CG LES EX-LIBRIS
rique, il avait la reconnaissance chevillée à l'égard du héros dont il tenait honneurs et richesses. Son ex-libris n'est pas seulement une attestation de propriété, c'est une hymne de merci envoyée en vers iambiques à Fauteur de sa gloire. François de Neuchateau est de tout, sénateur, académicien, poète, agronome, économiste; il a été six fois président de la Société d'agriculture. Il est grand officier de la Légion d'honneur, il méprise l'or, il aime le bien public. Il a un écusson ! François de Neuchateau ne revient pas de cet écusson, « honneur bien préférable aux dons de la Fortune », qu'il avait peutêtre un peu raillé avant et qu'il admirait tant après. Sur cet écu, un cygne, des épis personnifiant l'agréable et l'utile. Et il peut sans honte le coller sur ses livres, comme autrefois faisaient les seigneurs dont on se moquait alors! Celui-là se déshabille en entier dans son ex-libris ; il n'eût su décrire mieux son caractère ni ses enthousiasmes. En notre temps sceptique, nous le nommerions un Prudhomme ; il faut des prudlîommes, ils vous font aimer le monde.
Jean de Bry, échappé au massacre de Rastadt, Jean le Mal-Tué, comme le nommaient les Francs-
Comtois irrévérencieux, était plus contenu et plus diplomate. Sa marque surmontée d'un aigle est tout simplement typographique : « Bibliothèque de M. Jean de Bry. » Suchet, duc d'Albuféra, suivait les mômes données. Ceux-là n'avaient point été grisés de leur fortune, ou s'estimaient trop pour avoir besoin de parader.
Une méchante époque pour le livre, que l'Empire et la Restam'ation ! Les coquetteries du dixhuitième siècle étaient enterrées à jamais ; David avait écrasé l'art joyeux et pimpant, et sauf de rares exceptions, la librairie était une fourniture courante de pamphlets et de brochures ennuyeuses. Il y eut bien Prudhon, mais Prudhon ne signa pas d'ox-libris ; il se contenta de composer des en-têtes de lettres officielles, des vigncfttes ou des illustrations. C'est l'antique qui règne, un antique adapté, arrangé, propre à la décoration des appartements, des meubles ou des marques de livres. La plupart des ex-libris sont alors entourés de grecques, de motifs géométriques sans grande prétention. A part la duchesse de Berry, qui possédait une marque sommaire, conçue en manière de fer à dorer, et une autre plus historiée et ornée de lis pour sa bibliothèque deRosny ;
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à part aussi Berrycr qui revenait aux armes anciennes et aux lambrequins, la foule se démocratisait et s'en tenait, en général, aux choses modestes. .. ' ;■••
Le romantisme rencontra cette bibliophilie vieillotte et moribonde, et la secoua vertement. En place des antiquailles partout installées, les théories nouvelles campèrent déprime saut tout un attirail de décorations empruntées à notre art défunt et à notre histoire. C'est la période oîi les tombeaux d'Héloïse et d'Abeilard, les porches de cathédrale, les ruines médiévales, se substituent brusquement aux palais pompéiens et aux colonnes romaines. On voit alors des ex-libris, comme celui de Claude Thiéry, agencé en miniature du quatorzième siècle, avec un petit écrivain tenant le calame et une longue inscription en cursive, ou prétendue cursive, du temps de du Guesclin. « Cestuy livre est à moy Claude Thiery ymaigier moult hault et puissant seigneur Monseigneur François-Joseph, empereur. » Dans sa forme, cette marque romantique procède des essais pareils de Bonnington; le moyen âge ressuscite, tout-puissant, tantôt aussi encombrant que l'avaient pu être les Romains ou les Grecs
de récolc impériale. Lorsque le blason réapparaît dans les ex-libris, il s'attache à copier les écus triangulaires d'autrefois, les morions du quinzième siècle. Ou bien ce sont des arcades en ogive, d'où s'échappent des bêtes sépulcrales, des ouvertures de chapelle où quelquefois s'aperçoit dans une pose étudiée un bourgeois bourgeoisant de la Restauration; tel Aimé Leroy de Valenciennes, gravé par J. Potier, dans la manière habile et jolie de Desennc.
Le romantisme a eu la carrière longue dans les ox-libris ; il est venu jusqu'à nous, gardé précieusement par les officines spéciales de graveurs héraldiques. Je n'aurais jamais fait de nombrer à cette place tous les sceaux, toutes les lettrines, toutes les miniatures gothiques accommodées aux prétentions modernes. Le moindre prétexte de nom suffit à nous valoir de ces oxlibris chevaleresques, chargés de salades, de boucliers, de rosaces et de devises à la mode des âges passés. Le goût s'en maintient, grâce aux traditions des maisons où s'élaborent la plupart de ces petites œuvres courantes. Le travail en plaît aux amateurs de province par sa propreté, sa régularité mathématique, la façon savante
dont les moindres détails en sont écrits. C'est un curieux reste de nos luttes littéraires d'il y a soixante ans, le seul reste peut-être, fidèlement transmis, religieusement gardé par toute une classe d'ouvriers se copiant les uns les autres, de père en fils. Trois types principaux font les frais de toutes les combinaisons : 1° le type armoriai, écu, sceau; 2° le type marque de libraire du quinzième siècle ; 3" le type à la jarretière ou à la courroie. Tout, ou à peu près tout, rentre dans ces programmes avec de légères variantes.
Il n'y a donc pas lieu de s'occuper longtemps de ces travaux de pratique, assimilables aux étiquettes de liquoriste ou de marchand de bonbons. Pour marquer la possession d'un livre, ils valent les meilleurs, certes, mais il leur manque le côté original, personnel, vivant des autres. Ils sont à l'ex-libris inventé par un artiste, ce que la chromolithographie perfectionnée est à l'eau-forte.
