AUX GOURMANDS DE CHAIR
J'en citerai quelques passages :
« Mangeurs de viande, lisez! Vous n'êtes pas des hommes, vous êtes des animaux. Jésus-Christ ne mangea pas de viande : la viande est athéb !
« Les fruits contiennent seuls la vraie religion. La pomme et la noix ne vous sufQsent-elles pas ?
« Regardez les bouchers; ils sont faits à votre image, mangeurs de viande ; car votre bouche a la couleur du sang .répandu.
** Je frémis quand je vois à son comptoir une rouge bouchère : son teint est carnassier. Tous les jours le gaz nutritif des pauvres animaux éventrés entre dans ses pores. Ce que vous appelez jolies couleurs est le fruit du massacre d'innocents animaux.
«« N'avez vous jamais senti le doux arôme des fleurs ? Eh bien, le parfum des herbes est plus frais encore.
« Le régime des herbes est l'antidote de tous les maux : l'homme est brûlé par la viande ; le bœuf, le mouton, le veau calcinent son estomac. Ainsi est-il puni de sa voracité Carnivore.
*« Adam n'a pas été châtié pour la cueille d'une pomme. Il a été puni pour s'être nourri d'un animal mis à mort méchamment.
« Mangez des herbes et vous respirerez ce parfum exquis d'innocence inconnu aux gourmands de chair.
a JupillE'LE-Thalysien,
a TI, rue du Cherche-Midi. »
IHO LES EXCENTRIQUES.
Tels sont les principaux articles du mémoire de l'élève deGleïzès, qui fut distribué gratis dans tout Paris, huit jours après la révolution de février. Dans un nota , il engageait les personnes qui désireraient se convertir à V innocence j à venir s'entretenir avec lui.
Je courus au numéro 77 de la rue du Cherche- Midi, où je fus surpris de ne trouver qu'une simple et modeste boutique de fruitière ; mais Tétalage tout simple était disposé avec une science particulière.
On gros chou plein d'orgueil étalait son ventre rebondissant. Ce chou avait autour de la tête une couronne virginale d'œufs frais. Les oignons, à la robe changeante, ne montraient pas la touchante sensibilité dont Jupille a parlé dans sa première brochure. Tout au plus faisaientrils cligner l'œil par leur enveloppe miroitante. Les navets s'avançaient en pelotons serrés, soutenus par l'arrière-garde des œufs rouges. Au-dessus apparaissait menaçant un accent aigu rouge, la carotte.
Le lait e^ la crème dormaient dans des jattes de terre vernie. Tout cela était entremêlé d'herbages verts qui servaient à harmoniser ces couleurs un peu crues. Les boutiques de fruitières sont, en général, d'un aspect consolant; celle-là aurait tranquillisé les âmes les plus chagrines.
J'entrai dans la boutique pour demander des renseignements sur mon excentrique. Un homme vint à moi, Jupille.
L'apôtre Jupille était fruitière I
SingulierAomme qui avait mis en pratique son système! Plus singulière encore était sa physionomie.
JUPILLE. 181
Combien de grandes dames envieraient le teint rose e t blane de sang et de lait de Jupille ? On trouvait dans cette physionomie quelques-uns des traits qui annoncent la cinquantaine 5 mais la jeunesse semblait revenir sur ses pas.
— Eh bien ! me dit Tapôtre, vous regardez comment je me porte ? Gomme un charme, Monsieur, comme un charme» Je rajeunis tous les jours depuis que j'ai quitté la viande sanglante... Ah! monsieur, je suis léger, si vous saviez, je ne sens plus mon corps.
Jupille souffla en Fair.
— Je n*ai qu'une peur, dit-il, c'est d*être emporté comme une paille par le vent... Vous, vous êtes un croqueur de viandes, un mâchillonneur à*os 5 du poison, monsieur. Vous ne vivrez pas longtemps. Il n'y a pas à dire, vous m'appellerez peut-être fou, et vous ne serez pas le premier, les herbes, sont la seule nourriture de l'homme. Tenez, les crieurs des rues ne sont pas les gens bien instruits ] ils ne raisonnent pas. Qui est-ce donc qui les force depuis une éternité à crier : Le cressouj la santé du corps t Ce n'est pas moi^ à coup sûr ;
ce n'est pas lé maître, M. Gleïzès... on le criait bien avant qu'il ne vînt au monde.
— Votre nouvelle brochure vous a-t-elle amené quelques prosélytes? lui demandai-je.
— Non, dit-il, et au fond jen'y tiens pas. Ah ! si j'avais le moyen, mon système, réussirait bien vite. Je ferais comme l'homme au petit manteau bleu, je donnerais à dîner gratis; il ne manquerait pas de pratiques. Ma cuisine rentrerait entièrement dans les idées de M. Gleï-
lès; maisil Ibudraii être riche. J'ai donc acheté cette boutique de fruitière) et je suis heureux comme un roi. Toute la journée je ne vois que des pauvres gens qui ach^tenl des légumes; je sais bien que ce n'est pas la bonne volonté qui leur mauque... Ils maageraient volontiers de la viande. Moi, je les prêche de mon mieux et je vends presque à prix co(îtant. On ne saurait en manger assez, de légumes 1 11 vient aussi des cuisinières de bonne maison, des fUles ignorantes, elles m'écoutent cependam ; je ne dis pas qu'elles comprennent toujours. Je leur ai donné des reccltes particulières de ma composition , des sauces honnêtes avec lesquelles on ferait màïiger des herbes à un mort; ça réussit. On va moins chez le boucher dqniis que je suis établi dans cette rue ] pour moi on y va encore trop. Je ne suis pas méchant, mais mon grand bonheur sera le jour où tous les bouchers feront faillite; je voudrais les" voir obligés de manger leurs bêtes, et puis finir par se manger entre eux. •
L'ap&tre Jupille me raconta longuement ses théories sur les animaux : selon lui , Fhomme avait perdu les animaux, et il expliquait ainsi les instincts carnassiers du tigre et de laTiyèrie. Il avait demandé, me dit-il, l'autorisation de soumettre à une nouxriture particulière les lions, les ours et le?s aigles du Jardin-des-Plantes. Il se faisait fort de les amener à leur état d'innocence , de mêipe que l'homme, en Leur faisant manger des herbes.
L'eptretien dura quatre heures, quatre lieuces d'une conversation étonnsipte.
Je ne 'quittai qu'à regret l'apôtr^^Jupille.
JUPILLE. 183
— Eh I me dit-Il, la prochaine fois que vous passerez par ici, tâchez de n'avoir pas déjeuné.
— Pourquoi ?
•— Je vous ferai goûter de mes sauces homêtes.
Août 1848.
Il m'est arrivé plus d'une fois ' d'entrer trop avant dans les idées âe3 excenfoiques et d'en enrichir mon moi.
J'ai découvert la quadrature du cercle. J'ai trouvé le mouvement perpétuel. J'ai fait de l'or. Je mé suis promené dans Paris avec uh petit cercueil Sous le bras.
Chaque nouvel excentrique que je rencontre dérange ma vie pour quelques jours \ j'entre dans sa peau, je soufifre de ses douleurs, je me réjouis de ses joies, j'invente ses inventions.
Les théories de Jupille, sur le régime des herbes, avaient modifié mes idées sur la viande.-
— Dieu le veut, m'avait dit l'apôtre. Estr-ce que la Bible ne dit pas : « C'est une ordonnance perpétuelle dans vos logis et dans toutes vos demeures, que vous ne mangerez point de graisse ni de sang. •» Je ^ous recommande, en rentrant chez vo%s, continua Jupille,
UA LES EXCËNFRIQUËS.
d'ouvrir la Bible ^ elle est pleine de citations qui confondront votre crime.
