‹ Les excentriques (volume 2)Chapitre 6 sur 13 · CAMBRIEL · texte numérisé non relu

CAMBRIEL

« La troisième inspiration, dit -il, qui fut plutôt une vision, vint m'éclairer quatre ans après dans la maison de madame la veuve Maçon, me Mazarîne, n® 60, au Jeu-de-Paume. L'opération et là perfection du travail que je faisais se présenta devant mes yeux et mon odorat par l'odeur forte qui s'en exhalait, me prouva (comme il est dit dans Nicolas Flamel de Paris), qu'elle était bonne et bien faite, et me donna la conviction que j'étais parvenu à la fin de la première partie de mon ouvrage alchimique ou de la pierre du premier ordre, ce qui me réjouit beaueoup. J'ai donc raison de dire que je suis convaincu par moi-même de Pamour que Dieu accorde à ses créatures. ♦»

Il est à remarquer que toute cette race de chei^ chœrs vit de visions ] non seulement ils croient, maïs ils voient. Tous ont vu Dieu 5 et quoique les peintres se servent presque d'un même type pour représenter la divinité, !e dieu des visionnaires ne ressemble pas au dieu des peintres.

Le dieu tel qu'il se révéla à Cambriel, est décrit par lui d'une façon tellement inusitée qu'il faut citer en entier ce portrait.

« DIEU EST d'une faille ou corpulence comme pourrait être l'homme le plus parfait, ayant six pieds six pouces de taille, proportionne dans toutes les parties qui le composent, mais toujours en plus dé perfections que Thomme le plus parfait que je'lui compare.

«* Il est majestueux -, sa peau est de la couleur de la flamme d'une bougie*, ses pieds, ses genoux, ses cuisses, ses mollets sont si parfaits, que quoique j'en dise,

je serai toujours au-dessous pour en pouvoir r^ésénter la perfection.

« Les ongles de ses pieds sont d'une beauté incomparable, le plus bel ivoire ne peut leur être comparé.

« Les mollets de ses jambes sont si beaux, si parfaits, et comme il est tout esprit , que je voyais à travers comme à travers le cristal le plus clair.

« Hais ce qu'il y a de plus beau dans^ toute cette beauté de perfections réunies, c'est l'arrangement des muscles qui le forme. Us sont arrangés comme des petites poires, de trois en trois, deux en haut et un en bas ou au milieu des deux premiers, et dans chaque muscle on ne voit qu'un mouvement continuel de rayons de lumière gazeux qui, se croisant dans tous les sens et sans se séparer, montant ou descendant, forment et font apparaître un million de perfections dans Tintérieur de chaque muscle. «•

Cambriei, plein d'espoir par la visite de Dieu, décida qu'il s'adonnerait entièrement à la philosophie hermétique \ il se retira dans un de ces quartiers perdus de la Montagne Sainte-Geneviève, rue Judas*, cette partie du Quartier-l^tin a toujours été pleine d'existences bizarres, pauvres et problématiques dont la biographie est toujours à faire.

Au bas de la Montagne Sainte-Geneviève, s'étend en vallée la place Maubert. Mmbert, dit-on, est une abréviation corrompue de Maître Albert^ Albertus-Magnus^ plus connu sous le nom du Grand-Albert, "qui professait en plein air à cause de la trop grande multitude de ses auditeurs, sur le terrain où s'élève aujourd'hui le marché

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de la Place Maubert. Après avoir lu le livre, je lus connaître rhomme, je partis, un matin à la r^ cherche de Cambriel; il invitait les personnes qui désiraient s'aboucher avec lui à demander son^Mlresseà

l'imprimeur.

Uimprimeur, d^uis cin^ ans, avait perdu de souvenir le nom de ralchimiste \ cependant il se rappela que Cambriel lui devait quinze francs, pour un carton clouté au Cours de Philosophie hertnéti^. « C'était un brave homme, ajouta Timprimeur, mais... entre nous... un peu fou. »•

Sans plus de renseignement^, j^allai rue Judas espérant bien sinon trouver Thomme, au moins déR renseignements sur sa vie passée. Ce quartier montagneux est étrange; il doit* ressembler au quartier des Juifs, à Francfort. On n'y voit que de vieilles maisons noires dont les rez-de-chaussées, tous habités par des ouvriers tapageurs , des serruriers , des forgerons ,' font contraste avec le calme des boutiques de guenilles. Le so* leil ne dédaigne pas cependant de montrer son bec dans ces rues humides ; il rcjeunit même de son mieux les vieilles robes rouges, les gibernes, les boites à seringues , les bonnets à poils qui foisonnent tant chez les maigres fripiers.

Le peuple de la Montagne Sainte-Geneviève aime les fleurs et les oiseaux ; de toutes les fenêtres partent des chants de sansonnets et de merles qui n'ont pas l'air trop fâchés d'être encagés.

L'homme chez qui Cambriel demeurait s'appelle M, Rivet, rue Judas, n® 8. Je cherchai inutilement pen-

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danl une heure la rue Judas ^ elle n'exis.te plus aujourd'hui. Elle existe encore, mais elle a eu honte de son nom, elle a fait une demande à la Ville de Paris," qui, en bonne mère de famille, lui a donné une désignation moins traîtresse.

Dans la rue, le monde se mil aui^ portes pour nous voir passer, cat j'avais un compagnon *, au numéro indiqué, nous ne trouvâmes pas M. Rivet, et les voisines de la maison qui nous donnaient ces renseignements (il n'y a pas de portier), nous regardaient avec inquiétude, surtout lorsque je prononçais le nom de Cambriel.

Enfin M. Rivet nous apparut dans une boutique de

sefpurieïîi — Ça regarde mon frère, nous dit-il. Et il sorti! dans la rue et appela de toute sa voix: Eh! Rivet? — Qu'est-cer, répondit une voîx qui partait d'un étage. — C'eit des messieurs qui veulent savoir des nouvelles de Cambriel.

A ce nom, Cinquante têtes sortirent de toutes les fenêtres^ Tex-rue Judas connut en entier le motif de noire Visite. Nous montâmes au second. •- '

— Cambriel ! dit le second Rivet , nous ne savons pasee qu'il est devenu, depuis qu'il ne loge plus dans la maison. Il faudrait aller trouver M. Candy.

•^ Où demeure M. Candy, demandais-je ?

-- ALyon, répondit M. Rivet.

— C'est un peu loin.

— Oh ! la course en vaut la peine, dif M. Rivet ;.vous verriez un homme qui ne mourra jamais.

— Comment ?

— Oui, oui, M. Candy a été ressuscité par M. Leri-

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che, qui. était i'clève de M. Cambriel, et M. Canibriel lui a bien promis qu'il vivrait jusqu'à ravènement de Jésus-Christ.

— Pardon, monsieur, dis^e à M. Rivet, qui me paraissait un honnête homme plein de bon sens, est-ce que vous croyez à une telle prolongation de la vie ?

— Si j'y crois! me dit-il; mais j'y crois, aussi vrai que vous êtes là... Vous m'auriez dit ça avant l'événement que je vous aurais répondu : Va te faire... Pardon, nionsieur. J'aurais dit : Cet homme-là, qui me dit de pareilles sottises, me prend pour un autre ; mais aUez trouver M. Leriche et vous reviendrez en criant au miracle.

— Où demeure M. Leriche?

— Attendez ; il est maréchal-ferrant et il était, à cette époqde, rue du Faubour^-Saint-Antoine...

— Quel numéro, s'il vous plait?

— Ah! jQ ne sais pas le numéro, me dit M. Rivet.

— Je trouverai difficilement M. Leriche ; le faubourg Saint-A-ntoine est trop long à visiter mai^ns par mair sofls...

— Ça ne fait rien à la chose, monsieur 5 je l'ai tant eur tendu raconter à M. Cambriel que c'est tout comme si je l'avais vu. M. Candy, Lyonnais, lors de son premier voyage à Paris, il était âgé alors de dix-huit ans, avait ^ïie danseuse de l'Opéra pour maîtresse. Une maladie le prend ; 4I devient si mal que les assistants le virent mort. Sa bonne amie, désolée de sa perte, va trouver M. Leriche, qu'elle savait avoir fait revenir d'autres personnes à ^avie; il se rend tout de suite à la maison du mort. Etant

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au moment de monter Tescalier, une personne qui descendait lui dit, le prenant pour un médecin : « C'est inutile de monter, M. Candy est mort. — Puisque je suis ici, répond M. Leriche, je vais monte». — Ce qu'il fit; il vit le cadavre, le toucha et l0 trouva froid dans toutes les parties du corps,sauf aucreuxde Testomac, où U restait encore un brin de chaleur. Alors M. Leriche dit : « D y a de l'espoir I » — Vite, il fait faire un grand feu, prépare le tout, chauffe le corps et le frotte partout de la médecine universelle, inventée par M. Caâibrid et dissoute dans l'esprilHle-vin. Une heure et demie après avoir opéré, présente un miroir à la bouche du mort, lequel fut taché de son baleine , ce qui lui fit dire : « i) vivra ! » Fait chauffer le lit, et quand le malade eut donné une plus forte marque de retour à la vie, il Ty fit mettre dedans ; continue à lui administrer intérieurement un peu de la médecine universelle, et l'homme qu'on allait enterrer fut rétabli en vie. Depuis il s'est toujours bien porté ; il a 84 ans à l'heure qu'il est; il ne peut plus mourir, la preuve c'est que M. Candy Qt deux voyages en Egypte, il y attrappa la peste avec l'équipage ; tout l'équipage mourut, M. Candy guérit sans prendre aucun remède. .

— Vraiment, lui dis -je.

— Oui, monsieur, et quand vous passerez plaoe du Chevalier-du Guet, n. 6, demandez à tout le quartier s'il n'a pas vu M. Candy qui était alors mécanicien, travailler à l'âge de quatre-vingt-deux ans comme dans sa Jeunesse, et avec des cheveux noirs.

Toute cetie conversation avait un peu détourné le but

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de 1119 tlBite ; en regardam cette ebambie meablée iT mie façon très-l)ougeoise, y svait sur h rtif i née deux petits anges en cire sons Terre, f^erços on cadre coqtenant «nepaged'écÂtnreà reDcrerooge.

— Oh! jegarde ça précieoacBMat, médit M. Bhret, c'est écrit de la main de H. Cambrid et je n'ai que œ souvenir de lui.

Je m'c^^rocbai et je lus :

« La perre pbilofiophaie (qui n'est a^îovd'blIi regardée^que comme nqe folie aux yeox d'un trop grand nombre d'boomies) ne pent se bire que par la rémaon du sang (ou des esprits métalliqbes) contemi dans les natures. Pour Tobtenir, il fanidra (comme il est dit par Nicolas Flamel) égcNVer, assassiner plusieurs mnocents (îe parie des m^ux ayant w), pour tirer d'eux et le pousser de puissance en acte, ce sang vital dont nous avons besoin, lequd nous devons [mettre (après qu'il aura été séparé et bien dépuré de ses partieschameUes et terrestre^danslesbonteillesàlongcol^pour obtenir de lui la panacée et la poudre de projection que nous désirons, laquelle nous ne pourrons posséder qu*iq)rès avoir

égorgé plusieurs innocents. »

—Vous avez beaucoup connu M. Cambrid, lui demandaift-je*? Avait-il de qum vivre?

— Hélfls! monsieur, le pauvre homme se privait de tout pour acheter du mercure et un tas de (^rogues sans pareilles. Il sortait tous les matins et allait aux quais acheter des ta^ de livres ; souvent aussi, on lui alertait de chez un libraire qui s'appelle Guillemot*

— le lé connais, lui dis- je.

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— Eh bien ! SI. Guillemot pourra vous donner aussi des renseignements sur son compte. Il y avait encore un vieux prêtre, l'ancien chapelain de Louis XYIII^ f abbé Sausse, qui venait souvent voir M. Gambriel. U p^arait qu'il cherchait depuis trente ans la pierre philosoi^ale ; mais monsieur ne s'entendait pas avec lui. Monsieur Sausse avait rassemblé , disait-il , beaucoup de rayons de soleil -, je vous avertis, monsieur, qiie je n*y entends rien, je vous 4fis ça comme je me le railt>elle. Un jour, M. Gambriel lui dit : — L'abbé, vous êtes le plus avancé de tous ceux que j'ai connus cherchant le livret d*or du Révisan, mais précisément parce que vous avez trouvé cela, vous ne parviendrez pas à finir la pierre philosophais

— Et pourquoi^ demanda M. l'abbé, si j'ai déjà les rayons solaires qui sont la forme et le mâle.

— Vous comprenez bien, monsieur, continua M. Rivet, que toutes ces paroles étaient de l'hébreu pour moi. Seulement, je me disais : M. Gambriel est plus savant que toi, écoute-le, et sois poli &vec lui. Ah ! qu'il s'en donnait du mal, le brave homme ! il passait des nuits à souffler, à forger, à fondre... Ça sentait quelquefois mauvais à empester le quartier. J'en ai connu qui disaient : c'est un sorcier; mais moi qui le voyais tous les jours bon, donnant tout ce qu'il avait, voulant bien perdre son temps à nous écouter, vous pensez si je Pai dé^du contre ces imbéciles qui appellent un homme sorcier, parce qu'il lit dans des livres grecs... Enfin, il y a deux ans, M. Gambriel était devenu ilans un état de santé aifreux ; il tomba malade. Alors tout le monde de ma

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famille fut aux petiU soins pour lui. En dierchant dans ses meubles, nous trouvons... rien... que des croûtes de pain. Je n'ai pas voulu voir aller à l'h^ital un si digne homme ; je me suis dit : « Tu iras plutôt ! »

— * Vous ne croirez pas, monsieur, ce que je vais vous dire : Le médecin avait ordonné des drogues. On lui achète tout... des drogues chères. Eh bien ! je le sur* prends use nuit : au lieu de les boire, il les mettait dans des creusets au feu, et voulait faire de Tor avec.

<• Alors un matin qu'il souflirait davantage, il me dit d'écrire à sa famille qui demeurait à Saint-Paul-de- Fenouillet« Je reçus quelques jours après, de l'argent et l'ordre de l'envoyer dans une maison de santé près de Meaux, dont ses parents connaissaient le médecin.

•• Le jour de son départ, M. Cambriel me dit : — Ecoute, Rivet ; tu recevras inévitablement des lettres pour mol. J'ai écrit en 1820 à M. de Gabriac , souspréfet 4u Vigan, et en 1835, à Mgr le prince de Coudé ; je sais qu'ils me répondront un jour ou l'autre.., D le feut. Tu m'enverras leurs lettres^ et alors je te donnerai le moyen de fqir&une grosse fortune.

— Et puis? demandais-je à M. Rivet.

— On m'a dit que M. Cambriel était devenu.. . AL Rivet hésitait.

— Etat devenu? repris-je.

— Ah ! dit-il d'un m chagrin, c'est les personnes qui noie comprennent pas et qui veulent qu'il n'ait plus la tête à lui.