C'est à peu près sous le second Empire que l'ex-libris a repris tournure et s'est personnalisé de nouveau. Des dessinateurs habiles, des graveurs ingénieux, n'ont pas craint de revenir aux essais de leurs devanciers du dix-huitième
siècle. De môme aussi, les bibliophiles ne se sont plus contentés de la marque banale et uniforme dos héruldislos ; ils ont eu la volonté de sortir de la commune ornière et d'être eux. Longtemps avant que la passion de collectionner les cx-libris fût venue , et eût donné à cette décoration spéciale une forte poussée, des littérateurs notés parmi les premiers, des savants, des hommes d'Etat, des artistes aussi, s'intéressaient à signer leur bien d'une estampille individuelle, caractéristique, et, autant que faire se pouvait, amusante. Nous avons vu se produire successivement les choses les plus chargées et les plus simples, les plus folles et les plus naïves, au hasard des tempéraments. Des calembours, comme celui de Milsand, de Dijon, frappant une marque en façon de papier-monnaie où les chiffres 1000 et 100 s'étalaient; la fourmi de César Moreau écrivant des pattes de mouche ; le monogramme très simple de Michel Chaslcs, la victime de Vrain-Lucas, monogramme dont il avait marqué le fameux recueil des lettres de Jésus- Christ à Marie-Madeleine ; le livre de Paul Arnaudet et sa devise féroce : Nunquam amicorum; la grue chevauchant une tortue, de Charles Asse-
lineaii ; les deux masques de théâtre de Paul de Saint-Victor ; une main, dessinée par Gavarni pour les frères de Concourt, main étendant deux doigts sur les initiales E et J, Edmond et Jules, « les deux doigts de la main » ; l'intérieur de bibliothèque d'Henri d'Ideville, où se montrent dans leur grâce d'enfant le lils et la iiUe de l'écrivain, parmi les livres rares, double trésor, double amour ; la reliure stéréoscope d'A. Lemercier, gravée par Martial, ouvrant à travers le plat d'un beau livre une échappée sur un cabinet d'amateur, et laissant lire des devises partout inscrites ; les amours joufflus du Bibliophile Jacob ; le petit coin d'imprimerie de Gabriel Pcignot; les tours Notre-Dame, sillonnées d'éclairs, composées par Aglaûs Bouvenne pour Victor Hugo. Et tout près de nous, le coq gaulois de Gambctta et sa devise un peu audacieuse : « Vouloir, c'est pouvoir! » L'Hercule de Ferdinand de Lesseps, promettant d'ouvrir la terre aux nations : Aperire terram (jentihus^ entre un pied de vigne et une étoile ; les simplesses voulues du baron Salomon de Rothschild , un modeste tortil et son nom ; les armes parlantes du baron James de Rothschild, accolées à tant d'ouvrages pré-
cieiix ; les diverses marques de M. Eugène Paillet, la petite balance d'or, Tex-libris jaune à la légende française écrite en caractères grecs, où Paillet se dit IlailXcT; la bibliothèque à la chouette; le vieux colombier vermoulu d'Aglaiis Bouvenne indiquant le nom de sa rue : Bouvenne, graveur, écrivain, collectionneur d'ex-libris ! Plusieurs choses jolies arrangées par Bracquemont pour Ph. Burty ; par Lalauze ; par H. ^lanesse pour M. du Désert ; par Giacomelli, François Gourboin ; de ce dernier entre autres la marque de Georges Duplessis , conservateur du cabinet des estampes, inspirée par la médaille d'O. Roty ; de Giacomelli , Fex-libris du libraire Conquet : un moineau parisien sur des livres, et la légende : <( Ouvre Yœil ! » une vraie légende de libraire audacieux, habile, saisissant le joint. J'omets à dessein toutes les besognes de pratique inventées dans les ateliers de gravure dont je parlais plus haut, c'est la perfection même, trop la perfection, Fimpeccabilité agaçante des maîtres d'écriture.
Tout est admis aujourd'hui comme signe de reconnaissance bibliographique: quelquefois un petit animal qu'on dirait tombé de la pointe de
Ex-libris de M. J. Adeline. — De MM. Jolly Bavoillot et Léon Conquet. — De M. Ed. Pelay (pour sa collection de Danses des Morts).
Ex-libris de^M. A. Sciama — De M. A. Piedagnel. — De M. Octave Uzanne. — De M. Paul Bellon. — De M. Ch. Bouret.
Nicolas Berghem, tel le ravissant baudet couché dcL. Deschamps; des monogrammes compliqués, comme ceux de Mohr ; les élégances d'Octave Uzanne; des semis de lettres, comme la marque fine et distinguée de Germain Bapst; de petites scènes : le nocher breton abordant aux côtes de TArmorique pour M. de Laborderie, avec la devise jouant sur le nom du propriétaire: « Qui Faborde rie! » Le blason a fait son temps, il ne se rencontre plus guère que dans les travaux des herald istes et détonne un peu en ce moment. Ces années dernières, des photographes prônaient l'ex-libris-portrait, où la physionomie du propriétaire se fût transmise aux races futures ( si la photographie parvenait à être indélébile). On vantait le procédé de signer ses livres de sa figure, et on le réputait une idée absolument neuve, comme si Lamy, au commencement du dix-septième siècle, Fabbé Perrault, en 1764, et nombre d'autres ne Feussent mise en pratique. Mais ces tentatives sont mort-nées parleur médiocrité même; à moins que de passer par les mains d'un artiste, elles déshonoreraient une bibliothèque sérieuse ; jusqu'à nouvel ordre elles ne pass ioniseront que les âmes simples.