Effectivement, Tapôtrfe avait raison. Je lus un passage dlsaïe qui confirmait presque son système :
« Le lonp demeurera avec l'agneau, et le léopard gitera avec le chevreau ^ le ver et le lionceau , et le bétail qu'on engraisse, seront ensemble, et un petit enfant les condubra. ■
« La jeune vache paîtra avec Tourse , leurs petits gîteront ensemble , et le lion mangera du fourrage comme le bosuf*
« Et Tenfant qui tette s^ébattra sur le trou de l'aspic. et Tentant qu'on sèvre mettra la main au trou du basilic.
« On ne nuira, et on ne feja* aucun, dommage kml être vivant dans toute la montagne de ma Sainteté , parce que toute la terre aura été remplie de la connaissance de l'Éternel , comme le fond de la mer des eaux qui le couvrent. »
Ce passage me rappela d'où provenaient les théories de JupUie, qui prétendait ramener les ours , les lions et les tigres à leur état primitif d'innocence.
Mais un autre fragment de l'Évangile expliqué par saint Jérôme était encore plus significatif :
« Alors d^^ Pharisiens vinrent à Jésus et lui dirent : Est-il permis de manger de la chair des aniînaux? Les Essénîens, quoique juifs, n'en mangent p^s, et soutiennent, que c'est un crime d'en manger -
« Il répondit et l^ur dit *. Qu'est-ce que Moïse vous a cogimandé?
JUPILLE. 185
« lis dirent : Moïse a défendu de manger la chair de certains animaux^ mais il a permis* Fusage des autres.
«* Et Jésus leur répondant, leur dit : 11 vous a donné cette permission à cause de la dureté de votre cœur.
<« Car ce n'était pas ainsi au commencement. An commencement Dieu fit un homme et une femme, il les plaça dans le paradis terrestre pour qu'ils se nourrissent de tous les fruits que les arbres portaient , à Texception d'un seul que Dieu se réserva. L'homme désobéit, il fut chassé du jardin^ mais Dieu n'avait pas créé l'homme pour qu'il fût meurtrier. Vous ne mangereJE donc pas de chair, si vous voulez faire la volonté de votre Père qui est dans les cieux. »»
Il est vrai que la Bible dit ailleurs que saint Pierre vit en rêve beaucoup d'oiseaux sur uû filet et qu'me voix lui ordonna de manger toute cette t;iande.
Je n'ai jamais été partisan des explications bibliques de M. de Voltaire 5 et ceux-là qui au heu de se nourrir de cette poésie mystique , cherchent à Téclairer avec de mauvais ra& fondus dans leurs étroits cerveaux, ceuxlà sont de pauvres natures avocassières. .
La Bible peut paraître se contredire, mais ces contradictions ne sont qu'à l'épiderme, dans les mots.
— Jupille, pensais- je, m'expliquera peut-être ce passage.
— Ah ! vous voilà, malfaiteur de la nature, me dltil en riant.
— Je suis presque converti, lui dis-je.
— Ce n'est pas possible ?
Il me regarda atteutiv^aent.
— Vous avez encore mangé de la viande, continua Tapôtre. Ne mentes pas! Je le vois dans votre o^... il n'a pas la douceur des amis de l'herbe... Et votre nez ? Cest la chair qui vous l'a déformé. Pourquoi vos parents ne vous ont-ils pas nourri comme une jeune chèwe? A cette heure, votre nez serait plus fin, plus coquet, plus gentil. Une douce alimentation aurait chassé bien des vices, bien des passions^ le contraire est arrivé : la viande vous a rendu criminel. Chaque vice, chaque passion s'est greffée sur votre figure, et il ftut unlûen habile jardinier pour vous rendre joli... Au moins, ne vous formalisez pas, me dit-il.
— Il n'y a pas de q«oi, lui répondis-je *, il suffit <pie je ne ressemble pas à un notaire.
Alors, j'expliquai à Tapôtre mes hésitations à propos du passage relatif à saint Pierre.
— Et vous n'avez pas compris, s'écrie l'apôtre, que cette voix qui lui ordonne démanger de la viande n'est qu'un rôve d'estomac creux, une pensée soufflée par le démon, une vision infernale... Que vous êtes jeune! Parce qu'un homme a eu faim, le christianisme sera-t-il bouleversé, le monde sera-t-p perdu? Jésus-Christ ne mangea jamais de viande.
— Pas même aux noces de Cana? dis-je.
— Pourquoi plutôt aux noces de Cana qu'ailleurs? reprit Jupille.
— Il m'avait semblé que, dans quelques tableaux, les peintres...
— Les peintres ! demanda l'apôtre , qu'est-ce que
JUPILLE. 187
c'est que ça? les peintres n'ont jamais été des autorités historiques... — Que pensez-vous de Tail? dit JupiUe en changeant de conversation .
— J'ai été élevé dans une sainte horreur de l'ail •, dans ma province, on ne connaît pas les piments. Il est important de vous dire que depuis je me suis bien corrompu -, un peu d'ail dans un gigot me semble nécessaire ^ j'ai mangé de la viande accommodée à Yaïoli^ ce n'est pas mauvais. Enfin je me suis engoué un instant de la cuisine provençale, dans laquelle Tail joue les fort premiers rôles.
— Bon, dit JupiUe, vous connaissez l'ail; mais croyez-vous sentir les parfums de l'Orient quand vous sortez de vos cuisines provençales ? Non, n'est-ce pas? Eh bien ! je vais vous expliquer pourquoi ce légume laisse des souvenirs désagréables. Les mauvais esprits ont réussi à s'introduire dans les gousses d'ail; vous les mangez, l'ail se venge en vous laissant de mauvaises odeurs. C'est ainsi que se trahit la colère.
Je regardai fixement l'ap6tre ; la colère de l'ail dépassait les bornes de l'excentricité. JupiUe resta sérieux.
— Vous arriverez à ces idées, me dit-il^ au premier abord, elles paraissent insensées : mais U n'y a que le premier pas qui coûte. Au fait, puisque vous voUà, vous allez goûter de mes sauces honnêtes. Il est trois heures et demie, je vais m'y mettre, et nous dînerons ensemble.. Allez-vous quelquefois vous promener à la halle de très-bonne heure ?
— Non, je me lève trop tard.
IhS LES EXCENTRIQUES.
— Je vous dis çà, parce que j'y suis allé aujourd'hui même...
En ce moment une servante entra dans la boutique de Jupille, qui fut obligé' d'interrompre la conversation.
— Voilà une de mes élèves, me dit-il, en courante la boutique.
— Eh bien ! mon enfant, demanda Fapôtre-fruitière, comment madame a-1^eHe trouvé les tomates?
— Ça a réussi, dit la servante ; il y avait justement quelques personnes à dîner. Il n'en est pas resté le quart d'une sur le plat.
— Je crois bien, dit Jupille... Votre roux était-il cuit convenablement ?
— Oui, et si bien que madame m'a recommandé de lui faire un pareil plat de tomates deux fois la semaine.
— Bon, dit Tapôtre en se frottant les» mains, venez donc demain, je vous montrerai une recette pour accommoder les châtaignes , ah ! le divin plat!... Qu'est-ce qu'il vous faut aujourd'hui, mon enlant?
— Une livre de beurre, une escarolle, des noix.
— Voilà, ma belle, du beurre jaune comme de Tor^ il sortirait tout fait de la vache qu'il ne serait pas plus pur.
Après le départ de la servante, Jupille reprit sa conversation.