Novembre 1S47

Le chef d'orchestre du Jardin-des-Lilas s'aperçut un jour qu'un de ses violons se livrait à des exercices irréguliers. Le contrôle d'une armée d'instruments est très simple; à plus forte raison la surveillance de quinze musiciens. D'autant plus que sur les quinze, deux tiers qui sont composés de cuivres n'ont besoin que d'être écoutés. Il ne restait que cinq instruments à cordes à observer, le coupable fut bientôt découvert. Les archets en pareil cas sont dénonciateurs. A moins d'être tenus par des maladroits, les archets poussent et tirent avec une grande régularité. Ceux qui ne peuvent pas entendre de la musique sans s'intéresser au travail de l'orchestre, ont pu remarquer que les dix musiciens qui jouent la même partie exécutent un trait, s'il s'agit des premiers violons, avec un semblable coup d'archet. Les dix seconds violons font leurs arpèges avec une égale préci-

sion ; il en est de même de la famille des altos, des basses et des eontre-basses.

Aussi, le chef d^orchestre qui n'avait que cinq violons sous ses ordres, ne tarda pas & découvrir le complot. Les deux premiers violons faisaient leur service avec loyauté ; Talto, qui se cache toujours comme la violette, mettait dans ses humbles fonctions toute la conscience possible. Il n'escroquait pas une note dans ses batteries. Restaient donc les deux seconds violons, dont l'un des archets qui devait aller régulièrement en raison de ses simples accompagnements, eut bientôt trahi son maître. Cet archet montait et descendait avec une grande rapidité; quelquefois il allait par saccades; ce jeu n'était pas naturel.

— Eh bien ! monsieur Dubois , cria le chef d'orchestre ?

Le musicien Interpellé ne répondit pas ; mais l'archet confondu rentra dans l'ordre et marcha, pour ainsi dire, au pas avec son compagnon de pupitre.

Après la contredanse : — Qu'est-ce que vous faisiez donc tout-à-l'heure? demanda le chef.

— Rien, Monsieur.

— Rien de bien^ vous voulez dire... Souvenez- vous que ces plaisanteries ne me plaisent pas...

Le violon interpellé tenta de répondre.

— Tâchez que cela ne se renouvelle plus.

Le soir les musiciens se moquèrent de Dubois, qui s'était laissé prendre. Il faut dire que, moitié par moquerie, moitié par bizarrerie, le second violon s'était iniaginé de plaquer des airs connus sur de la musique

tl2 LES EXCENTRIQUES.

de quadrille et de polka. Ainsi sur une conkedanse, je ne dirai pas lacpielle, ces sortes d'œuvres sans portée ayant des titres sans signification, Dubois chantait sur son violon la Marseillaise. Pendant que ses confrères jouaient une polka, Dubois jouait le Chant du Départ, Il avait même inventé, le coupable, de plaquer le Ça ira sur une vsralse de Strauss.

Ces sortes de facéties sont très communes dans les orchestres parisiens , surtout dans les orchestres de théâtre. Il arrive fréquemment que pendant une scène de vaudeville sentimental, Tamoureux lâche d^ènormes plaisanteries à voix basse, pendant la réponse de sa camarade; un caricaturiste moderne a fait lâT-dessus toute une suite de dessins. Les mêmes balançoires^ pour employer l'argot théâtral, se reproduisent chez les musiciens. Mais il est bon de dire à la louange de Dubois que, quoique suivant, quant à la forme, les traditions de ses confrères, il s'en séparait pour le fonds. La révolution de février lui avait remis en tête tout le répertoire d'airs républicains, et il les trouvait si beaux, et il méprisait avec tant de raison Tinsignifiante musique de quadrilles, que, pour ne pas les entendre, il se jouait à lui-même de la musique démocratique; seulement il était forcé de l'accommoder au rhythme vif à deux temps des contredanses.

Quoique joués piano, ces airs nationaux avaient contrarié la fine oreille du chef d'orchestre, qui fit rentrer chez Dubois des pensées démocratiques opposées à Finstrumentation des quadrilles. Désormais il fit sa partie avec sa .bonne volonté accoutumée, lorsqu'un jour il

laissa tomber sur le plancher son violon qui se décolla. N'étant pas riche, le musicien-Ie raccommoda lui-même ; il n'y avait qu'une mince fissure qui courait le long de la table, près du cheValet à gauche. De amples petits tasseaux minces collés le long de la fente, à l'intérieur, empêchèrent Tinstrument de sonner le fêlé.

Au bal qui suivit l'accident, Dubois trouva que son >iolon avait plus de son que d'habitude. D'abord il crut se tromper, écouta attentivement, pencha son oreille sur la table, et enfin fut confirmé dans son opinion par le modeste alto.

— Vous ne savez donc pas que plus un violon est raccommodé, plus il est meilleur?

— Vraiment! dit Dubois, qui était jeune, mais qui aimait à entendre les persçnnes d'expérience.

Le jeudi d'après, Dubois dit à.l'alto :

— Pourquoi les violons raccommodés sont-ils meilleurs que les neufs?

— Bah î dit l'autre, vous êtes toujours avec vos raisonnements, ça ne sert à rien les raisonnements ; seulement, tous les bons musiciens le disent, il faut croire qu'ils ont raison, je sais cela de père en fils. Parce que vous êtes jeune, vous croyez que les vieux ne savaient rien, n'est-ce pas? Laissez-moi tranquille; puisque vous ne voulez pas m'écouter, je ne vous dirai plus rien.

Si je ne craignais de faire un grossier calembourg, je dirais que le vieil alto était un peu quinteux comme tous les gens de son emploi. Très-importants dans le quatuor, ils ne sont jamais en évidence; le public ignorant,

qui ne voit pas de différence entre la forme sévère de Talto et les allures sveltes du violon, est encore bien plus incapable d'entendre ces sons graves cpi établissent entre les deux instruments une ligne aussi prononcée qu'entre le catholicisme et le protestantisme. Les musiciens, qui tiennent ces fonctions sans honneur, paraissent timides et honteux, mais au fond du cœur ils ont de sourdes inimitiés contre les ^olonistes dont les parties sont plus brillantes. Le vieil alto du bal des Lilas méprisait complètement les violons ses confrères, jeunes gens en habit noir, en faux-cols rabattus, en cheveux frisés, qui de leur estrade laissaient tomber des regards pleins de séduction sur les danseuses. De tout Torchestre, l'alto ne parlait qu'à Dubois, qui par son costume semblait s'occuper de son art. Jamais on n'avait vu Dubois se peigner qu'avec ses doigts; il portait un certain habillement mixte, veste et culotte, qui n'était ni d'hiver ni d'été, et qui n'avait aucun rapprochement avec la brosse.

Le vieil alto ne se connaissait qu'en musique ; il en avait beaucoup fait, étant d'une famille de musiciens ; il la comprenait en lui, mais il lui aurait été difQcile de l'expliquer. Quelques traditions d'instrumentistes étaient enti*éesdans ses doigts, et il les donnait à l'état d'affirmations sans pouvoir les résumer. Aussi la question : • Pourquoi les violons raccommodés sont-ils meilleurs que les neufs? •• le mit-il de mauvaise humeur. Il prévoyait dans Dubois un certain esprit inquiet, observateur, douteur et révolutionnaire qui se manifestait dans cette simple phrase. Il laissa tomber la conversa-

tion ; Dubiris qui le connaissait se garda bien de la relever .

Le dimanche suivant» Dubois fit force amabilités au vieil alto, entemlit raconter, en affectant dV prendre beaucoup d'intérêt, des anecdotes musicales qu'il avait déjà écoutées plus de cinquante fois ; il offrit à son confrère une petite boite de colophane qui, disait-il, quoique de nouvelle invention, était bien certainement utfle et raisonnable. L'alto, d'ordinaire fort emporté contre les productions nouvelles, parut touché du cadeau. Ce n'étaient pas les jeunes violonistes vêtus à la mode qui auraient ménagé une surprise de colophane ; ces simples procédés, qui ne semblent rien, sont très-importants * dans la vie de pauvres musiciens appointés à cinquante francs par mois.

— Est-ce que votre alto a déjà été raccommodé? demanda Dubois, quik avait cherché plusieurs fois, entre les intervalles de contredanses, à revenir à son idée.

— Non, dit le vieux musicien.

— Il est très-bon, du reste, dit Dubois, il résonne à lui tout seul plus que nos deux violons, le mien et celui du camarade... Mais est-ce que vous seriez chagriné, s'il lui arrivait un accident?

— Allons... allons, est-ce que ça se demande? Vous voilà encore, dit l'alto, qui semblait pressentir les éternels raisonnements de s<ffi jeune confrère... Je tiens beaucoup à mon alto ; car il vient de mon grand père, et il a été joué par mon père à l'Opéra.

— Ah ! votre père était à l'Opéra, demanda adroitement Dubois, pour détourner les soupçons... U parait que c'était un fameu^Qiusicien .

— Oui, comme il n'y en a plus. fl. Spontini Taimait beaucoup ; ils étaient quasi amis ; c'est que voyez-vous, dans ce temps-rlà, il n'y avait pas toute votre cuivrerie qui bit ressembler vos orchestres à d^s boutiques de chaudronniers. Ce n'est pas pour dire, il y a eli un temps où c'était un honneur d'être de l'orchestre du Grand- Opéra, mais aujourd'hui, je ne ferais pas un pas pour y entrer. On ne s'entend pas jouer... avec vos trompettes, vos trombonnes, une corde de violon peut casser sans qu'on s'en aperçoive.

— £t un violon aussi peut casser, dit Dubois?

— Môme un violoncelle, dit l'alto qui ne s'apercevait pas qu'il rentrait dans le cercle tracé par l'inquisiteur Dubois.

— Est-ce qu'un violoncelle raccommodé, demanda Dubois de son ton le plus câlin, aurait les propriétés merveilleuses des violons raccommodés dont vous me parliez l'autre jour?

— Je ne me connais pas beaucoup ea« basses, dit PaUo, mais cela doit être, cependant je ne l'ai jamais entendu dire à mon père.

— J'ai bien pensé à ce que vous m'avez dit dernièrement, car vops vous y connaissez et on gagne toujours à vous entendre, dit Tinsidieux Dubois, et je me demandais pourquoi les musicieu£( ne s'amuseraient pas à casser leurs instruments.

— ' Hein ! dit l'alto qui crut entendre blasphémer.

— Puisque vous prétendez que les violpns raccommodés valent mieux que neufs.

— Vous êtes une bbb... s'écria le vieil alto qui allait

LE MtJSieiEN DUBOIS. M7

se ficher et qm n'en eut pas le o^urtige, au souveoir de la boite de colbphane si généreusement offert^..' h vous ai dit cela pour lès instruments médiocres, que rien ne saurait abîmer et qu'un rien peut rendre meiUeurS) du moinb par hasard \ mais touchez Voir cet alto?

Dubois regarda comme une faveur immense de manier l'instrument, qu*on pouvait supposer, à la couleur « âgé d'une centaine d'années. Il était d'une couleur sérieuse et portait sous les cordes une colerette blandie de poudre de colophane épaisse vers le milieu, qui allait en se dégradant insensiblement vers les ff

— Tenez, dit le vieux musicien, tàtez le fond, il ploie sous les doigts... C'est yn plaisir que de Jouer làdessus...

U fit une gamme.

— C'est drôle ! dit Dubois, la colophane reste sur certains violons et pas sur d'autres. A la bonne heure ! votre alto est chevronné...

— Mon père m'a toujours recommandé de ne pas essuyer la colophane : vous comprendrez qu'étant grasse et résineuse, l'instrument s'en imprègne comme d'une huile, et le son doit y gagner.

Ces conversations ne se tenaient pbs d'une filée, il est &eile de se l'imaginer ^ chaque quadrille, chaque polka les coupaient à tout moment en petits morceaux. Aussi ïi'ai-je pas tenté de les reproduire avec exablilude, Dubois étant obligé de ramasser ses lambeaux de phrases commencées pour les recoudre. A la suite de cette soirée, il ne causa plus avec autant d'assiduité; seutemeni il fiarut avec un nouveau violon, sur lequel il se tint perpé-

tuellement penché pendant la soirée ; il jouait la partie machinalement et semblait préoccupé . On le vit arriver un autre jour avec un autre violon sous le bras, malgré sa boitequ'il tenaità la main. Le cornet à piston, qui était le plaisant de la bande, le fit passer pour fou,çar on n'a jamais vu un musicien avec un violon sous le bras et une boite à la main, quand il ne peut &ire qu*ua volume des deux.

Les plaisanteries du cornet demeurèrent sans résultat, car Dubois tira un autre violon de sa boite ; mais toute la soirée, il joua des deux instruments, tantôt de Tun, tantôt de Tautre, les écoutant avec une extrême attention. Et il faisait force grimaces, tantôt souriant à Fun de ses instruments comme s^il lui adressait des compliments, tantôt fronçant le sourdl comme s'il lui faisait des reproches.

Chaque quadrille est composé de cinq figures qui sont séparées par un repos ; Dubois aurait pu attendre ce repos pour essayer ses violons, ainsi que font les cuivres qui profitent de cette pause pour changer de tons, mais il n'en avait pas la paiience et en pleine figure il déposait son violon à terre, ramassait l'autre^ l'écoulait avec l'extrême attention d'un médecin qui ausculte.

Le chef d'orchestre du Jardin-des-Lilas entra dans une grande colère contre le pauvre musicien qui, avec ses déplacements continuels d'instruments, ne remplissait pas sa besogne. Sans doute, Dubois était moins coupable que lors de sa maiûe de musique populaire ; mais le chef d'orchestre se disait qu'un pareil musicien était d'un dangereux exemple dans un orchestre. Dubois lâcha le mot essai.

LB MUSiaEN DUBOIS. 119

— £l si tous mes musiciens foisaient des essais^ ré* piiqna le chef, on ne s'entendrait plus ici.

—Je suis arrivé à ce que je désirais, dit le second violon ; je voulais connaître quel était le meilleur de mes deux instruments.

— n me semble que vous juriez bien pu les essayer entre les quadrilles.

— Ce n'est pas la même chose, dit Dubois.

A partir de cette soirée, il s'en tint à un instrument. On le crut guéri de ses imaginations musicales; on se trompait, il s'entoura de mystères ^ct prenait ses précautions. Personne autre que le vieil alto ne remarqua Dubois tirer de sa poche de gilet des objets inconnus qu'il faisait entrer dans son violon par la porte des /*/*, et qu'il semblait vouloir fixer sous la table avec un petit instrument de fer écrasé par un bout, semblable à un ébauchoir de sculpteur. Cette opération finie, il écoutait le son et finissait par des mines approbatives ou chagrines. L'alto crut la première fois qu'une fissure s'était déclarée par hasard, et que Dubois voulait y remédier avec de la cire, car c'était une matière molle d'une couleur indécise que le violon ployait dans ses doigts; mais ce manège se continua trop longtemps pour qu'il fût permis de croire à un accident passager ; et un jour l'alto faillit tomber à la renverse quand il aperçut Dubois qui mâchait de la mie de pain en la faisant entrer ensuite dans les flancs du violon.

