichets, de nos meubles, en nous taxant de frivolité, d'orgueil et d'inconsistance. »