— Je vous parlais de la halle, me dit-il, parce que j'ai remarqué aujourd'hui la différence qui existe entre les dames du marché aux poissons et les damrs du marché
JUPILLE. 189
aux légumes. Celles qui vendent des légumes sont moins insdentes. . . Voyez pourtant la mauvaise influence que peut apporter la chair de poisson, toute faible qu'elle soit, dans les habitudes d'un individu. Jamais les femmes du marché aux légumes n'appelleront merlan une personne qui les fatiguera en marchandant.
— Je ne vois rien d'extraordinaire là-dedans, lui disje, le mot merlan doit venir facilement à la bouche de celles qui en Tendent... Mais croyez-vous que les fruitières ne me traiteraient pas sans façon de melon, si j^ m'avisais de discuter trop longtemps «ur le prix d'une botte de radis ou d'autre chose.
— Détrompez-vous, me dit Tapôtre^ vous partez d'un système faux. Oui, en général, les dames de la halle ont un gros langage et emploient certaines épithètes qui n'ont cours qu'au marché des Innocents ; mais je vous répète qu'il faut faire exception pour les marchandes qui vendent des légumes ou des fruits. Elles ont le caractère plus facile -, leur teint aussi est meilleur.
— Eh ! je vous comprends bien, surtout depuis mon déménagement. Je passe maintenant tous les jours par le quai du Marché-Neuf et je n'avais pas compris une cruelle dissonance qui est sortie du cerveau d'un employé de la Ville. Porte à porte avec la Morgue, se trouve " un marché aux fruits et aux légumes.
— Ah ! s'écria Jupille, je ne me fournirai jamais dans cet endroit-là !
— Eh bien, ce que j'appelais tout à l'heure dissonnance n'est qu'une douce compensation de la Providence : efie aura soufflé à un emj^oyé de faire pls^cer près
de la Morgue un marché aux légumes; et il aura obéi à cette influence mystérieuse, sans se douter qu'il corrigeait, i>ar une chose consolante, un monument plein de désespoir. La Morgue, avec sa façade grise et bourgeoise, serait terrible se dressant seule sur le quai; heureusement Tœil s'arrête sur ces petites boutiques de fruitières qui foui oublier les cadavres d'à o6té.
— Très-bien, me dit Tapôtre.
—Et ces boutiques sont diarmantes ; vous o'en verres nulle part de pareilles; dans le temps les fruitières se protégeaient contre le vent, la pluie et la gréle par toutes sortes d'inventions déguenillées , de parapluies rapiécetés ; dans cette rue les boutiques ont un toit uniforme, des toiles vertes cirées que la pluie ne peut traverser. Le jour s'arrête devant ces toiles ; et vous ne sauriez vous Imaginer dans quelle tranquille obscurité lumineuse les légumes et les fruits sont plongés.
— Oh ! j'irai voir ça, me dit l'apure-, c'est en ornant et en désinfectant Paris qu'on changera les mœurs du peuple... Êtes- vous républicain^ me demanda-t -il ?
— Je n'en sais rien, mais je Fédère.
— Cependant remercions la République d'avoir planté les arbres de la liberté.
— C'est vrai, lui dis je ; j'aurais voulu les voir tous repousser . . Mais j e n'approuve pas les emblèmes en rubans .
— Moi, non plus, dit Jupille, il faut des arbres naturels qui ne crient pas trop liberté, égalité, fraternité, trois beaux mots, mais qui ne seront jamais vrais.
Pendant toute cette conversation, l'apôtre Jupille allait à ses fourneaux eqi, préparant la cuisine. Déjà oh
JUPILLE. 191
entendait les grésillements de ses sauces. Uarciëreboutfque se parfumait d'odeurs délicates.
Je regardais aveo curiosité Jupille qui^ de temps en temps, secouait avec précaution, dans les casseroUes, de petits cornets de poudre.
— Qu'est-ce que vous faites-là, lui demandai-je ?
— Ah! c'est mon secret 5 je vous dirais le nom de toutes ces poudres que vous n'en seriez pas plus avancé.. Laissez faire la cuisson et vous m'en direz des aouvelles. Peut-être un jour publierai-je un manuel de cuisine thalysienne... Ça ne sera pas compris, me dit-il en soupirant. 11 y a trop d'écrivains de cuisine. Les scélérats! Passer toute leur vie à déployer un grand talent pour jeter du poison dans le corps de leurs frères. Voilà, ce qu'ont fait les grands cuisiniers !... Monsieur, s'écria-t-il tout d'un coup, ma soupe va trop vite.
L'apôtre se précipita sur la marmite , .l'enleva du fourneau, jeta des cendres sur le charbon et replaça doucement le vase de fonte.
— Je tiens, dit-il, à vous corrompre... et il faut vous offrir quelque chose d'extraordinaire 5 car, je le sais, la viande a du charma, mais la viande est une syrène. Quand elle est haMlée %yec toutes les coquetteries de la cuisine française, il est difficile de lui résister. Pour les légumes , ce sont de francs mets , grossiers , un peu paysans, mais il vous conservent la vie... Voyez le chameau^ il vit un siècle y l'éléphant vit deux siècles. Pourquoi ? Parce qu'ils ne mangent pas de viande.
—.Le père de M. de Balzac, dis-je à l'apôtre, était
un original qui doit vous convenir. Tous les matins il se levait de bonne heure, allait dans les bois ; il Taisait une rude entaille dans le corps des jeunes arbres, et buvait avec avidité la sève de ces arbres. Il prétendait vivre cent cinquante ans au moyen de cette boisson (1).
— Il avait tort, dit Tapôtre ; les herbes suffisaient, et il n'avait pas besoin de détruire de jeunes pousses pour en extraire le suc... Mais permettez-moi de vous quitter un instant pour mettre la table, la soupe est cuite.
En un instant la table fut dressée, couverte d'une nappe blanche, les cuillères étaient en étain, mais les assiettes de faïence peinte et la propreté exquise faisaient passer par-dessus tout.
Un panache de fumée sortit de la soupière.
— Je ne vous en sers pas beaucoup, me dit Tapôtre, peut-être ne Taimerez-vous pas... Prenez garde de vous brûler.
C'était simplement de la soupe aux herbes et aux légumes; mais Jupille n'obéissait pas aux lois de la julienne qui coupe en mille menus morceaux, les carottes, choux et navets ; au contraire, autant qu'il était possible, chaque légume avait conservé sa personnalité.
Depuis longtemps je n'avais mangé de soupe aussi innocente-^ elle me rappelait par sa pureté certains jours heureux d'enfance.
(i) Une seconde prédiction de M. de Balzac père u*a pas mieux réussi. Il n'avait pas une grande estime pour son fils, Honoré, qui était très-maigre dans sa jeunesse. — cr^Ce garçon-là n'est bon à rien, disait-il, il ne vivra pas. »
JVPILLE. 193
Après la soupe, Jupille tira du feu un vase en cuivre qui n'avait pas été ouvert : il ôta le couvercle, mit une assiette à la place, renversa le vase. Alors apparut dans toute sa majesté un énorme chou baigné de sueur ^ Tapôtre le coupa en quatre.
Cette incision me fît remarquer une matière dorée, sorte de pâte qu'il avait fallu introduife entre chaque feuille.
L'Almanach des ffourmand^^ de Grimod de la Reynière, la Physiologie du Goût, de BriUat-Savarin, ne renferment pas assez de laudatives épithètes cuhnaires pour rendre l'impression de ce chou. On voyait quelle science profonde et quels raisonnements ce chou contenait \ il avait fallu bien des veilles et bien des travaux pour arriver à une invention aussi délicate.
Nous mangeâmes le chou à nous deux. C'est le plus grand des éloges. Le plat s'appelait tout simplement : chou à Vitouffie.
— Que pensez-vous, dit Jupille, d'un ours qui respirerait une pareille chose?