Il a déjà été dit que l'alto n'avait pas le raisonnement serré et concluant ; il pensa à une hallucination qu'on remarque chez quelques musiciens, dont l'état trop ncr-

taO LES EXCENTRIQUES.

veux peut conduire facilement à cette triste maladie. <« Il donne à manger à son violon, se dit l'alto ; il- croit qu'il tient dans ses bras un être animé, rien n'est plus certain. Pauvre garçon! •» Ce fut heureux pour Dubois que l'alto ne communiquât jamais avec les autres musiciens de Porchestre, qui en auraient goguenai'dé pendant toute la saison. Le hasard voulut que le second violpn qui était au même pupitre que Dubois arrivât à ses désiis^-qui couvaient depuis longtemps ; il prit le grade de premier violon et fut remplacé par un petit bossu qui servit de magot aux désœuvrés de l'orchestre.

Cétait comme un ancien notaire qui serait passé dans le corps d'un bossu. 11 avait la quarantaine, le front dégarni de cheveux, et sur les oreilles deux mèches que de longues préparations pommadées amenaient à un enroulement &ctice qui était un grand accroche-<^ur. Le petit bossu, habillé d'un large habit noir râpé, aurait voulu commander le respect ; il affectait la mine imposante des greffiers de tribunal, il ne lui manquait que la plume sur Foreille droite. Le petit bossu était grave et cravaté de blanc, il aimait la coquetterie; cela se voyait à un coussinet de soie vert-pomme qu'on apercevait à l'ouverture de la boite à violon et qui servait à garantir l'instrument de la poussière. A son entrée dans l'orchestre, il apporta avec beaucoup de sang-fi*oid un rond en cuir pour mettre sur sa chaise, afin de ne pas trop échauffer son sang par la station de cinq heures qu'il faisait au bal.

Le petit bossu éveilla le comique par ses propos maladroits. Il parla de ses femmes ; cette manière de se poser

LE MUSIQEN DUBOiS. 121

en gatantin doubla immédiatemeiit la bosse. A la longue, ce cône qui fuyait par les barreaux de la chaise aurait pu être oublié par les musiciens; le récit de telles galanteries fit que la malignité ajouta une bosse sur la poitrine de ce violon prétentieux. Il fut surnommé Bosco par la petite-flûte, Dûrcker, qui commandait le respect par une réputation acquise dans la musqué militaire. Le bossu, qui aurait conduit un moraliste à écrire cinquante pensées amères sur la femme, paya cher son amour-propre. Ce furent de cruelles plaisanteries sur Bosco y et les musiciens employèrent une habile tactique à se faire dire les amours du petit homme. 11 s'était formé deux camps, Tun qui écoutait attentivement, qui semblait prendre parti pour le bossu, Tailtre qui se moquait et qui enfonçait mille -flèches empoisonnées dans la bosse du pau^Te homme.

Dubois et le bossu, assis en face du même pupitre, attiraient l'attention rien que par leur dissemblance : Dubois, jeune, les cheveux en désordres, qui n'étaient travaillés que par l'oreiller, d'une tournure fine et maigre; M. Adhémar, car ainsi s'appelait le bossu, cravaté et peigné d'une façon irréprochable. Il arriva à ce dernier une plaisanterie à laquelle s'était associé le chef d'orchestre : d'habitude, dans les petits groupes de musiciens, on choisit le moins savant pour ce qu'on pourrait appeler, conune au théâtre, les utilités. Ainsi il a été de mode longtemps de faire des polkas imitant la poste ; un musicien est chargé des grelots et de deux bandes de cuir pour imiter lé

bruit du fouet. On a, par des idées analogues à celles d'Anne Radcliffe, remué des chaînes, imité le tonnerre, et mille autres moyens singuliers qui portent les danseurs à des sauvageries d'écarts inouïs.

Le second violon qui venait d'être remplacé par le bossu, tenait cet emploi qu'on confia .mécbanunent à H. Adhémar, Ëtce fut un comique spectacle que de voir le bossu, sérieux, agitant en l'air un grand tambour de basque, le frappant, le faisant gronder de son doigt humide, toutes choses qu'on a été trop accoutumé a voir faire aux danseuses, pour ne pas saisir les idées qu'excitèrent l'accompagnement du tambour de basque. H fut complimenté par lé chef d'orchestre qui^ pour son plaisir particulier, fit bisser pendant la soirée la polka au tambour.

Pendant trois semaines» M. Adhémar occupa tellement l'attention de ses confrères que Dubois fut heureusement oublié. Lui n'avait nullement regardé le bossu; il ne savait même pas qu'il eût un nouveau compagnon a son pupitre. 11 regardait daas son violon ; au lieu de l'écouter, comme par le passé, il passait son temps â tâcher d'introduire son regard par les ff\ et il se servait d'un nouvel outil, qui était au premier ce que les pincettes sont à la pelle à feu. Si le premier outil semblait porter de la nourriture dans le corps du violon, le second paraissait être en contradiction ; car il était composé d'une branche en fil de fer, qui supportait une façon de grattoir et retirait la nourriture. Quand le second outil avait fini sa promenade dans l'intérieur du violon, Dubois retournait l'instrument, le ventre vers

la terre, et il sortait par les ouvertures des petits minces copeaux, qui n'étaient le plus souvent que de la poussière de bois.

Malheureusement, rentrée du bossu fut d'un tel effet, qu'il se ralentit bientôt : le grotesque ne peut durer constamment; les nains ont fait oublier les géants : on en revint à Dubois, qui intéressa d'autant plus les speotatem, qu'il avait introduit des variantes dans son spectacle. Ses grattages perpétuels, qui lui donnaient Tair d'un avare déterrant un trésor dans un violon, avaient de quoi satisfaire la curiosité inactive des musiciens. Que pouvaiWl chercher? Tout le monde se le demandait.

Ce n'est pas que Dubois grattât comme une taupe qui fait un trou ; au contraire, il introduisait son o::tiI avec beaucoup de précaution, lui faisait pour ainsi dire frôler toutes les parties internes du violon, tout d'un coup s'arrêtait et se mettait à ratisser avec ardeur. Sur ces entreMtes, il arriva que le chef d'orchestre se plaignit d^avoir donné à un luthier son violon pour le nettoyer, le revernir et que l'opération avait fait un mauvais instrument d'un bon. Il n'avait plus que des sons étriqués. Dubois, qui n'écoutait jamais les conversations particulières des musiciens, dressa les oreilles à cette nouvelle. 11 se mit à rire bruyamment du regret du chef d'orchestre.

— C'est de moi que tu ris, mauvais gratteur ?

— Il y avait longtemps que je ne m'étais amusé, dit Dubois.

— Je ne jois pas, dit le chef d'qrchestFe, ce ,que tu trouves de risibte dans ce que je dis.

— Pourquoi avez-vous donné votre violon à un

luthier ?

— Ne (àllait-il pas le porter à un charpentier ?

— mon^ dit Dubois, il n'y avait qu'à me dire deux

nipts.

— A toi, tu t'y connais donc ?

— Je m'y connais sans m'y connaître, mais je suis plus fort que tous les facteurs de Paris. Et il ne tient qu'à vous de retrouver demain votre bon violon.

— Comment demain ?

— Je vous l'emporterai après le bal et je; vous rapporte Tinstrimient aussi bon que dans le temps, et même meilleur.

— Qu'est-ce que tu y feras, tu vas le gratter sans

doute?

— Quant aux moyens, je ne les dis pas.

— Hais si tu l'abîmes ?

. — Impossible, dit Dubois.

Il y avait une telle confiance dans les paroles du musicien, que le chef d'orchestre se laissa persuader; il n'eut pas à s'en plaindre, Dubois lui rendit un instrument d'une grande qualité de sons, surtout en vigueur, ce qui n'est pas d'une maigre importance dans les orchestres tapageurs de bals.

— Un mois déplus, dit Dubois, et j'aurais rendu votre violon excellent, car je ne suis pas encore tout à fait certain... je sais bien que je ne me trompe pas, mais je veux obtenir des résultats bien supérieurs.

— E§t-ce que tu pourras n^e boniQer mou trombonne? demanda un musicien.

— Allons donc, je me soucie pas mal des cuivres t Cette parole fit plaisir au vieil alto, qui conservait

une dent contre les gros instruments à vent; mais il était loin de partager les idées de Dubois. Il regardait les outils entrer dans le corps des violons avec Tinquié* tude des patients qui voient entrer dans leur bouche la clef d'un dentiste. Blessé de rindifférence de Dubois, qui ne se confiait pas à lui, il restait soucieux à son pupitre.

— Ëh bien, lui dit Dubois dans le triomphe de son succès , vous avez entendu le violon du chef d'orchestre 7

— J'ai bien entendu, répondit froidement l'alto.

— Et vous ne trouvez pas qu'il a gagné 7

— Je ne sais pas.

— Gomment, vous, un bon musicien, vous n'avez pas saisi la différence des sons? '

— On ne sait jamais ce que c'est... le hasard lui avait bien fait perdre ses sons, peutr-ètre- c>ela tenait-il à de l'humidité... et puis ça revient un jour. .

"- Ainsi, dit Dubois, vous ne croyez pas que c'est ^oi qui ai rendu le violon meilleur?

-^La jeunesse ne doute de rien... Pauvre garçon î s'écria l'alto, ce n'est pas à mon âge qu'on se laisse prendre à de pareils enfantillages.

Bubois avait un bon caractère qui l'empêchait de s'offusquer des mille misères de la vie ; il laissa le .vieil alto ^ sa misanthropie et contiilua ses études îav^rites de

grattement; mais chaque jour apportait des modifications. J'ai dit plus haut que dans le principe il se servait d'un outil en forme de spatule, qui servait à introduire dans le violon diverses matières qui n'en sortaient plus ; car une fois les matières posées sur le bois, la spatule, avec son dos légèrement bombé, les applatissait et paraissait vouloir qu'elles fissent corps avec le bois. Un pinceau remplaça la spatule. Dubois ne;manqua pas d'apporter à chaque bal un morceau debois rond et gros, d'une apparence de sapin; il le grattait légèrement avec son second outil, mouillait son pinceau dans ses lèvres et faisait une espèce de bouillie qu'il introduisait dans le violon. Cette cuisine difficile à dissimuler à quatorze personnes, reçut, tout au commencement, le nom de;»^ de bais\ elle n'apporta aucun préjudice au grattage, qui continuait toujours avec une telle obstination que les musiciens de l'orchestre crurent avoir trouvé le but des recherches de Dubois, c'est-à-dire d'obtenir un instrument aussi mince qu 'une feuille de papier. — Alors, il n'aura plus besoin de boite, disait l'un : il le mettra dans sa poche. — H roulera son violon sous le bras, disait l'autre. La bande était arrivée à des plaisanteries faciles sur la flexibilité du futur violon, dont on prétendait que Dubois se servirait en cas d'absence de mouchoir, ou bien qu'il marcherait dedans quand ses souliers seraient usés ; les plus spirituels assuraient qu'il monterait en ballon dedans.

Toutes ces farces ne troublaient point le chercheur qui, content de s'être désormais assuré la protection du chef-d'orehestre, riait assez volontiers des exagérations

plaisantes de ses camarades. Au bout d'un mois seulement, il s'aperçut qu'il avait un bossu auprès de lui ; il ne s'inquiéta pas de sa difformité, mais de son instrument.

— Vous avez là, dit-il, un méchant violon.

Le bossu sérieux prit un air de dignité offensée, et ne répondit pas.

— Il n'y a pas de mal, continua Dubois, mais si vous voulez je vous l'arrange immédiatement.

— Je suis à votre service, monsieur, dil le bossu. Dubois alla prévenir tout l'orchestre , qu'après le bal

ceux qui seraient curieux de voir un mauvais violon se changer en un bon, n'auraient qu'a rester, il ne demandait qu'une demi-heure d'attention.

Le plus intéressé dans l'affaire, le bossu, n'assista pas à cette séance. « Il avait à suivre, dit-il, une petite Tille qu'il avait remarquée dans le bal et qui avait une jambe Ht*» Dubois ne tenait pas absolument à la présence du bossu, fort médiocre musicien au fond, mais l'alto qui partait lui fit plus de chagrin. L'alto déclara qu'il ne voulait pas assister au martyre d'un instrument. L'ophicléide, que sa femme venait chercher à la sortie de chaque bal, s'en alla également ; mais le jury musical, composé de douze personnes, était plus que suffisant. Dubois prit le violon du bossu et préluda dessus avec simplicité, pour montrer quel piètre instrument c'était là. Puis il se mit non plus à le gratter comme il avait l'habitude de le faire^ mais à le rabotter avec un grattoir plus large que ceux d'habitude. Les musiciens suivaient attentivement de l'oeil les rubans de bois qui

sortaient de Uinstrument. Avec sa pâte gluante, Dubois ramassa du bout de son pinceau les rubans <le bois et les introduisit dans le violon qui venait de les rendre. Cela dura dix minutes.

— Ecoutez maintenant! dit-il en préludant isur le

violon du bossu.

— C'est étonnant, s'écrièrent les musiciens, qui ne pouvaient pas nier l'amélioration obtenue aussi promplement et focilement. Dubois continuait toujours^ à enlever, à remettre ; et il jouait et il s'interrompait, palpant avec ses doigts le corps du viulon comme s'il lui tétait le pouls. A chaque nouvelle épreuve le violon gagnait en largeur de sons.

— Vous avez vu, dit Dubois ; eh bien, maintenant je me chargerais très-bien de faire un instrument avec un violon de Mirecourt de dix francs, un bon instrument avee le premier violon accroché à la porte d'un fripier; je garantis queje fais un instrument passable avec un violon de fabricant de joujoux, un violon d'enfant, un violon de trente sous. Mais, pour rendre celui du bossu tout à fait satisfaisant, il est nécessaire de le démonter, car il y a en dedans une grosse barre qui me déplaît et queje ne peux pas entamer avec mes outils.

On lui demanda ce qu'était cette composition quUl humectait.

— Je ne fais pas de mystères, répondit-il, c'est un vieux manche de contre-basse que m'a donné mon frère, qui est contre-bassier à l'Opéra. Le bois était très-sec, ce qu'il me fallait; je mets dessus de la colle qui s'imbibe dans le bois, je la gratte, je la mouille, et j'obtiens

un 6UC particulier, pl*esque liquide #abord, qui se soli* difie par la suite et qui s'attache aux flancs du violon coinme la résine au sapii>.

Dubois s'en retourna la joie au cœur ; à force de patience , il avait fini par triompher de rentêtement de confrère^ ignorants^ il avait forcé des musiciens sans éducation et sans amour de ra,)rt à reconnaître la portée de ses inventions. Il est vrai que les instrumentistes du Jardin-des-Lilas avaient écouté Dubois comme ils auraient regardé un . veau à trois pattes. Une audition leur suffisait, et il n'aurait pas fallu convoquer souvent ce jury indifférent, - qui trouva la chose drôle sans y attacher plus d'importance, et dont la délibération fut, résumée par un mot de Dûrcker :

— Alors, dit-il, tu vas aussi gratter les flûtes...

Ce misérable flûtiste n'avait aperçu que l'opération du grattage et la croyait applicable à tous les instruments en bois, qu'ils fussent à corde ou à vent, tandis que Dubois ne s'occupait que de la famille des violons. Un seul homme, qui ne manifesta ni admirations ni enthousiasmes, comprit la découverte ; c'était un contrebassier allemand, qu'on n'avait jamais entendu parler, et qui répondait par signes de tête, par la raison qu'il ne savait pas dix mots de français.

Dubois annonça un jour qu'il se livrait à la fabrication d'un violon; le vieil alto entra dans une indignation concentrée.

— Tu ne sais pas C3 que c'est qu'un violon.

— Alors ça m'apprendra.

— Malheureux ! dit l'alto, dans quelle voie es-tu entré l

— Bah ! dit Dubois , on en verra bien d'autres, un Jour.

"— Duboifty avant de commencer ton violon, viens chez moi..

— Mais U est déjà (lait à moiUé.

— Tant pis, mon pauvre garçon ; tiens , demain matin, viens me réveiller, tu n*y perdras pas, crois-moi.

— Je le veux bien, dit Dubois , vous savez mieux que personne combien je vous écoute...

— Tu m'as entendu, mais tu ne m'as pas assez écouté, dit en soupirant le vieil alto.

Le lendemain Dubois ne manqua pas au rendez-vous : il trouva s*m ami dans une grande chambre au sixième étage, décorée seulement de violons. Il y en avait de toutes les formes, de tous les âges, de toutes les dimensions et de toutes les couleurs.

— Personne n'entre jamais ici, dit le vieil alto : il but que je te porte beaucoup d'intérêt pour te laisser voir ces richesses, car c'est une fortune que ces instruments. Mais j'ai voulu te faire comparaître devant les maîtres afin de voir si tu oseras lutter après ce qu'ils ont fadt. Eux aussi ont dû chercher, mais ils ont trouvé ; le violon aujourd'hui ne doit plus changer, il est complet... Ne t'arrête pas aux curiosités, dit^il à Dubois, qui regardait avec étonnement un violon en cuir, avec des fleurs-de-lys sur le ventre : celui-ci n'est pas un instru ment, il est historique. Je le garde parce qu'il faisait partie de là collection de Grétry, et je l'ai acheté à la vente d'un de ses parents, Flamant-Grétry, un fou que le nom d'un grand homme a troublé. J'aime mieux te

moutrer les premiers résultats satisfaisants qu*on a obtenus. Yoilà le plus vieux, Jérôme Amatius, le père de Técole crémonaise. La forme de ses violoas est grande et de bel effet; regarde ces bords épais et parfaitement arrondis, dépassant de très-peu les éclisses. Comment trouves-tu les filets? Larges et bien dessinés, n'est-ce pas?

Le vieux musicien décrocha un autre violon.

— Celui-ci est un Stradivarius : fais attention combien la voûte de Jérôme Amatius est plus élevée, cependant elle s'élève de la gorge dans laquelle se trouvent les filets d'une manière insensible, elle parait même plate au premier coup-d'œil. Les ondes des éclisses ne sont pas perpendiculaires par rapport à la table et au fond, ils ont peut-être une pente de cent degrés. Quand tu verras un instrument avec une table de sapin à veines larges, la voûte du fond exactement semblable à celle de la table, les ff bien découpées, n'ayant que la largeur du chevalet, d'uuQ robe brun-cerise en accgou, souvent le vernis éclaté, si tu as de l'œil tu pourras dire hardiment : Cest un violon de 161&, de Jérôme Amatius. Un autre détail... il employait toujours du plane superbe et sesfonds sont d'une seule pièce. Cinquante ans après vient Antoine Amatius dont les violons sont rares en France; il parait qu'ils ne diffèrent pas beaucoup de ceux de Nicolas Amatius, du moins des personnes qui en ont vu en Italie et en Angleterre me l'ont dit. Il y a un troisième Amatius que voici, continua l'alto en frappant de son doigt sur un violon d'un patron plus petit que le précédent. Les filets ne sont *pas aussi bien travaillés, les

.coins sont un peu plus aigus-, mais cependant Nicolas Amatius peut lutter sans rien craindre avec son successeur Stradivarius, dont le nom, je ne sais trop pourquoi, a étouffé celui de ses maîtres. De tous les Crémonais, ce sont les violons les plus petits. Ils ont, je n'en disconviens pas, le son plein, grave, éclatant ; malheureusement Stradivarius, qui faisait des instruments ttès-forts en bois, n'employait qu'une barre très-faible et trèscourte. Qu'est-ce qu'il est arrivé? Les violons cèdent par la table, du côté de la barre, au* poids des cordes, tous les remèdes sont inuliles, en voulant y toucher, on ne fait que gâter l'instrument. Ce n'est pas comme toi, Dubois, qui prétends donner des sons à un violon de ménétrier. Je passe rapidement sur ceux-ci, Joseph Guarnerius, Rutgeri et Alvany, qui n'ont pas inventé grand chose, car ils ont suivi le système de Crémone et particulièrement celui de Nicolas Amatius.

— Ah je voudrais bien les entendre, s'écria Dubois.

— Je ne demande pas mieux, dit l'alto, si je croyais que la voix de ces grands maîtres pût un peu rabaisser ton amour-proprfe insensé.

Et il décrocha d'abord le vieux Jérôme Amatius, joua un air très-simple, qui devait avoir été composé à l'époque où fut construit le violon ; les deux parents d*Amatins et ensuite le Stradivarius eurent leur tour.

— Ne crois pas, dit l'aJto, que je laisse ces rois des instruments dans une coupable inaction; tous les malins je les fais travailler chacun une bonne demi-heure ; j'en ai soin et ils m'en sont reconnaissants. Je méprise ceux qui ont de pareils chefs-d'œuvre dans leur cabinet et

qui les laissent moisir. A quoi sert un amateur de beaux chevaux qui les garde à l'écurie sans les faire courir ! Mais tu n'as pas encore vu un des plus remarquables.

L'alto monta sur une chaise pour atteindre un violon dont le manche portait une tête de lion sculptée.

— C'est Jacob Stainçr, celui-là, un modeste dont on ne parle pas et qui vaut tous les Crémonais; c'était un homme bizarre qui ne voulait ressembler à personne; tiens, regarde, le corps de l'instrument est brun foncé et la table jaune ; toujours le manche est sculpté en Hon; par une manie de Stainer, il ne voulut jamais arrondir le bois et le haut de ôes /*/*, elles sont triangulaires. Ecoute maintenant?...

Dubois s'intéressait beaucoup à cette leçon.

— Si j'osais, dit-il, donner mon avis, il me semble que le son des Crémonais a quelqu'analogie avec les sons de la flûte, tandis que Stainer ressemble plutôt à une clarinette.

— Ce que tu dis là n'est pas mal observé, dit l'alto, tu n'es pas encore tout à fait corrompu.

— Et tous ces violons ? demanda Dubois, en désignant une quarantaine d'instruments aussi tranquilles <pie des momies dans un musée.

— Us sont inférieurs, je n'ai voulu te montrer que les types principaux; tu n'as pas besoin de connaître ces contrefaçons de Crémonais et de Stainer qu'on fait dans le Tyrol , ils ne sont pas bons et ne peuvent tromper que les ignorants. La qualité du sapin n'y est pas, la forme des éclisses n'est pas pure, les bords et les filets me fe-

raient voir immédiatemeut la tromperie. J'ai quelques violons de fous comme toi, qui ont essayé de varier les formes consacrées. En voilà un si plat, qu'il semble qu'on Tait applati sur une enclume : pas de son ; au ck)ntrairey celui-ci est si haut qu'il semble la grenouille voulant imiter la contrebasse. Celui-là est octogone ; si tu connais le jeu du solitaire avec sa table et sa petite boite dessous, figure-toi quelle musique on peut tirer d'une invention pareille. J*ai un violon historique donné par Napoléon, qui avait fait peindre son portrait sur la table et qui n'en est pas meilleur, j'ai conservé le violon d'un de mes amis, et je ne me doutais guère qu'un jour il me servirait à te démontrer la niaiserie de tes grattages. Cet instrument était excellent ; mais mon ami, qui ne fut jamais content du bien, avait l'habitude de placer et de déplacer l'âme ; quand il ne touchait pas à l'âme, c'était au chevalet Qu'est-il arrivé? En dedans, la tête de l'âme rongeait un peu du bois de la table ; les pieds du chevalet en dehors en faisaient autant. C'est comme deux prisonniers dans deux cachots qui travaillent à faire un trou au même mur; le son du violon se perdait, la vibration de la chanterelle devenait irrégulière. Et un jour les pieds du chevalet touchèrent la tête de l'âme; la table avait été usée petit à petit par ces démolisseurs, ce ne fut plus un violon... c'est un monument de démence. As-tu compris?

Dubois se mit à rire.

— Bon! dit l'alto, tu n'en as pas encore assez vu. Voilà le violon d'un musicien qui le mettait coucher avec lui. Il avait poussé si loin ses craintes du froid, qu'il

avaitinventé, ainsi que pour la caisiae, des espèces de chaufft*ettes sous sa botte à violon. Dans Tété, le violon était entouré de flanelle ; jamais on ne vit un enfant de bonne maison, un fils unique entouré d'autant de soins. Et, chose étonnante ! ce musicien, qui comprenait si bien rhygiène pour les questions de température, mourut d^une fluxion de poitrine dans Fhiver de 1832. Son violon est exécrable. Tu crois, DubcHS, que cette histoire n'a pas de rapport avec ton affaire, et tu te trompes. Au lieu de tant chercher à gratter tes instruments, gratte plut6t tes doigts pour les assouplir, si tu veux devenir un grand musicien.

— Je ne tiens pas à devenir un instrumentiste, dit Dubois.

— Vraiment! s'écria Talto ; penserais-tu à faire un mauvais compositeur ?

— Pas davantage.

— Alors que veux tu? que faisan? dit 4'alto inquiet.

— Je cherche, s'écrie Dubois.

— Pauvre garçon ! L'alto poussa une plainte. — As^- ^ tu bien réfléchi à ce que tu entreprends?

* — Je n'en dors pas, dit Dubois. J'ai été amoureux une fois, ef on m'avait conté les désordres qu'une femme peut amener dans la vie d'un homme ; cependant, je dormais. La moitié du temps j'oublie de manger, je man-r geais quand j'étais amoureux. Je me sms occupé un moment de politique avant mes inventions ; ma parole, je crois qu'on bouleverserait Paris aujourd'hui, gue je ne m'en occuperais pas.'Ge que vous venez de me mon-

trer me soutiendrait quinze jours sans manger, et je vous en remercie avec 'plus de reconnaissance, que si vous m'aviez donné une grosse somme.

— Alors, dit Talto, tu n'es pas effrayé dQ la beauté de formes de mes violons?

— Non.

— Les formes, passe encore ; mais les Sons, malheureux, les sons, où trouveras-tu des sons pareils^

— Je n'en suis pas embarrassé, dit Dubois.

7- Quel orgueil I s'écria l'alto irrité, quel orguefi ! Tiens, tu ne sais rien, tu es un ignorant ; va-t-en, mir sérable ! Je croyais que tu savais quelque choser mais riw ne félonne, c'est que tu ne sais rien. On peut jouer du violon devant un âne qui mange un chardon, son oreille restera aussi grande et aussi béte. Un garçon de bonne volonté se serait repenti, il aurait reconnu ses erreurs, il se serait trouvé petit devant son maitre. Toi tu pousses Tignorance à son comble, tuas des yeux et tu ne vois pas, tu as des oreilles et tu n'entends pas; je t'ai montré des formes de violons à se mettre à genoux devant, tu ne les as pas regardées ^ je t'ai fait entendre dés sons à faire pleurer, tu ne les as pas écoutés. Marmaille qui croit jouer du violon, parce qu'il a un archet dans la main ; mais c'est un bâton que tu tiens, et tu frappes sur une table. Je t'ai dit de t'en aller, qu'est-ce que tu es venu faire ici 7 Tu n'as pas le droit de regarder les maîtres en face, il me semble que tu leur craches à la figure. Indigne ! je ne sais ce qui m'arrête de te battre...

L'altb tournait autour de. l'appartement. • Il me fau-

mm ps des coups u'àrcsLi -le psriaat et nnsmuiL ;' :/uj ' :i Éieffii de^ tdite qui peBoau préfiipitanest le& irois Am.~iUi:â.

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— > Et tu nies maintenant, ou plutôt , dit le vieil alto dont la figure réfléchit la joie et la crainte^ te repentiraistu?

— Je ne me repens pas, dit Dubois ; je n'ai rien à me reprocher ; les violons ne m'intéressent pas, je les trouve complets, et si je les étudie, c'est pour n'en pas faire.

—Bien sûr! s'écria l'alto. Donne-moi ta parole que tu ne toucheras pas aux violons.

— Je vousle jure, dit Dubois .

— Bien, mon garçon, je t'aime, viens que je t'embrasse t

Le vieux musicien s'empara de Dubois et le pressa contre lui.

— Ahl que tu m'as fais peur, dit-ii en soupirant. Pourquoi m'as-tu fait tant de mal, ne pouvais-tu pas me dire au commencement ce que tu me> viens de me dire maintenant?

—«Vous avez toujours parlé, dit Dubois, cela était difficile.

— Ah! tune toucheras pas aux violons... ainsi c'est bien convenu.

— Jamais, dit Dubois, c'est la voix de femme. , . .

Dubois demeurait hors barrière dans une maison neuve, au troisième étage. Sur sa porte était un fond de violon qui indiquait sa profession ; au-dessous était écrit à la craie : « Je suis à l'Association. »» Car il ne connaissait que trois endroits dans Paris : sa chambre,

son bal et les Cuisiniers-réunis. On ne Ta vait jamais rencontré autre part. En entrant on était frappé par le singulier mobilier du musicien ; c'étaient toutes sortes d'instruments à cordes accrochés aux murs ; quelques-uns complets, mais rarement, la majeure partie sans chevalet, sans cordes. Pour le reste, on se serait cru en plein atelier de dissections; l^y avait par terre de grands cadavres de contre-basses, des violons éventrés, des violoncelles coupés par le milieu, et, autour, péle-méle, des manches, des touches, des chevilles, des éclisses et des contre-glisses. Dans les angles étaient entassées des planches d'érable, de plane et de sapin.

Le seul meuble était un établi couvert de sciure de bois et d'outils.