— Je ne pense rien.
— Eh bien ! devant un chou à V étouffée, jamais un ours ne songerait à enlever la douce brebis. L'ours a respiré l'odeur de votre cuisine, et il est devenu sanguinaire... Ah! je rêve aux temps fortunés où le serpent à sonnette mangerait dans ma main \ alors l'abeille n'aurait plus de dard, les épines rentreraient dans l'écorce des arbres.
Je souriais.
— Fils de Voltaire, s'écria l'apôtre, voulez-vous des
exemples? Quelques animaux ont la voix de leurs victimes, les tigres par exemple/ Ces bêtes souffrent ; elles n'osent plus parler, crcâgnant d'entendre les gémissements de ceux qu'elles ont dévorés. Leur œil est sanglant, leur démarche inquiète. Croyez-le bien, ces animaux ont des remords.
— Vos remords sont ingénieux; mais convenez que la nature n'a pas fourré dans la gueule du (u*ocodile des dents m^açantes, dans l'kitentton d'employer ces dents à (»oquer des noix.
— Ah ! dit Jupttle en faisant une pause.
L'apôtre était, battu-, les dents du crocodile avaient mis en pièces son système, il tourna la difficulté en passant brusquement à un autre thème.
— Je vous ai promis des exemples, me dit-il. Je connais un savant philosophe qui vit entouré d'animaux -, il a, entre autres,' un pigeon et un aigle. Il est parvenu à dénaturer leur tempérament. Le pigeon mange de la viande comme une anglaise ; Taigle mange des racines comme un hermite.
— Je suis très-curieux de faire connaissance avec ces exceptions.
— Oh ! dit Jupille, je vous mènerai chez mm ami -, il vous expliquera son système beaucoup mieux que moi... En attendant, goûtez de ces choux-fleurs.
Les choux-fleurs nageaient dans la fameuse sauce honnête qui avait le ton charmant des roses-thé.
— Le pape n'a Jamais rien mangé de pareil, dit l'apôtre.
JUPILLE. 195
— Ab ! JupUle, je vous remercie bien de m'avoir fait goûter de la cuisine thalysienne.
Le brave homme était enchanté d'avoir rencontré un homme un peu sceptique en matière d'herbes, mais qui cependant comprenait le génie modeste qui se révélait dans chacun de ses plats.
Octobre 1S48.
BERBIGUIER.
Longtemps les médecins seuls ont écrit sur les maladies mentales ; mais leurs travaux, tout consciencieux qu'ils fussent, ne pouvaient et ne devaient pas sauter le fossé qui sépare le monde des savants du monde des curieux, les livres médicaux secs, froids, impassibles, nets et tranchants comme un scalpel n'étant point écrits au point de vue du public qui n'aime pas à être désenchanté. Il arriva plus tard que des savants estimables écrivirent des traités à « Tusage des gens du monde. »» Cela ne suffisait pas -, des littérateurs, dont quelquesuns sont d'intréiNides fureteurs de curiosités, arrivèrent ensuite. Us s'emparèrent de matières prétendues arides qui semblaient du domaine des économistes , des statisticiens. Ainsi s'ouvrit une nouvelle voie qui n'est encore que peu explorée et qui doit produire de grands résultats. J'apporte sur ce terrain nouveau une biographie,
B£ilBIGUI£R. 197
des faits; car nulie part, dans les livres touchant l'hallucination, ne se rencontrent un type aussi curieux, des événements aussi bizarres, une existence aussi tourmentée que celle de Berbiguier.
Vous voyez un homme d'une vie rangée, exacte, civilisée ; cet homme si tranquille le jour est sujet à de certaines heures solitaires à des sensations extravagantes \ la nuit est sa seule confidente. Il n'a garde d'en parler, car il est heureux ou malheureux. Heureux, il craindrait de se dessaisir de la moitié de son bonheur en le communiquant \ malheureux, il sait qu'il passerait pour fou en faisant des confidences étranges. <« Je « me gardai bien de faire part à mes amis de ce qui « m'arrivait, persuadé qu'ils n'y auraient pas ajouté « foi, » écrit l'homme dont nous allons raconter la singulière biographie.
Tel est le début de l'hallucination qui commence par rfnfer/ïaf, c'est-à-dire que l'halluciné garde précieusement en lui ses sensations ; mais un jour arrive où elles l'enveloppent tout entier, où elles s'emparent de toutes ses facultés, où elles le dévorent. D'interne, l'hallucination devient externe 5 c'est laque commence le rôle du médecin. La guérison du sujet est « très-ditficile, « a écrit M. Esquirol-, car le médecin croit avoir un halluciné d'hier, d'un mois, d'un an, et il peut se trouver en présence d'un homme qui souffre depuis vingt ou trente ans. La maladie s'est déclarée tout d'un coup, violente et impétueuse \ mais depuis combien couvaitelle?... C'est ce qu'il est facile de constater quand il s'agit d'une maladie du corps, qui fait des lésions
intérieures dont le diagnostic est plus ou moins simple ; mais où est-il celui qui peut ausculter Tame?
Ce qu'on va lire n'a rien de fictif, rien d'arrangé ; j'ai lu et relu .plusieurs fois les Mémoires d'un homme qui a consigné avec un soin* de teneur de livres tout ce qu'il entendait pendant son hallucination^ qui a mis dans ce travail la minutie et Tobservation détaillées, communes aux insensés, tout en se défendant pourtant d'avoir le cerveau dérangé. « Si j étais fou, dit-il, da^s sa préface, je n'aurais pas ramassé avec tant de soin tous les traits et anecdotes que j'ai cités dans mes écrits pour confondre mes ennemis. »
Les malheurs de Berbiguier datent de 1796. A cette époque, il quittait son pays, Carpentras, pour aller demeurer à Avignon. Un jour il rencontra une femme appelée la Mansotte, qui s'offrit de lui tirer les cartes. Un tamis à farine fut placé sur une table, et les deux branches d'une paire de ciseaux piquées dans le tamis, plus un papier blanc plié dans le tamis. Berbiguier et la Mansotte passèrent un doigt dans chacun des anneaux des ciseaux, de sorte que le tamis était suspendu en l'air. Après les diverses questions banales des tireuses de cartes, la femme apporta trois pots dans l'un desquels elle renferma les cartes à figurer. Berbiguier, les yeux bandés, tira au hasard quelques cartes qu'on ajouta à celles déjà renfermées dans le pot, qu'on couvrit d'une assiette. Le second pot fut rempli de sel, de poivre et d'huile, le troisième de laurier. La tireuse de cartes après avoir enveloppé soigneusement ces pots et les avoir rangés dans l'alcôve, déclara que a
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conjuration était terminée, et qu'il n'y avait plus qu'à en attendse les effets.