— Ah! vous voilà, citoyen, me dit Dubois, en m'offrantla main. Vous voyez, je travaille... asseyez-vous... Âh! c'est que vous êtes peut-être accoutumé aux chaises. S'il vous était égal de vous mettre dans le litl

Et il rit beaucoup de mon étonnement à chercher le lit, qui était formé d'un matelas dans le fonds d'une immense contre-basse.

— Je vous demande pardon, citoyen, je n'ai qu'un tabouret qui me sert à travailler, et je n'ai pas de temps à perdre.

Je m'assis résolument dans la contre-basse, trouvant cette invention pleine de gaieté.

—Je fais un ténor, dit Dubois.Yous ne connaissez pas encore le ténor ?

Ce ténor était un violonceUe d'un tiers moins grand

110 LES EKCENTRIQUES..

que ceux dont on se sert habituellement. U était sculpté avec une grossièreté sans pareille. ;

— Et à quoi sert ce singulierânstrument? demandaije, pendant que Dubois gcattait au-dedans de ce qu'il lippelait le t^nor.

— Cest un second violon, me dit-il.

— Un second violon ! m'écriairje.

— Oui, j'en joue au bal de la Tête-Noire. Si vous voulez me permettre de gratter encore un moment, je vous le ferai entendre... Je n'ai pas là rarchét, m^is ça ne fait rien.

Une minute après, il prit un archet de contre-basse, glaça un gros violon entre ses jambes et se mit à en jouer comme d'un violoncelle. Je dis gros violon^ car il serait autrement impossible de décrire .cet instrument

qui paraissait^une petite basse construite pour un nain. Dubois tira des sons tout pai:ticuliers de son ténor, qui avait une plénitude inconnue au violon, une légèreté et une agilité qu'aucun vjobjicelle ne saurait avoir, en raison de sa construction .

Depuis que je ne l'avais vu au Jardin-des-Lilas, je compris quels immenses travaux avait dû accomplir Dubois. Travaux de tète et travaux de corps. 11 paraissait avoir grandi de moitié, tant il avait maigri. Ses cheveux allongés et sa rare barbe qui ppussait au hasard encadraient une figure longue et çâle, mais pleine de mobilité. Les yeux étaient brillants et remplis de feu, la bouche indiquait de la bonté et du courage. Quand il jouait avec une singulière ardeur de son ténor, il était curieux de regarder ses longues mains nerveuses qui

semblaient construites intérieùremeat avec des cordes à violons, t^nt elles étaient souples et les doigts allongés.

Il chantait, en s'accompagoant sur son ténor , et il chantait à. pleine voix pour donner une idée complète de son instrument à Torchestre. Jamais je n'aurais cru à une pareille voix dans un corps d'apparenoe si frêle. Il s'arrQtait à chaque instant pour gratter et reprenait sen air (^mme si de rien n'était. Rarement j'ai vu un^homme aussi heureux dans une si pauvre chambre, couchant dans une contre-bassse.

-r- Vous regardez la pédale, me ditr-il en suivant mes yeux qui s'arrêtaient sur une énorme contre-bassQ qui touchait jusqu'au plafond.

Cette contre-basse était montée sur une grande boite ^ à roulette^; elle n'avait que deux cordes, mais deux, cordes qui auraient pu servira tirer de l'eau d'un puits. Elle avait une ouverture dans un des (lancs.

— Ça, dit Dubois, est la mère'Gigogne des violons; il faut lin rotîet pour en jouer, malheureusement elle n'est pas^n état... Bah! vous comprendrez &peu près, citoyen.

Il laissa tomber son ténor plutôt qu'il ne le posa,, et s'élança sur les flariCs de cette contre-basse, qui m'étonnait commeun sphynx et qui en avait la taille. Avec le même archet qui avait joué toutes sortes de facilités sur le ténor, il frotta sur la grosse corde de l'instrument dit pédale. Le son était vague et fuyant, difficile à préciser.

—L'ut, l'ut, dit Dubois, l'ut à l'octave de celui de ma contre-basse.

D'un bond il décrocha une seconde immensité, plus humaine cependant que la pédale, et en tira un ut plus raisonnable.

— ^Yoicimaintenantun octave supérieur^ Yutie labasse.

Et il attira à lui, comme une plume, une contre-bssse à quatre cordes, qu'il appelait une basse. De là il sauta sur son ténor, saisit un alto, puis finalement un violon, pour me faire comprendre ses gradations et dégradations d'octaves. Les singes qui sautent d'une branche à l'autre donneril une faible idée de Dubois jouant de tous ses instruments à la fois, ne s'inquiétant pas de leur poids, de leur volume, et faisant sur son énorme contrebasse des démanchés, »des feux d'artifice de notes, des fioritures de chanteuse légère.

Un soir, je me suis trouvé avec Listz chez un tailleur allemand de. la rue Yivienne. Listz faisait répéter une cantate qu'il avait composée pour les fêtes de Bonn, à l'occasion du monument de Beethoven. Les^ paroles étaient de H. Jules J^nin.

n y avait déjà matière à curiosité, ne fût-ce que dans l'enthousiasme de M. Jules Janin qui se manifestait d'une façon non équivoque ; mais là n'était pas le spectacle important. Listz conduisait ses choristes, il chantait avec eux, les accompagnait au piano ; ses deux longues mains quittaient à chaque instant le clavier pour battre la mesure. Cependant le piano accompagnait toujours. Les touches semblaient obéir à un magnétisme que lançaient les mams de listz.

Ces effets singuliers, je les retrouvais chez Dubois, qui, non coûtent de son agilité à foire entendre successivement sa série d'instruments , s'était ingénié à en jouer de deux à la fois ; mais il n'employait l'archet que pour sa pédale, dont il touchait les cordes à vide, sans les doigter, tandis que la main gauche supportait le ténor par le pouce et permettait aux quatre doigts de manœuvrer à leur fantaisie, trois doigts servant à doigter et le quatrième à pincer comme font les joueurs de guitare, à obtenir des pizziccati.

Le rêve de Dubois était d'arriver à changer complètement la physionomie de la famille des violons. Il n'aimait pas le second violon qui a exactement la forme de son supérieur, le premier violon.

— Les accompagnements, me dit-il, se confondent trop avec le chant. On l'a si bien compris, qu'on a voulu que l'alto fût plus grand et eût d'autres sons que le violon.

Mais ce qui fâchait Dubois, c'était l'abîme qui existait entre l'alto et le violoncelle. Effectivement, pour ce qui est de la taille, la transition ne semble pas logique. Aussi Dubois avaitr-O étabU, comme il va être dit, son échelle musicale :

1^ Le violon, ou soprano^ correspondant à la voix de femme;

V L'alto un peu plus grand que celui habituel ;

3^ Le ténor, qui a été décrit plus haut;

4^ La basse^ plus grande que le violoncelle d'aujourd'hui, un peu moins grande que la contre-basse usitée ; instrument à quatre cordes, facile à doigter;

5* La contre-basse, d'une taille supérieure à la contre-basse des orchestres ^

6" La pédale, immense mécanique à deux cordes, utile surtout pour des tenues.

Ce système, qui est très-simple sur lé papier, avait demandé cependant bien des travaux, bien des peines et bien des \eilles. A qui montrer ces inventions? A qui en parler? Ce n^étaient pas les musiciens de bals qui étaient en étal de comprejadre. Dans ces temps-ci, la musique de cuivre a été révolutionnée de fond en comble, sans qu^on soit arrivé encore à des résultats positifs ; mais i) n'en eal pas de même des instruments à cordes. Il est encore possible, malgré les jBftorts des anciens facteurs, de faire des essais dans les musiques militaires : le Gyipnase musical est moins dans la tradition que le Conservatoire, et permet volontiers qu'on apporte quelque nouveau tapage dans la musique de chevaux. Il ne reste aux innovateurs musiciens que les orchestrès de théâtre ; là encore, il a fallu l'immense réputation de Meyerbeer pour introduire à l'Opéra ses volontés et ses instruments, et Meyerbeer ne connaît pas les gens qui couchent dans des contre-basses.

Aussi un frère de Dubois, qui partageait toutes ses idées, fut-il malmené à l'Opéra pour avoir osé y introduire le n® 6 de la collection, la grosse contre-basse. Qu'aurait-on pensé si on avait vu la pédale à rouet !

La fameuse pédale ne fut employée qu'une fois par un jeune musicien-saltimbanque , qui trouvait l'invention bizarre et qui s'en servait pour jeter l'étonnement et l'effroi dans l'esprit des auditeurs. Mais ce compositeur

n'eut jamais de réputation; on remployait seulement, a cause de son nom arrangé à Tilalienne, pour donner des concerts dans des jardins4)als et mettre en musique des « branle-^bas général, des Sainte^Barbe smte^ des incendie du fuwire sur les côtes du CoromandeL Le compositeur compromit singulièrement la pédale dans un concert où on devait entendre :

« lie» ^varante ClMiiiteiirs * MéroTliiiri®n*9

SOCTBNUS

Par la pédale, **

Ces moyens, renouvelés de l'ancien Jardin-Turc, dirigé par Julien , n'amenèrent pas extraordinairement les bourgeois, encore moins les artistes. Dubois eut même beaucoup de mal à rentrer dans sa pédale, qui Mlit rester en gage, l'orchestre n'ayant pas été payé par l'inventeur des Chanteurs Mérovingiens. D'un autre côté, ses découvertes n'étaient pas complètes, car il cherchait toujours Tamélioration du son ; c'est ce qui expUque ses grattages perpétuels.

Mais Dubois était parvenu à un résultat important : à savoir que plus la table qui porte îe chevalet doit être épaisse, plus le fonds doit être mince. Et voilà pourquoi i) mettait sans cesse des épaisseurs, au moyen de son jus-de-bois, et pourquoi il raclait sans cesse. Avec une telle simplicité de système, il ne connaissait plus de mauvais violons, car il arrivait à en changer le son au bout de cinq minutes d'opération.

Ayant ainsi réussi dans ce qu'il cherchait, Dubois se livra assiduement à la fabrication des ténors, qui, à eux seuls, était Pinsurrection la plus complète contre la moderne instrumentation à cordes ; et il n'y avait que lui qui pût les fabriquer . J'en vis six qui renfermaient plus d'un drame comique ] car Dubois ne se lamentait jamais, ne parlait pas de ses souffrances d'inventeur, ne se révoltait pas contre la société, et n'avait rien de névralgique que dans ses mains, quand il jouait de sa collection d'instruments.

Dubois gagnait peu d'argent à son bal et le convertissait en bois. Il ne mangeait pas beaucoup , étant trèsoccupé ; il refusait même d'accorder des pianos, métier qu'il avait exercé jadis, mais qui lui aurait £Bdt perdre trop de temps.

— Qui est-ce qui gratterait pendant ce temps-là ? disait-il.

Les outils pour la fabrication des violons sont trèsnombreux : il faut des varlopes, des villebrequins, des mèches, des ciseaux, des bédannes, des gouges^ des compas, des équerres, des scies, des meules, des pierres à affiler, des limes, des rabots ej^ fer, des canifs, des traçoirs, des fers à plier, des pointes aux âmes, des harpes, des vis, des pinces à barres, des troussequins, etc., etc. Dubois avait tellement simplifié l'outillage, que je n'ai jamais vu chez lui qu'un établi et quelques mauvais morceaux de fer trop brutes pour n'avoir pas été fabriqués par le musicien. Ses instruments se ressentaient un peu de cette facilité d'exécution ; la forme en était brutale ; ils rappelaient certains dieux dégrossis

par les sauvages dans un tronc d'arbre ^ le rabot ne paraissait avoir jamais caressé Tépiderme du bois. C'était surtout la pédale à la haute stature, dont les clefs touchaient le plafond et ((ui semblait par son rouet une énorme machine de guerre, telle qu'on en employait pour envoyer des pierres avant l'invention de la poudre.

Les ff avaient chacune trois pieds de longueur ; quand on regardait par ces ouvertures pareilles à dea meurtrières^ on ne voyait guère plus que dans une citerne. Le chevalet présentait la solidité de la bosse d'un chameau, car il n'avait pas la légèreté, les ornements et les déliés habituels qui font songer à des ornements de maître d'écriture. Par son travail, la pédale semblait avoh* été construite à coups de hache.

J'ai vu des instruments chinois, égyptiens, indiens, du moyen-âge \ ils ne m'ont pas produit un effet aussi singulier que la collection de Dubois.

Pendant que je regardais son musée, il ne s'inquiétait guère de ce que je pensais, et continuait de farfouiller sans relâche dans le ventre de ses inventions. Même il m'invitait, me sachant musicien, à racler sur les cordes des basses. •

r— M'ont-ils fait des tours, me dit-il^ au Jardin-des- Lilas! J'avais fini par me mettre assez bien avec le chef d'orchestre, je lui avais arrangé son violon, il était content 5 mais un jour il tombe malade et on le remplace. Celui qui est venu à sa place était de ces fameux musiciens qui ne le sont pas, et qui mettent des gants blancs Rourxonduirô; ça fait pitié. Au lieu de prendre leui violon à pleines mains et de vous enlever leur orchestre,

ils* font des poses penchées, ils inventent des façons de battre la mesure qui n'appartiennent qu'à eux.. . On ne sait jamais s'ils battent^ la mesure à trois ou à quatre temps, mais on les regarde balancer leur bâton langoureusement. Ils ressemblent à une gravure de modes , leurs habits sont si propres qu'ils craindraient de les gâter en appuyant le violon sur l'épaule \ s'ils indiquaient sérieusement les angles de la mesure, cela défriserait leurs cheveux blonds bouclés et pommadés... Vous pensez, citoyen, comment je fus reçus par ce nouveau chef d'orchestre, qui s'imagina de nous donner l'ordre de nous habiller en pantalon noir. « Ma foi, dit le trombonne, alors qu'il mile chercher des avocats pour faire danser! «> Letrombonne n'avait pas tort. Je comprends qu'il faut s'habiller quand on fait des bals de noces, de soirées dans le monde ; mais aussi vous êtes payé dix francs, quinze francs de votre nuit. Ceux qui ont besoin de gagner leur vie passent par là ; moi j'ai toujours refusé, à cause de l'habit. Je ne peux jouer du violon que quand je suis dans mon paletot ! Et, regardez, citoyen, combien ce chef d'orchestre était coquet. Vous vous rappelez qu'au Jardin-des-Lilas il y avait à mon pupitre un petit bossu qui jouait du violon comme s'il était droit. Les enfants de quatre ans qui demandent des sous dans la rue sont plus habiles que lui. On met tout d'un coup un premier violon au second violon, et on fait passer mon bossu à sa place* Ce n'était qu'un cri dans l'orchestre, car ce malheureux qu'on venait de faire descendre d'un cran y perdait , puisque les seconds violons sont moins payés que les premiers ; au contraire,

le bosco y gagnait. £h bien, savez-vous pourquoi tous ces remaniements^là? C'est que le bossu se trouvait être ainsi placé à la droite ^du coquet chef d'orchestre, et qu'il servait à faire admirer la taille, le teint clair, les cheveux bouclés et les gants blancs du nouveau venu. Il n'y a que les femmes pour avoir des inventions pareilles. Je n'aurais guères fait attention à tous ces manèges, si je n'avais pas apporté mon ténor au bal. Il me demanda ce que c'était, je le lui dis, et fl ne comprit lien-, d'ailleurs je ne sais pas ce qu'il était capabe de comprendre en fait de musique. Je me mis donc à faire la partie de second violon sur mon ténor... Ah ! voilà ce qui garnit tout de suite un orchestre ! Comme on saisit l)ien ce qui manquait auparavant entre l'alto et le violoncelle ! ... Je faisais du tapage comme quatre seconds violons... Voilà les premiers violons jaloux qui se plaignent que je les écrase, qu'on n'entend plus le chant. Moi je leur dis une chose bien simple et que vous pourrez répéter à tous ceux qui riraient du ténor : « Est-ce que l'alto, qui a plus de son que le violon, empêche de l'entendre? Et les basses et les contre-basses? Alors supprhnez les cors, les trompettes. Pourquoi ne vous plaignez-vous pas des ophycléides? Vous devez avoir aussi une fameuse peur des trombonnes ! Ajoutez à cela les tambours, les cymbales, la grosse caisse. »» Ça me faisait mal. J'aurais tout de môme laissé dire les premiers violons 5 mais comme ils étaient mieux vêtus que moi, le chef d'orchestre prit leur cause. Fatigué de ces misères j'ai envoyé promener le Jardin-des-Lilas et je suis entré à la Tête-Noire, où on me laisse jouer tranquille de mon

ténor. D'abord ça fait leur affaire -, ils n'oni; pas beaucoup de musiciens, et ne' sont pas tachés que je fasse autant d'effet à moi seul que quatre musiciens. Là, au moins, je peux ôiudier la qualité de son et je suis certain maintenant de mon affaire. J'en ai déjà fabriqué une dizaine. .. on joue là-dessus avec une facilité sans pareille.

Dubois apportait une telle volubilité dans^ l'archet , dans les démanchés avec ses doigts nerveux, allongés comme des serpents, qu'il semblait en effet que rien ne fût plus facile.

— J'ai deux élèves, dit-il', qui vont tout seuls; dans trois mois ils en joueront mieux que moi. Il y avait un pauvre diable qui ne savait que faire pour gagner sa vie -, je lui ai montré quelques airs, je lui ai donné un ténor : maintenant il court les barrières, les associations ; ça plaît aux ouvriers ce gros violon; il est connu partout... on l'appelle le violon démocratique, et puis mon homme gagne quelque argent.

Comme il était l'heure de dîner, je sortis avec Dubois, qui m'étonna de plus en plus : il avait pris sou ténor sous le bras, et il s'arrêtait à chaque marche d'escalier pour pincer les cordes.

— C'en est un qui ré'Siste, je l'emporte pendant mes repas, me dit-il.

Sur le boulevard extérieur, noils nous arrêtâmes pour causer quelques instants -, Dubois continua à gratter audedans du ténor, et à en tirer des sons. . Quelques passants s'arrêtaient, croyant que le musicien allait chanter j pour luinl ^e s'inquiétait de rien, car il ne- voyait rien :

il me quitta cordialement sans se douter qu'on l'avait pris pour un musicien ambulant.

Je restai près de trois mois sans voir Dubois; il avait déménagé à force de tracasseries des locataires qui ne pouvaient trouver un moment de repos avec un pareil inventeur. Les sons vibrants des instruments à cordes se répandaient par toute la maison ; c'étaient surtout les voisins de l'étage au-dessous du musicien qui souffraient le plus cruellement quand la pédale à rouet envoyait ses longues note^ sourdes et monotones qui donnaient à penser à des tonnerres lointains.

Dubois déménagea toulB la collection à lui seul, et il inquiéta peut-être davantage les douaniers de la barrière que ses anciens voisins. On ne prit pas garde d'abord à ses violons, qui ouvrirent la marche^ mais comme le voyage se répétait fréquemment et qu'à chaque voyage les violons augmentaient de taille, Dubois faisant un déménagement méthodique, les douaniers s'imaginèrent être victimes d'un nouveau moyen de contrebande. Alors ils introduisirent, sans respect, leurs sondes dans toutes ces musiques, ce qui mettait Dubois en belle humeur. Il avait réservé la pédale à rouet pour son dernier voyage-, ce fut un spectacle pour les gens de la barrière. J'ai déjà dit que cette contre-basse-colosse était montée sur une espèce de boite qui nécessitait quatre roulettes cachées dessous. Ses dimensions énormes auraient empêché un homme de forte taille d'arriver aux clefs de cuivre pour l'accorder -, aussi Dubois av^it-il imaginé de bâtir derrière la table un marche-pied solidement fixé, et sur lequel se tenait le joueur de pédale. llArriv*

à la barrière en véritable triomphateur, grintpé derrière son instrument qui marchait tout seul a Taide de ses roulettes , et qui roulait d^autant mieux que dans ces quartiers qui partent de Montmartre, le terrain va fortement en pente jusqu'aux boulevards. Par plaisanterie, Dubois avait mis en état son rouet, et se. plaisait à tirer des sons du plus colossal instrument qui se soit jamais vu.

Je laissée penser l'etEroi du propriétaire et des locataires de la nouvelle maison où Dubois alla s'installer ; mais, comme il était rusé et qu'il ne reculait devant rien pour donner un asile à son instrument, il avait payé ud demi-terme d'avance, afin que le portier n'allât pas aux renseignements.

Je ne sus tous ces détails que longtemps après, à une rencontre avec lui. Il était très-heureux de ses inventions, avait trouvé les qualités de son si cherchées et ne s'occupait guère de réaliser ou de répandre sa découverte-. Tout en causant, il vint m*accompagner jusqu'au jardin du Luxembourg où, ce jour-là, on faisait de la musique militaire. Nous ne parlions que musique, et bientôt les utopies dressèrent la tête. Dubois se plaignait de Tétat de la musique en France, et il avait raison. J'appuyais surtout sur un art qui est loin d'avoir les avantages du livre et de la peinture. Je crois à de grands bienfaits, le jour où la musique sera popularisée.

La peinture peut s'étudier gratis^ des musées sont ouverts-, une fois par an les peintres exposent leurs travaux.

Le mouvement d«s idées se répflind partout par le

journal; littérature et politique peuvent être étudiées tous les jours pour un sou et pas même un sou.

Au contraire, la musique n'a que deux théâtres à Paris ; deux théâtres qui, subventionnés, sont interdits à tous les travailleurs pour l'énorme prix des places. 11 y a des quantités de concerts. A quoi servent-ils? A montrer des instrumentistes habiles, qui ne cherchent qu'à parjure plus adroits que des singes sur leurs instruments, et qui torturent l'œuvre des maîtres sous la forme de variations.

Le Conservatoire seul donne des concerts importants où se retrouve quelque respect pour les grands maîtres : c'est une petite salle où n'entrent guère que les ban* quiers.

D'un autre côté, on a toléré toutes sortes de bouges chantants où l'on n'entend que de mauvaises romances, des œuvres sans valeur, chantées par des saltimbanques sans voix que chasserait le dernier théâtre de la province. Les cafés avec leurs princesses en robes blanches et leurs corsages en velours de coton, et leurs becs de gaz, établis en plein air, sont tellement corrupteurs, que si on regarde les arbres qui les ombragent, les arbres semblent peints.

La lune a l'air d'un morceau de papier huilé.

Gœthe a dit un grand mot quand il s'écriait qu'une journée était perdue, celle qui se passait sans avoir lu un bon livre, entendu de la musique, vu un beau tableau et dit quelques mots raisonnables.

Le peuple n'entend jamais de musique.

Est-ce de la musique l'orgue des rues, le violon de

l'aveugle, la clarinette de rhomme au chien, les cafés chantants, les pont-neufs de vaudeville, les entrées et les sorties de mélodrames, les chansons de goguettes, les poésies patriotiques de banquets, les musiques de la garde nationale, les quadrilles de bals, les musiques de cavalerie 7 Est-ce de la musique ?

Que les classes mitoyennes se corrompent avec leurs pianos, leurs romances et leurs chansonnettes comiques ! Cela les regarde; elles peuvent slnstruire et ne s'instruisent pas. Chaque homme a le sentiment des arts inné ^ c'est à lui de se développer. Qu'importe d'où il part !

Paul de Kock peut mener à M. de Balzac.

Mais le peuple ne saurait franchir ces degrés: il entend aujourd'hui une romance de Mlle Loïsa Puget, et n'entendra pas demain une symphonie de Beethoven.

Nous sommes arrivés à une telle corruptïQ n musicale, qu'il n'y a pas quatre compositeurs capables d'écrire uo quatuor. Ils n'auraient pas cent auditeurs !

— Si le peuple allait encore à l'église, dis-je à Dubois, il lui resterait l'orgue.

— Oh! me dit-il, j'y ai bien pensé et j'ai déjà bien fait des plans que malheureusement on n'exécutera sans doute jamais... Les cloches ne suffisent pas ; elles sont étouffées par l'immense bruit de Paris. J'avais songé à établir dans les tours des cathédrales d'énormes buffets d'orgue 5 j'ai calculé mon affaire de façon à diriger les sons vers les places publiques. Cela ramènera peut-être les fidèles, quoique j'aie grandement peur qu'ils n'écoutent à la porte tant que durera la musique et

ne s'en aillent après. Si cela ne réussissait point pour les cathédrales, j'adopterai mon système d'orgues aux machines à vapeur de chemins de fer 5 je compte beaucoup sur l'industrie. Dans un temps, j'allais au club et j'écoutais tous vos inventeurs de religion qui cherchent midi à quatorze heures. Il est bien possible que la religion nouvelle soit l'industrie.

▲venue Daaphine. •— Mai 1S50.

R08E-MARIUS SARDAT.

Le i^^ mai 1847, fut déposé dans tous les bureaux de journaux pai'isiens un volume bleu grand in-8**, intitulé : Loi d'Union. A ce volume était joint une lettre litbographiée qui autorisait les journaux à reproduire ea feuilletons l'œuvre de M. Sardat.

Malgré le bon marché de cette copie, il ne se trouva aucun rédacteur en chef assez audacieux pour servir à ses abonnés la Loi ffUniori. Il était donc présumabie que M. Sardat tie continuerait pas son œuvre, s'il faut s'en rapporter à une note : « Le second et dernier volume, bien entendu, ne paraîtrait pas si le premier volume n'avait pas bon succès. >» ^

La Loi d'Union n'eut pas bon stwcès^ M. Sardat en fut pour ses frais d'impressions , voilà le résultat -, mais

ROSE-MARIUS SARDAT. 157

nous n'avons eu garde de laisser mourir sans oraison fiinèbre une utopie aussi bien imprimée, car ce volume est d'une belle typographie.

•• Avant trois siècles, s'écrie M. Sardat, les voyageurs chercheront la place où auront été nos villes. » C'est-àdire la Loi d'Union sera en vigueur , aura bâti des châteaux (par château, M. Sardat entend une espèce de phalanstère), et il n'y aura plus de villes.

Ce rêve est cœnmun aux fouriéristes *, aussitôt qu'ils auront bâti le moindre des phalanstères, un phalanstère d'enfant, la civilisation ouvrira les yeux, reconnaîtra tellement la grandeur des idées de Fourier qu'elle se jettera à l'instant dans les bras des phalanstères. Alors il n'y aura plus de civilisation ; alors régnera le fouriérisme ; alors il n'y aura plus de civilisés *, alors régneront les fouriéristes.

M. Sardat (Antoine-Rose-Marius) demande seulement neufhomme8de21 à70 ans et de bonne volonté; ces neuf hommes prendront pour CHEF un vieillard ayant plus de 70 ans. « Si les vieillards de 70 ans manquaient « en France, le guide et un homme de la tribu qui « n'aura pas son vieillard iraient ensemble le chercher <« dans les nations voisines. Si les hommes de cette tribu « n'ont, pas les moyens de pourvoir aux frais de ce « voyage, le gouvernement y pourvoira sur un certificat « du conseil municipal du lieu, fixant la somme néces- « saire qui sera immédiatement payée par le percepteur <* des contributions. »

Je ne sais si tQut le monde sera de mon avis, mais dans cette association future, M. Sardat manque de sens

poétique; il devrait se garder, comme la peste, de parler ie conseil municipal et ie percuteur des contributions. Vous nous dites en parlant du premier jour de la fondation agricole : « Le ciel était bleu, le soleil bon, la terre parée, et tous respiraient Pair pur de la campagne. »» Description charmante, mais que le souvenir du conseil municipal gâte. Plus loin^ j*aime assez « ce fondateur Joyeux qui se promène en sautillant sur la pointe des pieds. Je comprends sa joie, cependant sautilleraitrU encore s*il voyait arriver le percepteur des contributions avec un état de frais à payer ?

Enfin, le vieillard de 70 ans est trouvé -, la tribu est formée^ elle se joint à huit autres tribus ou quatre-vingts familles ; le grand jour approche.

«« Vieillards, vous êtes priés de venir au château, de- « main dimanche^ à 6 heures du matin, avec toutes les « familles de l'Union sous vos ordres, pour être formés «« en union agricole. »

Le fondateur est debout sur le pérystile du temple du bonheur 5 il remarque avec peine malgré le jour du dimanche, « bon nombre d'entre les hommes et les garçons qui ont les cheveux crasseux et trop longs, » et il les engage à se confier aux mains ii adroits perruquiers qu'il a amenés de Paris. « Et ce sera joliment fait. »

A côté sont d'habiles tailleurs, modistes, cordonniers, chapeliers venus de Paris , qui doivent travailler gratis. « Le budget, dit M. Sardat, se charge avec plaisir de la dépense, selon moyen à lui connu. >» Quant aux vieillards qui sont arrivés le matin à six heures, ils sont habillés d'un chapeau blanc et d'un « bâton blanc en

ROSE-MARIUS SAlâ>AT. 159

érable, gros comme le bout de l'index, poignée tôle de cheval en or, virole en fer au bout, pour le prêter aux petits qui voudraient y monter dessus en guise de cheval. »

Cette canne-cheval est sans doute d'une heureuse invention ^ mais elle ne sufQt pas à habiller un vieillard de 70 ans; M. Sardat qui a pensé à la coiffure, n'ignore pas que les vieillards même âgés de 70 ans^ ne peuvent sortir vêtus d'une canne et d'un chapeau, la décence et la santé s'y opposant.

Les filles aussitôt leur naissance, s'appellent petites.

Les garçons, petits.

Les petites, à l'âge de six ans, bambinettes.

Les petits, à sept ans, bambinets.

Les bambinettes, à treize ans, demoiselles.

Les bambinets, à seize ans^ jeunes gens.

Les demoiselles, après leur mariage, dames.

Les jeunes gens, à vingt-et-un ans, hommes.