J'ai détaillé 'avec soin cette opération , parce qu'il est certain qu'elle fut le germe de l'hallucination. En rentrant chez lui, Berbiguier trouve trois croisées ouvertes ^ il entend .un bruit insoUte^ il adlume une bougie et ne voit rien. Il se couche tout inquiet ; mais le bruit recommence -, on frappe partout, sous le lit, sur le lit. Le lendemain, Berbiguier allait trouver la tireuse de cartes , qui lui dit avec beaucoup de bon sens, de se coucher dans une autre position, et que le calme renaîtrait. « Elle savait bien, le monstre^ écrit-il, qu'il n'en serait rien ; mais il fallait qu'elle affectât, sou^ dés dehors trompeurs, de me donner des conseils. »»
Les souffrances invisibles. continuèrent la nuit, malgré les opérations de la sorcière; pendant huit jours de consultations, Berbiguier lui donna de l'argent, du sirop, des rafraîchissements, des comestibles, « tant il est vrai que pendant ce temps, dit-il, ses entrailles devaient être dévorées par le feu de-Fenfer qui Ta vomie sur la terre. ♦»
Berbiguier commença à croire que c'était la tireuse de cartes qui se métamorphosait certaines nuits en chats miaulant sur son lit^ d'autres nuits en chiens aboyant sous son lit. Il alla à Téglise, et le calme ne revint pas ; s'il se promenait aux bords du Rhône, il se sentait tiré par l'habit, et il était persuadé que les esprits voulaient le noyer dans le fleuve. Fatigué, le malheureux pensa à revoir sa ville natale; mais une force surnaturelle semblait s'y opposer. Un jour il entendit une voix invi-
20() LBS EXCENTRIQUES.
sible qui lui criait : « // faut se coûter ce soir, n — U n'est pas encore temps que je me couche, répondit-il trè»-haut à Tesprit, bientôt je me coucherai pour longtemps. Cependant la terrible voix répétait sans cesse à ses oreilles : « Il faut se coucher ce soir. »» Dans une soirée à laquelle Berbiguier assistait, au milieu de la conversation, il sent une oppression de poitrine et toujours la voix : - Il faut se coucher ce soir. » Cette insistance étonna l'halluciné, qui se coucha en s'écriant : « Seigneur, j'obéis à vos ordres. »» Il y avait trois ans que Berbiguiern'était entré dans son lit. Au bout de quelques instants, il aperçoit une clarté blanche, très-lumineuse. « Un nombre infini d'étoiles, écrit-il, au milieu desquelles était une bobèche plate, d'où sortait une lumière éclatante, produisirent en moi un enthousiasme difQcile à décrire. ** Puis un trône apparut tout resplendissant de diamants, de rubis et de pierres précieuses; sur ce trône était assis Jésus-Christ. Pendant trois heures, l'halluciné est dans l'extase, il remercie le Seigneur d'avoir épongé tous ses maux par sa présence. £t il s'endort heureux et tranquille.
Le lendemain, Berbiguier se promenait dans la campagne tout préoccupé de cette apparition, lorsque l'extase s'empare de nouveau de lui et il voit le paradis, l'enfer, le jugement dernier. Le voilà un peu consolé 5 malheureusement sa maladie le reprend de plus belle, les apparitions nocturnes recommencent avec plus d'insistance que jamais. Berbiguier va trouver M. Nicolas, médecin de l'hôtel des Invalides d'Avignon; celui-Kîi, après l'avoir interrogé longuement sur sa maladie, son
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principe et ses causes, le fait asseoir au milieu du salon, pied contre pied. Il décrit des cercles autour de Thallucité avec une petite baguette d'acier, en disant : « Ah ! je vous tiens maintenant^ vous n'y rentrerez plus.** Puis, en s'adressant à Berbiguier : <• Monsieur, dit il, je viens d'extraire la sorcière de votre corps, vous ne serez plus inquiété par elle et sous peu vous recouvrerez la santé.» Mais le médecin pensa que le remède qu'il venait d'employer était trop simple pour l'halluciné ; et il fit venir son malade au Jardin-des-Plantes de la ville. Divers médecins s'y trouvaient. Berbiguier flit placé sous uit arWe exposé au nord ^ M. Nicolas recommença à envelopper de cercles magiques l'halluciné ; puis, .il hii & boire un verre d'eau, pendant qu'un autre médecin étendait les jambes du malade sur un banc, en lui recommandant d'appuyer fortement sa tète contre l'arbre. M. Nicolas trempa pendant dix minutes la baguette d'acier dans un verre d'eau et le fit boire à Berbiguier ; cette boisson lui donna une commotion. — Voyezvous, dit le médecin, un petit point blanc à l'extrémité de la baguette? — Berbiguier réjJondit affirmativement, u quoique cela ne fût pas. »» — Eh bien! reprit M. Nicolas, faites-vous forger une petite baguette d'acier exactement semblable à celle-ci. — Berbiguier obéit, et quelcpies jours après, docile ^ux ordres de son médecin, il se promenait frappant de sa baguette tous les endroits par où il passait, en disant : « Coquine de sorcière, mus souffrez maintenant. ** De plus, il avait mi* sur sa table un petit écrit ainsi conçu ' : *^ Au nom de Jésus-Christ vivant, que demand^-tu ? »•
n se tronva pendant quelque temps assez bien de ces prétendus exorcismes, n'était qu'un jour un bourdonnement se fit entendre dans sa chambre. Craignant d'être retombé au pouvoir des esprits , il retourna , suivant l'avis de M. Nicolas, au Jardin-des-Plantes, où il continua solitairement ses opérations. On avait entendu parler dans la ville de tes exorcismes, et la foule nombreuse se pressait autour de Berbiguier, qui continuait avec le plus grand sang-froid à faire usage de sa baguette d'acier. Par malheur, un docteur avignonnais M. Guérin, qui rencontra l'halluciné, ftit surpris de ses exercices et l'engagea à les abandonner en lui disant qu'Us étaient plus nuîfiibles qu'utiles. Berbîguier commença à se défier de H. Nicolas, et le rangea immédiatement dans la classe de ses persécuteurs, par une raison toute simple : il avait surpris entre son médecin et un de ses élèves, ee fragment de conversation : — J'ai envie, disait H. Nicolas, de le faire danser avea l'ourse ou avec la grande ourse. — Délève parut ^tonné de ces paroles et en demanda l'explication. — Àh ! reprit le médecin, il faut
bien F amuser.
Berbiguier quitte aussitôt Avignon, furieux de s*ètre mis aux mains des médecins et se rend à Carpentras où il reste un an pour affaires de famille. Les apparitions recommencent : ainsi, le malheureux avait dans sa chambre à coucher un violon et une guitare. Joules les nuits une main inconnue ou plutôt une griffe venait tracasser et mettfl^ en branle les cordes du violon et de la guitare. Berbiguier, dep^r de passer pour fou^ tfosait se plaindre à ses amis, mais il écrivait avec grand détail
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toutes ses souffirances à un troisième médecin d'Avignon, M. Bouge. Celui-ci craignant d'ordonner un traitagnent inutile, lui disait de prendre du courage, de la patience et lui réj^ondait par cette maxime banalç : « 11 fiiut tout attendre du temps, » ce qui ne consolait guère Tballuciné. Un événement vint changer déplace sa maladie. Berbiguier apprit qu'un de ses oncles de Paris était très-malade et désirait le voir. Cet oncle se mourait autant d'un procès gagné que d'une maladie ; il laissa par testament son nexe^ légataire universel.
Malgré tous les tracas d'une suoeesûon impcurtante qui amena divers procès entre les héritiets, Berbiguier ne fut pas délivré des esprits ; bien décidé à employer tous les moyens contre eux, il alla trouver une célébrité d'alors, M. Moreau, qui lui répondit qu'il avait le pouvoir de le soustraire à ses persécuteurs , mais que pour y parvenir, il devait se soumettre à sa toute-puissance. — L'expérience du passé et la religion, répondit l'halluciné, me défendent d'approuver cette proposition. — Votre obsti- nation fera votre malheur, dit le physicien. Berbiguier se retira bien convaincu qu'il venait de se créer gratuitement un ennemi de plus. Il était dans la destinée du malheureux de tomber de médecin en sorcier, de sorcière en magicienne, de tireuse de cartes en sybille. Désolé d'avoir connu Moreau, il entre en relations avec une dame Yandeval dont la profession était de dire la bonne aventure. C'est une série nouvelle d'opérations mystiques:
U faut acheter une chandelle de suif chez une mar* chande dont la boutique aura deux issues ;
Faire attention, en payant, de se foire rendre sur une pièce de la monnaie dans laquelle se trouveraient deux deniers ;
Sortir par la j)orte opposée à celle par laquelle on est entfé;
Jeter en l'air 1^ deux deniers ;
Allumer du feu, y jeter du sel ;
Envelopper la chandelle avec du papier sur lequel serait écrit le nom du premier persécuteur^
Piquer ce papier dans tous les sang, et après l'avoir fixé à la chandelle avec une épingle, le laisser brûler jusqu'à extinetion.