Les dames, à soixante ans, supérieures.

Les hommes, à soixante-dix ans, vieillards.

n y a toute une théorie sur les chevaux et les courses en chars qui n'a rien de bien gai, à l'exception des chevaux qui acceptent chacun avec plaisir ^ un morceau de pain. » Pourquoi pas aussi un verre de vin? Après les courses en charriots : « Mesdames, dit le fondateur^ a nous allons déjeûaer ^ mais pour manger, vous n'avez u pas le sou, puisque en entrant ici, vous avez^ donné a à la patrie tout ce que vous possédiez en or, argent a ou byoux. En conséquence, la patrie pourvoit à <« votre déjeûner. Allez dans le temple du bonheur.

« vous y trouverez des corbeilles pleines de vivres. »» On remonte ensuite dans les chariots qu'on mène au trot. « C'est le pas d'honneur, c'est le pas le plus beau. Il ne s'emploie que pour-défiler devant les vieillards ou devant les personnes que les vieillards veulent honorer. »

Uair était bon, le ciel bleu, le soleil libre et l'appétit bien grand, la gaité. et le bonheur animaient tout le monde -, les âmes volaient vers les âmes. De temps à autre, dans la Xot-<f{7nton, reparaissent en ritournelle ces trois belles lignes qui malheureusement n'ont pas de suite. Je ne connais pas M. Sardat, mais je peux affirmer sans l'avoir vu, que c'est un homme qui aime la famille, les enfants, et qui n'a que le tort de vouloir fonder une chose impossible. Je copie le passage suivant qui ne manque pas d*une certaine naïveté.

« Quand les enfants avaient soif, ils allaient à la table « des vieillards ou des supérieurs, sur le bord de la-

• quelle ils trouvaient une ligne de verres à moitié « pleins pour eux. Ils buvaient -, et lorsque en quittant « le verre, les petits ou petites disaient : Merci, grand

• père^ ou merci, grand'mère, ces bons vieux étaient « tous contents de s'entendre ainsi nommer par tous « les enfants des Unions- Vers la fin du déjeûner les a bambinettes allaient voir la grande table où étaient « les hommes, les dames, les jeunes gens ou les dejnoiu selles -, et si quelqu'un de cette table, trop éloigné u d'un mets qu'il soumettait, disait : Bambinette, s'il a VOUS plait^ tel mets; la Bambinette aussitôt l'apportait « avec empress^ent et grâce ^ ou lorsque, en le re-

ROSË-MARIUS SARDAT. 161

« mettant, on lui disait : merci^ bambinette^ la bambi- « nette était heureuse d'avoir servi à table. Elles M étaient toutes là, sur cette table, comme des fleurs « ambulantes. »

Dans toute bonne utopie on essaie de réformer le mariage ^.M. Sardatn'y a pas manqué. « Les mariages se feront toujours deux moislaprès la coupe des blés; » je citerai comme bizarre , quoique imitée de peuples sauvages , la cérémonie de la soupière , qu'on casse après le mariage. Aimable allégorie ! « Tous les membres de l'Union, chacun devant sa maison, applaudissent à ce grand malheur^rrivé à la nouvelle mariée.»

Si les époux ne se conviennent pas, il suffit que Tun se présente au temple du bonheur avant le lever du soleil et qu'il écrive, sur la page où il a signé, ces mots : mariage malheureux^ et le mariage est rompu-, un an après les époux sont libres de contracter une nouvelle union.

Jusqu'alors, la Xoe (T Union u a montré que le côté agréable de la vie ^ il faut s'occuper de l'utile. Le fondateur va aux hommes: — Voulez-vous travailler de vos bras, je vous le demande, répondez ? — Oui, nous travaillerons, répondent les hommes. Dieu nous Ta dit. — Les vieillards alors ordonnent aux tribus , les unes de labourer les champs, les autres d'ensemencer, celles-ci de faucher les prairies, celles-là de rentrer les foins, d'abattre les arbres. Puis, le fondateur se transporte à la salle de réunion des femmes : — Mesdames, voulez-vous faire la cuisine ; veuillez, je vous prie, me répondre? — Oui, nous ferons la cuisine, répondent en

chœur les dames, Dieu nous Ta dit. — Les dames devront aussi séparer le bon grain du mauvais, faire les confitures, cueillir les fruits sur les arbres 5 seulement, un détail inquiète M . Sardat, qui craint de s'aliéner le . cœur des femmes en leurj faisant laver la vaisselle. D convient qu'un attrait n'est pas attaché à cette fonction ; aussi, propose-t-ittune récompense nationale à celui qui découvrira une machine assez intelligente pour laver les assiettes.

Les Bambinets, quoique tout jeunes, doivent apprendre à lire, écrire, compter, danser et jouer d'un instrument. Pour chaqueenfant qu> vient au monde, l'heureux père plante le jour de sa naissance un jeune chêne. — « Cet arbre est à vous, bambinets, dit M. Sardat. Nul ne peut l'abattre sans votre consentement. Lorsque vous apprendrez à jouer d'un instrument, vous irez vous exercer au pied de votre arbre, afin de ne pas écorcher les oreilles des membres de votre Union. »

Le fondateur va ensuite à la salle des enfants au berceau; il ordonne qu'on les apporte dans le temple du bonheur, « persuadé que les enfants n'oseront pas faire leurs ordures en pareillieu. »» Et il leur tient ce discours. « Enfants^ aussitôt que vous saurez marcher, « vous entrerez par droit de naissance au rang des pe- •• tits et des petites, selon votre sexe. Jusqu'à ce jour, « vous serez dénommés anges envoyés/par le ciel. Si « l'enfer vous envoie, vous, serez dénommés canards^ « jetés et enterrés dans l'eau. »•

M. Sardat a oublié de dire ce que les enfants au berceau répondent à cette touchante allocution.

ROSE-MARIUS SARDAT. 163

Tel est à peu près le résumé de la Xot (tUmon. Que veul Tauteur ? Le gouvernement, dit-il, devrait être à tous les Français sans aucun avoir, ce qu'un bon père de famille est à tous ses enfants-, il devrait les établir quand ils ne peuvent pas s'établir d'eux-mêmes. »• Cette idée est généreuse, mais est-ce avec les Bambimts et et les vieillards de 70 ans que M. Sardat croit pouvoir y arriver? D'autant mieux que son système n'est qu'une pâle copie de Fourier ; au lieu des tribus, mettez les groupes, au lieu du château, le phalanstère, au lieu des jeunes, gens et des jeunes filles, les jouvenceaux et les jouvencelles et tout l'avantage sera encore pour Fourier, l'inventeur du travail attrayant et de la gastrosophie.

Octobre 1847.

Tout d'abord il semble que Restif de la Bretonne n'ait aucun rapport avec Rose-Marius Sardat. L'un est réformateur du théâtre, l'autre est réformateur au théâtre.

Restif de la Bretonne fait du théâtre pour du théâtre -, Rose-Marius Sardat fait une pièce afin que son système soit mieux compris cpi'à la lecture.

Mais la parenté existe ; Rose - Marius Sardat est

loi LES EXCENTRIQUES.

fils de Restif, sans le savoir^ et voilà comme. L'utopiste Sardat se promène dans les pantoufles de Fourier, avec tout le contentement du véritable propriétaire de ces pantoufles. Et Fourier lui-même a marché plus d'une fois dans les souliers de Restif.

Supposons que Restif de la Bretonne n'ait pas écrit une ligne, Fourier est bien amoindri ; supposons la non-* existence de Fourier, Rose-Marius Sardat n'est pas capable de trouver le premier mot de la Loi ff Union,

La parenté étant bien établie, je reviens aux- idées de Restif de la Bretonne, dans son Mimographe^ écrit en forme de roman.

Le sujet est des plus simples. Une femme honnête est abandonnée par son mari qui aime une comédienne; l'épouse délaissée confie ses douleurs à une amie ; dans cette correspondance elle traite de quelques moyens propres à détruire les abus causés dans l'état social par les comédiens et les comédiennes ; elle veut réformer le théâtre, - en augmenter l'agrément, la dignité, l'utilité. »

Restif ne s'inquiétait guère des -mauvaises mœurs des comédiens et comédiennes hors du théâtre ; mais, dit-il, « d'habiles fisyciens ont remarqué qu'il se fai- * sait continuellement par les yeux des personnes pas- « sionnées, des amoureux ou des femmes lascives, une n émanation d'esprits infiniment projectiles^ qui com- ^ munique insensiblement à ceux qui les écoutent ou les u regardent, les mêmes agitations dont ils sont affectés. »

Que faut^il donc faire pour échapper à cet histrionismel Restif n'est pas embarrassé 5 il propose ce qu'on a réalisé de notre temps, un endroit où l'on

ROSE-MARIUS SARDAT. 165

enseigne la comédie, une espèce de conservatoire. « Les élèves des théâtres devront être élevés avec décence, sans communication, et n'étudier que des pièces expurgqta. n Restif entend par là des chefs-d'œuvre, Molière par exemple, dont on aura enlevé les crudités de langage.

Lorsque deux élèves voudront se marier, et c'est ici que l'auteur du Mimographe justifie complètement son titre à^ Idées singulières : « On pourrait composer des pièces d'un genre particulier qui seront appelées Comédies pour mariage^ <« dans lesquelles il sera permis de « rendre le langage beaucoup plus tendre que dans les « autres^ laparo^fo^^ en serait aussi plus libre, parce « qu'elles ne pourront être exécutées que par de jeunes <* acteurs et actrices destipés à s'unir ensemble la veille « de leur mariage. *>

Par parastase^ Restiï entend actricisme; mais le lecteur n'est guère plus avancé ; l'auteUr, du reste, l'a prévenu dès la préface qu'il emploierait souvent le néogolisme, pour mieux expliquer quelques termes de l'art théâtral. Donc actricisme ou parastase veut dire jeu scénique, gestes, etc. Ainsi, par exemple, dans ces Cornédies^ powr mariage il sera permis au jeune acteur de « dérober un baiser *» à l'actrice.

Au milieu de toutes ces folies, les idées de Restif sur la décoration, sur les machines, sur la couleur locale, sont pleines de bon sens. Le premier, il s'est plaint de voir ces six ou huit coulisses qui faisaient qu'un petit salon carré, avec une seule porte, avait huit sorties invraisemblables.

Id6 LES EXCENTRIQUES.

Il maudit )G&\Landic^$ qui applaudisseat à tous moments.

Alors, comme aiqourd'bui, les acthces ne voulaient pas, dans un rôle de paysanne, être paysannes. « Les « Mathurine et les Claudaine^ couvertes de soie, dont la « gorge mutine reflée par sa blancheur, la transparence « d'une gaze à la crême^ ne me présentent que la fille « de théâtre. »

Ailleurs, il s'oppose au fard et au blanc : « Les acteurs devront pleurer, les actrices rougiront quand on leur dira : — Vous rougissez ! — et , pour cela, leur visage ne sera pas masqué par deux couches épaisses de blanc et de rouge. »

Enfin, pour ennoblir la condition d'acteur, les fils des grands personnages monteront sur le théâtre, « où ils ne pourront apporter que les airs de leur condition ; » et on les appellera comédiens-citoyens.

Ces idées sont tellement dans l'esprit des fouriéristes, que j'entendis, dans les premiers jours de la Révolution, un orateur imbécille, M. Michelot, ex-sociétaire du. Théâtre-Français, élève de Talma^ venir déclarer dans un club que la République rendrait les actrices vertueuses^ et qu'à l'avenir ce serait une insulte que de les traiter de comédiennes. L'ex-sociétaire du Théâtre- Français ne leur donnait pas de tilre^ s'il avait connu Restif, il aurait décrété que les femmes de théâtre seraient autorisées à prendre le nom d! actrices citoyemies.

Avec toutes ses idées singulières^ Restif ne réussit pas au théâtre ; au fond, il ne réformait rien, il exagérait le Drame bourgeois de La Chaussée, de Diderot et de

ROSE-MARIUS SARDAT. 167

Mercier. Plein de trop bonnes intentions, il poussait le genre honnête si loin, qu'il le changeait en genre niais et ridicule.

Je n'ai besoin que de citer le titre d'une de ses pièces, qu'il regardait comme son chef-d'œuvre, et qui def)ait (aire la fortune du directeur assez intelligent pour la monter.

Cette pièce s'appelle :

Sa Mère raUatta !

Rose-Marius Sardat ignore le romantisme et le classicisme^ il ne s'inquiète ni du drame bourgeois ni de la tragédie. Comme la Loi d'Union n'a pas eu de succès en récit, il la met en dialogue, espérant que le parterre lui sera plus favorable que le lecteur. C'est au théâtre qu'il serait curieux de voir représenter (une seule fois) une de ces utopies qui, des plus ignorées,'tellesque la Loi ^ Union 9 vont aux plus populaires, telles que flcarie^ et se confondent dans la même ignorance des passions de l'humanité. Le peuple n'aurait pas assez de sifClets, de pommes cuites pour ces extravagances.

Ce qu'un poème, ce qu'un roman n'obtient pas, la faveur d'être critiqué, Rose-Marius Sardat eut cet honneur. Comment nous récompense-t-il aujourd'hui d'avoir bien voulu le dire?

Rose-Maiius Sardat défend aux critiques de citer m seul mot de sa nouvelle brochure. 11 les poursuivra devant les tribunaux, qui, sans doute, « feront justice de ce vol fait en face du public. »

« L'auteur de la Loi d'Union^ dit-il, n'a que faire du jugement des journalistes. Il s'en moque. 11 n'est pas

tenu d'alimenter leurs colonnes, où ne régnent que la mauvaise foi et des citations dans un sens moqueur, quand ils veulent, comme ils disent eux-mêmes, enfoncer fauteur. Les journalistes n'ont pas le droit de faire métier et marchandises des idées d'un autre quand il s'y oppose. Qu'ils vendent ce qui leur appartient, et non ce qui ne leur appartient pas. Ainsi le veulent Tfaonneur et la moralité. »

Voilà un excentrique bien en colère ; le passage ddessus n'est rien en comparaison du portrait que Rose- Marius Sardat fait des feuilletonnistes.

« Ils sont des voleurs de places gratuites au théâtre, qu'ils n'obtiennent du directeur que sous peine tacite de diffamer son théâtre s'il s'avisait de les leur refuser.

« Ils sont des escrocs de quelques sous dans la poche des petits employés au théâtre^ car il faut que le directeur retrouve ailleurs le prix des places données aux joumaUstes, et c'est sur les petits employés que ces valeurs se reprennent.

• Ils sont enfin dés violateurs de V égalité^ osant venir s'asseoir, sans payer, dans une salle où tout le monde paie, et faisant encore les importants et du bruit dans leurs loges gratuites. »

Les socialistes les plus divers ont une facilité merveilleuse à la grosse épithète; cela tient à un immense orgueil qu'irrite ta critique la plus débonnaire.

Malgré l'interdiction de reproduction que Rose-Marius Sardat a imprimée sur la couverture de son livre, je brave ses menaces, soutenu par le dévouement qui m'a fait entreprendre cette galerie d'Excentriques.

ROSE-MARIUS SARDAT. 169

L'auteur delà Loi d^ Union est à peu près le seul des réformateurs, à l'exception de M. Cabet, qui ait entrepris de mettre son œuvre à la scène. Encore le mélodrame la Conspiration des poudres n'a-t-il été écrit par M. Car bet, que dans l'honnête intention de procurer du divertissement aux Icariens.

En ouvrant la Loi d'Union^ j'ai été frappé par cette phrase : « Le sentiment le plus doux engage l'auteur à mettre ses prénoms. Il se dit : Si la France accepte la Loi d'Union^ la Loi du ciel^ elle fera le bonheur de toutes les familles *, et alors les mères, pour récompenser celui qui l'apporte, donneront ces prénoms à tous leurs enfants, sachant que c'est la seule et la plus belle de toutes les récompenses que l'auteur désire (l). »

La LOI d'union ou Nouvelle organisation sociale^ n'a besoin en réalité que d'un seul acteur. « Le rôle conviendrait à Mlle Rachel, » dit Rose-Marius Sardat. Ce personnage unique s'appelle le FONDATEUR, c'est-àdirê le maître du château, l'inventeur, le réalisateur, le metteur en œuvre du système.

Mais si les autres rôles de personnages muets sont peu importants, en revanche ils sont nombreux. On compte deux cent quatre-vingt-seize figurants.

D'abord la suite du Fondateur^ composée de W personnes :

2 messieurs, dont l'un chante les Quatre Anges de Béranger 5

(i) Berbigaier dît exactement la même chose au tome III de ses mémoires (Voir l'étude sur Berbiguier.)

170 LES EXOSNIKIQUES.

2 datnes, dont Ywne chante les mêmes paroles ;

2 jeunes gens de 16 à 20 ans;

2 demoiselles de 43 à 18 ans;

2 bambinets de 7 à 15 ans ;

2 bambinettes de 6 à 1 2 ans ;

2 petits de 5 à 6 ans ;

2 petites de 4à 5 ans.

Puis viennent 80 familles des classes ouvrières, u avec leurs vêtements habituels » parmi lesquelles il ftiut8 vieillards^ ayant plus de 69 ans, et 8 vieilles, dîtes supérieures, ayant plus de 59 ans.

Rose-Marius Sardat, qui n'a pas craint un instant que mademoiselle Rachel pût refuser le rôle du Fondateur^ s'imagine que ces vieillards de 69 ans et ces bambinets de 6 ans sont communs au théâtre ^ il s'est fié sur le mutisme de ses personnages, et ne s'inquiète que « d'une famille devant tenir une conversation à table avec âme et sensibilité. »

L'utopiste qui fait paraître sur la scène 296 personnages , a jugé à propos de diviser sa pièce en sei%e actes et un prologue.

« Prologue. — Le théâtre représente une chambre et une table pour écrire. » Le Fondateur seul tient à peu près ce langage : n — HOMMES, les lois de la patrie ont enfin pris pour base de donner bonne nourriture^ bon logement et beaux vêtements à tous les Français, sans aucun avoir, qui voudront travailler ou, faire partie de Y Union agricole. »» '

Au premier acte, lefondateur se promène « en sautillant sur la pointe des pieds, ♦» devant le Châjeau dont

ROS£-MARIUS SARDAT. 171

la grille triomphale est fermée. 11 désire que tout le inonde soit propre et bien peigné.

Le second acte est plein d'intérêt \ on voit courir tailleurs, chapeliers et cordonniers, qui habillent les quatre-vingts familles ou les deux cent quatre-vingts individus.

Des courses en chariots traînés par des en&nts remplissent le troisième acte; on va déjeuner. Le théâtre représente la salle des hommes ; le Fondateur leur recommande de se livrer à Tagriculture et d'obéir aux vieillards. Puis il va à la salle des dames, entre <« en les saluant beaucoup » et leur recommande de s'occuper de la eu isine.

Le sixième et le septième acte manquent de variété -, c'est toujours des conseils et des visites aux jeunes gens et aux demoiselles.

De là le Fondateur se rend à la salle des Bambinets. D s'écrie :

a BAMBINETS, dans l'Union, tout le monde travaiUe, et vous devez, vous aussi, travailler comme les autres. Vous avez quatre devoirs à rem plir.

— Quatre devoirs ! quatre devoirs! tandis que les hommes et les jeunes gens n'en ont que deux à remplir; y pensez-vous ! s'écrient les Bambinets en masse, qui lancent tous leurs livres à la tête du Fondateur,

« Bien entendu, écrit Rose-Marius Sardal, que si mademoiselle Rachel veut bien accepter le rôle du Fonder teur^ les Bambinets ne lui lanceront pas à la tête leurs livres grecs et latins. Us les jetteront derrière eux ; car les Bambinets sont trop galants avec tes dames pour

leur faire du mal. Ds préféreront toujours les saluer.

Les Bambinetles écoutent respectueusement le Fondateur qui les entretient de couture et de broderies. L'acte 10 nous montre la salle des petite qui chantent et dansent; les petites dansent et chantent. Le Fondateur prend à part les mères et leur dit :

« Si plus tard, une petite demandait à sa mère d'où viennent les enfants, la mère lui dirait : Je t*ai trouvée dans le calice d'une rose de ton rosier, voilà pourquoi ce rosier est à toi ; et ton frère, ton père l'a trouvé au haut d'un chêne, voilà pourquoi ce chêne est à lui. »

On voit le Temple du Bonheur au 12® acte. *« Dans ma manie de Mre des discours à tous les membres de VUnion^ je veux en faire un aux enfants au berceau, dit le Fondateur. Dans ce but, j'ai prié les mères de vouloir bien les apporter dans le Temple du bonheur, persuadé qu'en ce lieu les enfants n'oseront pas crier, pleurer et faire leurs ordures. »»

Les enfants au berceau écoutent le Fondateur avec une gravité et une décence qui n'appartiennent point à leur âge. Le Fondateur ^ procédant par antithèse, passe subitement de l'enfance à la vieillesse. Les vieillards de plus de 69 ans ressemblent fort aux petits de moins de six ans ; ils ont l'air d'écouter et ne soufflent mot.

Mais c'est l'acte 13 qui est le morceau important de la pièce-, la mise en scène est fort compliquée. « Le théâtre représente Tintérieur delà cuisine; au fond le fourneau, devant une longue table sur laquelle sont 80 soupières alignées et numérotées. »

Ici se place cette conversation pleine d'âme et de sen-

ROSEMARIUS SARDAT. 173

sibilité dont parlait au début Rose-Marius Sardat. Je cite textuellement le dialogue.

Le Père. — Et toi, petit, travailleras-tu quand tu seras devenu grand ?

( « Le petit, indigné au début de ces paroles, se lève en renversant sa chaise sans paraître vouloir la renverser -, il est vivement ému de Tinsulte qu'on lui a faite de le prendre pour un fainéant. Il jette à terre la serviette qu'il arrache de son cou où sa mère l'avait attachée, et marche sur le devant de la scène, montrant ses poings dont il frappe son front, croise ses bras avec colère, regarde fièrement le public, bat le sol de ses pieds. » )

Le Père (ému va alors à lui et l'élevant dans ses bras, s'écrie avec bonheur et fierté.) Mon fils !

(« Sa mère va également à lui 5 on l'embrasse, on le console et on le met à table. » )

« Il faut, dit Fauteur, que le petit de 6 à 6 ans soit bien choisi pour ce rôle. »

A l'acte 15, le Fondateur, après avoir surveillé le repas des hommes, entre dans le réfectoire des dames. « Il salue les dames en disant, selon l'usage dans les Unions : à vos pieds, mesdames, »

Rose-Marius Sardat, malgré les préoccupations de son système, n'en est pas moins un modèle de galanterie.

L'acte dernier représente l'intérieur du Temple du

Bonheur ; le Fondateur est entouré des seize personnes

de sa suite ; les deux cent quatre-vingts Unionistes se

placent par rang d'âge dans le Temple. Les hommes et

leurs garçons à gauche en entrant, les petits sur les bancs inférieurs, les hommes sur les bancs les plus élevés, les jeunes gens et les bambinets sur les bancs intermédiaires. Les dames et leurs filles à droite selon le même ordre. Les vieillards et les supérieures sur une estrade réservée.

Tous entonnent le chant national de l'Union:

« La patrie, c'est nous tous ensemble qui la constituons ; c'est la famille nationale qui, par ses lois, offre à chacun amitié, appui et bonheur. »

Dans la vie, le comique se lie à Tamertume, le grotesque au sublime ; Rose-Marius Sardat n'ignore pas cette loi. Aussi termine -t-il sa pièce sérieuse par une bouffonnerie.

«» Les petites ont eu l'audace de faire un changement aux paroles du chant national ; au lieu de dire appui, elles disent biscuit. Il a fallu consentir à leur laisser lormer un cinquième groupe, qui chante : c'est la famille nationale qui, par ses lois, off^e à chacun amitié, biscuit et bonheur. »

Ainsi finit la Loi d'Union. Je crains fort que Rose- Marius Sardat ne soit le seul Unioniste de la terre. Son système n'aura même pas le droit de s'adjoindre à tous ces systèmes en isme qui riment si bien avec imbécillisme.

Août 1848.

JUPILLE.

Chaque révolution amène après elle un troupeau de réformateurs, d'apôtres, de dieux, qui, tous, ont un petit drapeau dans la poche :

« SAUVONS L'HUMANITÉ ! n

L'humanité a toujours repoussé ces singulières médecines, et ne s'en porte que mieux.

L'humanité se purge elle-même, comme les animaux, et se rit de tous ces rêveurs, qui sont de purs allopathes, hydropathes et horaœopalhes socialistes.

Les réformateurs forment deux classes, l'une comique, l'autre sérieuse. Au fond, ils sont tous un peu comiques^ mais quand ils réunissent un certain nombre d'adeptes, alors le système devient chose importante, chose à plans, chose à règlement, chose à argent.

Pour moi je préfère ces pauvres utopistes qui clament

dans le désert, qui sauvent r humanité seuls, sans néophytes, sans journaux, — et qui ne dînent pas de leur religion.

Ceux-là sont plus nombreux qu'on ne le pense ^ on les rencontre à toute minute dans la rue, sans se douter qu'on a coudoyé un réformateur. Un homme qui se connaît en religion, ayant desservi tour à tour chaque autel nouveau, M. Raymond Brucker disait en 1832 : « On ne peut pas ouvrir sa fenêtre sans cracher sur un apôtre. »

A cette classe de réformateurs ignorés appartient l'apôtre Jupille.

Je l'ai découvert après une heure de recherches, en plein soleil, dans une boite à un sou du quai Ma laquais. Un apôtre dans one boite veut une explication.

Jamais un réformateur ne reste inédit ; aussi jaloux qu'un poète de ses vers, il faut qu'il publie une brochure. Tôt ou tard elle va prendre l'air frais des quais et ne monte jamais plus haut que deux sous; quelques bouquinistes ont poussé le rabais jusqu'à en donner deux pour un sou.

La brochure Jupille coûtait un sou; mais cette dépense n'est pas exagérée quand en feuilletant les pages on tombe sur un tel passage :

«* L'oignon est l'œil de l'homme.

« Dieu a laissé à l'oignon une sensibilité si touchante pour nous, que quand nous l'épluchon's, il nous fait verser des larmes comme pour nous dire combien il en a dû verser avant de se réduire au point où nous le voyons.

« Si Thomme eût seulement étudié un oignon, je suis

JUPILLE. 177

sûr qu'il lui aurait trouvé autant de tuniques que dans rœil : il aurait vu que la sensibilité de Toignon avait un rapport naturel avec ses yeux.

M II y a des oignons de toutes couleurs, comme il y a des yeux de toutes les couleurs. »»

Le passage est joli ; mais une crainte me vint, ce ftjtt d'avoir déterré un fouriériste, car cet oignon^ image de l'œil, sent fort V analogie.

Heureusement Jiipille n'était pas phalanstérien , il était le disciple, le continuateur de M. Qleïzès, lequel a bâti son système à l'aide des doctrines pythagoriciennes.

Les utopies ne brillent pas par la nouveauté. Madame Niboyet s'appelait Lysistrata, et Aristophane a ri bien avant nous du club des femmes.

M. Gleïzès fut pendant quarante ans un détracteur acharné de la viande. Il publia plusieurs volumes fastidieux pour chauler le régime des herbes. Jean-Jacques Rousseau donna un peu dans ce travers ; mais l'auteur de Y Emile ne joignait pas ainsi que M. Gleïzès, la théorie à la pratique.

M. Gleïzès se sépara de sa femme qu'il aimait, uniquement parce qu'elle ne voulait pas renoncer à la viande. L'auteur de Thalysie ou la nouvelle existence, croyait d'autant, plus à son système, qu'une nuit il fut réveillé par une voix qui lui criait : «* Gléïze veut dire

église , sois le prêtre de cette église. ••

Tous ces singuliers personnages entendent des voix mystiques; et ces voix font loi.

M. de Gleïzès mourut après avoir publié huit à dix

volumes ; comme il vivait à Técart, aucun élève n'était venu à lui. Et œ fut seulement après sa mort que parut la brochure de inpû\e-le-Thaly$ien, Jupille accola cette épithète à son nom , moitié par respect pour le souvenir de son maître, moitié pour rappeler les fêtes de Gérés, qui consistaient en offrandes de fruits et de blés.

II ne sufQt pas de trouver la brochure d'un excentrique, il faut trouver l'excentrique. C'est dans ses ouvrages surtout qu'il est curieux de surprendre l'auteur à chaque ligne, d'étudier ses manies, de fouiHer la vie privée ; mais malgré la seconde vue que possèdent quelques rares lecteurs, cette seconde vue, qui fait de tout livre sérieux un confessionnal où vient s'accuser l'auteur, on aime à voir la /^retwe de sa divination.

J'ai souvent entendu des curieux désappointés d'avoir vu MM. V. H., de B., Th. G., prétendant que ces écrivains ne ressemblaient pas à leurs livres ; sans doute, au premier coup d'œil, il est difficile de saisir les rapports de l'homme et du livre ; mais une demi-heure de conversation suffit, et toujours le livre sera la réflection exacte de la physionomie de l'homme. Lavater dessinait des portraits d'écrivains qu'il n'avait jamais vus, et ils ressemblaieht !

Malgré mon violent désir de rencontrer l'apôtre Jupille, je n'en entendis plus parler. Un des plus précieux bibliophiles parisiens (il a la manie de collectionner tous les hvres fous), ne connaissait pas d'autre brochure du disciple de Gleïzès que celle que j'avais achetée.

I^ révolution de février arriva.

JUPILLE. 179

Alors parurent des placards étranges, des brochures bizarres ; l'une de ces brochures avait pour titre :

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