Berbiguier exécuta strictement tous ces ordres ; seulement, il avait jeté en Pair les deux deniers, et il fut tout surpris d'entendre sur le pavé retentir deux écus. Il eut soin de s'armer d'un couteau en cas d'attaque ; le sel produisit une forte explosion dans la cheminée et l'halluciné resta persuadé que ce devait être le magicien Moreau qui y était caché et qui manifestait sa colère. La Vandeval lui dit que s'il voulait tuer Moreau, il n'avait qu'à continuer ainsi pendant huit jours. Ge qu'il fit ] mais une réflexion lui vint : •» Cette femme, pensa-t-il, amis tout en œuvre pour m'inspirer de la confiance, afin de me tromper avec plus de facilité. »» Plein de ces idées, il alla se confesser à Saint-Roch ; le prêtre l'adressa au grand-pénitencier de Notre-Dame, celui-ci au grandvicaire. « Espérez tout de la bonté de Dieu, lui dit le grand-vicaire après l'avoir écouté attentivement. Berbiguier qui avait souvent prié sans être guéri, ne se contenta point de cette réponse-, il retourna voir son
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premier confesseur qui l'invita à venir le voir souvent et surtout à fréquenter les églises. La succession de l'oBcle entraînait des procès coûteux 5 Berbiguier, en homme généreux, pria chacun des parents déshérités de recevoir une part ; malgré tout, il n'était rien moins que tranquille. « La féroce Vandeval, dit-il, ne me perdait de vue ni le jour, ni la nuit ; elle employait contre moi tous les pouvoirs qui lui avaient été donnés par les esprits infernaux pour me faire souffrir. » Il alla visiter de nouveau le grand-pénitencier qui l'adressa à Tillustre médecin de la Salpétrière, M. Pinel père. Berbiguier s'y rendit 5 c'était en 1816; il y avait 20 ans qu'il souffrait déjà. Pinel, après lui avoir fait raconter ses tourments^ lui dit qu'il connaissait ces maladies, qu'il était certain de lejguérir. Il lui ordonna huit bains par mois. — Je vous engage, dit-il, à voir Moreau et la Vandeval, afin
de les prier de cesser leurs magies Lorsque vous
souffrez, demanda Pinel, voyez- vous des animaux? — Non, dit Berbiguier, c'est un bruit qui se fait entendre sous mon trqyersin ou des attouchements sur ma personne quand je suis au lit. — Ce n'est rien, dit le médecin en riant,' j'y mettrai bon ordre.
Berbiguer se couche avec ïintime persuasion qu'il peut compter sur la promesse de Pinel et qu'il va dormir tranquille. Cependant vers minuit les cris recommencent comme d'habitude, le lendemain de grand matin, le malade était chez son médecin. — Je ne vous cache point, que je crois 4u§ veus n'êt«s point étranger à ces menées. — Prenez vos bains, répond en souriant Pinel. »» De là
Berbiguier retourne chez le grand pénitencier où 11 se
a05 LES EXCENTRIQUES.
plaint tellement de son médecin que le prêtre l'envoie à un nouveau docteur, M. Audry qui lui (Ut : <« Votre santé est très-altérée par les souSrances que vous avez éprouvées, vous avez le sang très-agité, il faut prendre des adoucissants des calmants. » De son côté, le grand vicaire s'efforçait de chasser rhallucioation par la distraetion et il ordonnait au malade de visiter quatre églises par jour.
Berbiguier prit a^ors la résolution de vivre isolé : <• Il fout cependant, dit-il, qudques délassements à l'homme pour ne pas tomber dans les inconvénients d'une vie trop sévère ; mais je choisis ce qui me parut le plus innocent pour servir à mes récréations. » Il acheta un
jeune écureuil , dont nous raconterons plus tard les malheurs.
Un jour l'halluciné veut se faire la barbe devant une gla?e et à sa grande surprise il y trouve un paysage, fraîchement peint à l'huile (1). Il écrivit au-dessous, croyant être certain d'où partait le coup : « N'y touchez pas . c'est Vouvrage de Pinel. » Il n'était mêmepas tranquille en plein soleil, dans la rue *, ainsi, quand il sortait, un grand vent s'élevait • aussitôt et son paraphiie était déchiré par ses ennemis, ferbiguier pensa à offrir à la Vierge un cierge de cinq livres, mais, se dit-il, la grosseur piquera la curiosité des esprits qui redoubleraient de peine; n'offrons qu'un cierge d'une livre à la fois! Le
(1) J'ai peosé que ceUe glace masquée ii*étaitjpa» le résaltat d'une plaisanterie, mais d'une ordonnance de médecin. N'est-il pas dangereui pour les hallucinés de voir reproduire leurs traits troublés f
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grand-vicaire tâchait de consoler de son mieux le pauvre homme qui se privait même de vin, mêlant ensemble traitement corporel et traitement spirituel, Tavis des médecins et l'avis des prêtres. Je !e laisserai raconter une nouvelle persécution :
« L'hiver approchait, je fis mettre un poêle dans ma chambre, et pour être à Tabri de la fumée, je fis passer le tuyau de ce poêle dans la cheminée, que je fermai hermétiquement. Cette opération terminée, j'entendis à minuit du bruit au bas de la cheminée. J'écoutai avec attention et je reconnus la Voix du docteur Pinel, qui, conjointement avec quelqu*un de sa troupe, cherchait à s'introduire dans mon appartement. Mais j'avais tout prévu. J'avais fermé jusqu'à la clé du tuyau. Je me mis à rire aux éclats, et je leur dis : « Sh bien ! entrez, aimable Pinel, avec votre compagnie; que faites-vous donc dans ce petit réduit? Ne restez pas ainsi à la porte (!).•» Je les entendis chuchotter et proférer des injures, menacer et dire que les moyens que j'avais employés ne les empêcheraient pas de s'introduire dans ma chambre toutes les fois qu'ils le voudraient. En effet, ils firent répandre dans mon appartement beaucoup de fumée pour m'empêcher de me chauffer et de bire ma petite cuisine. Je me serais bien passé de leurs visites ainsi que mon Coco, c'est le nom que je don-
(I) En aUant consatter Pioel, Berbiguier avait remarqué no tableau qui représaetait le célèbre médecin peint en pied avec des Duagps autour de lui, et il eu conclulrque le docteur se transportait ainai dans les planètes pour y commettre $et for faite.
â08 LES EKCËNTRIQUESu
nais à mon petit écureuil, qui n'était pas plus exempt que moi de leurs persécutions. *>
Dans rhôtel garni où il demeurait , Berbiguier fit connaissance d'un jeuoe homme qui sortait du séminaircy M. Prieur fiis. Ces relations vinrent de ce que rhalluciné avait trouvé dans les escaliers une pièce de cinq francs qu'il rendit à son propriétaire. Berbiguier était certain que cette pièce abandonnée était un piège tendu par les farfadets qui espéraient qu'il s'en emparerait. Son indignation à ce propos montre bien l'honnête homme : *> Détrompez-vous, race maudite, je mépriserai les richesses (la pièce de cinq francs) et les grandeurs de ce monde, pour me rendre digne d'un bonheur à venir. »
Les premiers jours, il fut enehanté d'avmr fait connaissance avec des jeunes gens aussi vertueux que MM. Prieur. L'aîné fréquentait un prêtre nommé Imbert 5 Berbiguier pria le jeune homme de confier au prêtre son malheureux état et de lui demander des conseils. Prieur se chargea de la commission^ le résultat ûit qu'il fellait jeter de l'eau bénitô'^ux quatre coins de l'appartement, faire le signe de la croix avec l'aspersoir, réciter le De Profundis^ après quoi Pinel , Moreau, la Vandeval et autres seraient anéantis et hors d'état de recommencer leurs conjurations. Cela s'étant fait, le
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nouvel ami du malade prit un grand couteau et frappa trois fois sur une falourde en disant : « Monstres que vous êtes, que le diable vous en fasse autant ! ^ Puis il coupa jusqu'à la racine les tiges de verveine d'un pot de fleurs, et fit cinq petits paquets qu'il déposa, quatre à chaque angle de l'appartement, et le cinquième sur le piano. Il reprit encore le grand couteau et en frappa le bois. — Pourquoi, dit Berbiguier, qui suivait avec beaucoup d'attention ces manœuvres, avez-vous enfoncé le couteau si avant dans le bois ? — C'est pour être plus cuisant à l'exécutable Pinel et à ses abominables collaborateurs.
Berbiguier se croyait à jamais délivré de ses ennemis lorsque, en octobre 1817, à neuf heures du matin (l'heure est indiquée), le petit écureuil est trouvé presque mourant dans sa cage. Une partie de sa queue avait été arrachée.^ Prieur vint peu après et chercha à persuader à l'hailucine que c'était un tour de Pinel ^ mais il eut le tort de sourire. « Je ne m'aperçus que trop tard de la perfidie^ • écrit Berbiguier ; car il avait pour système que l'air était rempli de mauvaises planètes, ainsi la planète-Pinel, la planète-Moreau, la planète- Vandeval, etc. Et Use persuadait que quand une planète était fatiguée de le tourmenter, aussitôt une nouvelle planète s'emparait de lui. Pour le moment, c'était la planète-Prieur. 11 s'en plaignait à un jeune étudiant en médecine, M. Lomini, cousin des Prieur. — Le gouvernement, lui dit Berbiguier, devrait, par des lois terribles, sévir contre tous ces misérables qui portent partout la désolation. — 11 ne
peut y avoir de lois contre nom^ répond d'un ton sérieux
l'éUidiant; le gouvernement, au contraire, nota autorise à nous transporter secrètement partout, parce quMl est nécessaire que nous sachions tout ce qui se fait, et que flous fassions tout ce qui nous plaît. — « Je jugeai bientôt, ajoute naïvement Berbiguier, par les propos de ce Lomini, qu'il était aussi de cette secte farfadéenne (1). *»
L'étadiant croyait par ce moyen contribuer plus activement à la guérison de Phalluciné, mais il n'en fut rien. Berbiguier fit les plus grands reproches à Prieur d'avoir communiqué son pouvoir à son cousin qui venait l'importuner toutes les nuils. On ne saurait croire à quels reproches ftirent exposés les Prieur et Lomini ^ à toute heure du jour Berbiguier les voyait et les accablait de réprimandes ; quand ils recevaient du monde, l'halluciné priait les personnes présentes de les inviter à cesser-, ou bien il leur écrivait en les menaçant de publier un mémoire contre eux. Une nuit, tout l'hôtel garni ftit réveillé par une effroyable bourrasque qui cassa plusieurs carreaux. Berbiguier dit au portier de ne pas s'en inquiéter, qu'il en connaissait les motifs^ et qu'ils étaient tous bien heureux que l'ouragan ne ftit pas plus terrible. « Je ne leur dis pas, écrit' il, tout ce que je savais des méfaits des farfadets; mais j'avais fort envie d'en instruire le propriétaire, afin de l'engager à faire un journal de toutes les
(1) Berbignier, au commencement de son livre, croit nécessaire. « poar rendre son stylé digne de son sujet, de décliner, conjuguer et tourner de toutes les manières le mot farfadet, Qu*on ne me fasse donc pas un reproche, dit-il, d'avoir écrit farfadérUme, farfadêri$ef, farfadétn, etc. »
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dépenses auxquelles il serait exposé par les maléfices des ennemis du créateur du monde; par là, îl s'instruirait au moins de ce que cette maudite canaille (il veut dire les Prieur) pourrait lui coûter dans Tannée.
En passant sur lel^ont-Neuf, Berbiguier voit une grande quantité de personnes assemblées pour regarder une nuée noire extraordinaire dans la direction de Tile Saint-Louis; chacun faisait des conjectures diverses. — Ne voye^vous pas, leur dit-il, que c'est Fouvrage des magiciens. »» Et, comme on le regardait avec surprise, il s'éloigna, persuadé que cette nuée noire était un signe certain de quelque victoire remportée parles farfadets, et qu'ils s'empressaient par l|i d'en donner connaissance à leur correspondants. Ces nuage» noirs
étaient les frères Prieur et leur cousin. Quelque temps
après, on vola au Palais-Royal la montre de Thalluciné, quoique son habit et sa redingotte fussent soigneusement boutonnés. Il réfetra assaillir de reproches Prieur aîné ; comme celui-ci s'en défendait. — C'est votre frère alors, dit Berbiguier. — Mais vous savez bien que mon frère n'est plus àP^ris et qu'il est Jentré au séminaire. — N'importe, il revient en un clin d'œil, invisible, tracasseries honnêtes gens. « Cette montre volée amena la correspondance la plus embrouillée et la plus plaisante du monde. Berbiguier écrit au JQune séminariste de lui renvoyer §a montre ou de le débarrasser de sa planète : Prieur ne répond pas; alors Thalluciné écrit au père de Prieur, au supérieur du séminaire, au maire de la ville pour les engager à voir le jeune farfadet; finalement celui-ci répondit par la lettre suivante :
«< Monsieur, j'ai reçu votre lettre. Je vois avec peine que vous êtes toujours dans le même état. Votre maladie est très afiligeante ; vous vous croyez tourmenté et vous avez raison. L'affaiblissement de vos nerfs produit chez vous toutes vos chimère». Vêu^ vous êtes persuadé que j'étais sorcier, et de là vous concluez que je suis invisible. Mon cousin Lomini a tort d'exaspérer votre imagination par des citations ridicules ou puériles. Il seraU fort embarrassé de vous montrer un livre de magie. Cessez, monsieur, de croire que j'aille chez vous la nuit. Je suis un homme comme vous, de chair et d'os ; je suis de plus à une dislance de trente lieues ; comment voulez-vous que je puisse me transporter chez vous toutes les Quits pour danser sur votre corf s?
« P. 5. Votre lettre a coûté 16 sols ; je ne suis pas riche; ainsi, monsieur, quoique vous m'honoriez beaucoup de m'écrire, dans l'impossibilité où je suis de vous être utile, ^rous pouvez vous en abstenir. »
Mais toutes ces réponses étaient de l'huile sur le feu. « Voilà bien, s'écrie Berbiguier le langage des gens sans pitié, froids, mdifférents et farfadérisés. » Cependant le malheureux avait un frère en souffranees ; c'était 1 ecureuil. Le petit animal avait l'hahitude de se réfugier sousle bonnet de coton de son maître, qui pensait qu'il était poursuivi par les esprits ; en effet, au bout de quelques minutes l'écureuil sortait d» sa retraite et aussitôt Berbiguier se sentait tirer les cheveux. Déjà en déménageant de l'hôtel Mazarin pour aller à l'hôtel de Limoges, rue Guénégaud, espérant y trouver plus de quiétude, r halluciné avait perdu son animal favori. Cependant il le
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retrouva deux jours après -, pour le soustraire aux attaques des farfadets, Berbiguier le brossait à outrance^ dans la certitude que les esprits malfaisants délogeraient de son corps. C'était son seul ami*, aussi avait-il coutume de répéter à ceux qui l'entouraient : «« Je désire que lorsqu'on parle de moi, on dise toujours -, Berbiguier et son Coco. »»
Un jour, il arrivait de la campagne ^ à l'ordinaire son écureuil venait lui faire mille caresses, mais préoccupé, Berbiguier ne s'aperçut pas que Cooo ne venait pas à sa rencontre. La robe de chambre était étendue comme de coutume sur le lit, en guise de couvre-pieds. Le plus souvent l'écureil se livrait pendant Tabsence de son maître, à un doux far-4iiente dans l'une des manches* Berbiguier fait sa toilette de nuit et se couche. Ciel ! le petit animal était entre les couvertures, son maître l'écrase et lui seul peut raconter ce malheur l
« La pauvre bête ne survécut par un jour à l'tssaut qu'elle avait éprouvé ; elle mourut dans la matinée du lendemain de la catastrophe. Mdh premier soin fut de la faire embaumer, afin que ses tristes restes pussent me rappeler le souvenir de ses actions et de ses vertus. J'ai placé Coco sous un verre ; le bout de sa queue, coupé par M. Etienne Prieur à la fin de 1816, est placé entre ses deux pattes de derrière. L'écureuil ejt dans une position qui me rappelle ses gentillesses et son talent. Je ne sais si l'aspect du cadavre de ce petit animal est pour les farfadets la tête de Méduse : ils viennent beaucoup moins me visiter pendant le jqur^ mais. en revanche ils sont toujours sur moi pendant la nuit : O mon cher Coco!
peut^tre qu'il» voudraient me procurar la mort que je t'ai donnée I Us voudraient m^étoufièr, les cruels ! «»
A la fin du premier volume, Berbiguier pleure encore la perte de Técureuil. «< O mon cher Coco, tu reposes maintenant en paix sous le globe de verre qui te sert de tombeau; les misérables t'ont tué pour que tu ne fusses pas témoin de mon triomphe. » Et il ajoute fièrement : « Ennemis de mon repos, ne vous réjouissez pas^ demain je serai encore à l'imprimerie. »
On compraidrait (fifflcilement le triomphe dont parle Berbiguier, si je ne racontais le fait suivant, qui est toute une odyssée. Le jour de la fête de Louis XYIU, l'halluciné en sortant des Tuileries remarqua un grand tourbillon de poussière, et dans les airs trois nuages gros de pluie noirs et menaçants . — Ah ! s'écrte-t-il, ils veulent troubler la fête de mon roi, mais je saurais bien les en empêcher. Et il rentre aussitôt chez lui se livrer à une conjuration certaine quil avait imaginée depuis peu ; il s'était muni d'une gran(te quantité de cœurs de mouton ou de veau, d'épingles et d'aiguilles. En l'occasion de la fête du roi, il commença par piquer un foie de bœuf de toutes ses aiguilles et épingles « de manière, dit-il, qu'à sa surface, il avait la forme d'un hérisson d^nt les pointes menaçantes n'étaient pas faites pour satisfaire les farfadets qui auraient été tentés de s'approcher de moi pour me tourmenter. »» 11 mit une poêle remplie d'huile sur le fourneau. et lorsqu'elle bouillit, a y ajouta le foie topt lardé d'épin|les. Sur un autre fourneau allumé était une grande iBuiller de fer •ontenant six livres dé soufre fondu. Alors il prit un
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papier piqué cpii contenait le nom de ses ennemis et le jeta au feu* Le poêle brûlait aussi, sarvant à faire bouillir une marmite dans laquelle bouillonnaient les épingles et les aiguilles les plus fines, car il prétendait que plus l'eau agitait ces instruments pointus, plus les farfadets étaieat cruellement tourmentés.
« U semblait, dit-il, que la solennité du jour aug-
« mentait mon animosité contre cette cruelle engeance
<« farfadéenne. Monsjres, scélérats, vampires, leur dia-
u je, vous voudriez priver les malheureux marchands
M de vendre les provisions qu'ils ont faites en l'honneur
« d'un si beau jour ? Vous voudriez empêcher les ama-
« teurs des belles choses du jour du feu d'artifice qui
«« doit clôturer les fêtes? Non, non, non, mille fois non,
« vous ne réussirez pas 5 tant qu'il me restera qudques
u moyens, je vous combattrai de toutes mes forces. Je
•* suis infetigable lorsque je lutte contre des monstres
** de votre espèce. Jg ne dois rien épargner pour vous
*^ expulser de tous les endroits où je pourrai vous trou-
•* ver. »
Mais dans cette exaltation , Bérbiguier s'oubliait et jetait dans son poêle tout le sel, tout le soufre qu'il avait sous la main : les matières étouffèrent le feu ; une fumée immense emplit la chsypbre. L'halluciné ne crut pas à
Uie LES EXCENTRIQUES.
un incendie naturel, et s'imagina que les farfadets étaient dans sa cheminée ; cependant, comme la fumée gagnait les escaliers, que les voisins criaient au feu, Berbiguier ouvrit sa porte. Heureusement les secours arrivaient. — Qu'est-ce que c'est, dit un pompier en voyant Berbiguier sortir de la chambre ? — J'empêche les farfadets de troubler la fête de Louis XVIII. — Votre intention est très louable, monsieur, mais il ne faut pas pour cela mettre le feu à la maison. — Berbiguier déclare, dans ses mémoires, avoir été très-satisfait ««.du bon ton de monsieur le caporal des pomjHers. Ses procédés, dans celte circonstance, ajoute-t-il, me le firent considérer comme un brave homme. *» Aussi a-t-il fait dessiner, pour la mettre en tête du second volume, cette scène. 11 feut voir l'air calme, magistral, inspiré de l'halluciné enveloppé de fumée , qui semble très-satisfait de ses opérations. « Je trouve cette scène, dit-il, tellement dramatique, qu'il ^ aurait à en tirer le sujet d'un beau mélodrame, n
Berbiguier, à qui les cœurs de veau réussissaient, les conseillait à toutes les personnes qu'il rencontrait. Pour arrêter les inondations de 1819, il achète tous les cœurs d'une boucherie, plusieurs milliers d'épingles et d'aiguilles, vingt livres de sel, huit livres de soufre et le reste. « Laboureurs, agriculteurs, vignerons, jardiniers, s'écrie-t-il, remerciez-moi de ma persévérance; j'ai enfin découvert le moyen de vous faire jouir du fruit de vos sueurs. ». Pendant l'opération, il crîaità haute voix : Que tout ce que je fais te serve de paiement, je désole l'ouvrier de Belzébuth. Chaque année, Berbi-
B£RBiGUI£R. 217
guier <* donnait des étrennes « aux farfadets, c'est-àdire qu'il piquait des cœurs; mais le l®*" janvier 1820, comme il avait négligé cette précaution, il fut fort tourmenté la nuit. Aussi le premier jour de l'année 1821 n'est pas oublié, et Berbiguier donne une soirée dans laquelle chacun des invités était tenu de piquer des cœurs avec un nombre considérable d'aiguilles et d'épingles. — Cela est coûteux, disait-il, mais je ne dois pas regarder à l'argent quand il faut faire souffrir les farfadets. Et par un rafQnement cruel, il invita toutes ses connaissances à plonger une épée dans les cœurs qui rôtissaient sur les charbons. Une des personnes qui assistaient à cette soirée, et qui existe encore (1), nous a donné une idée de la conversation de cet bomme étonnant, qui ne parlait pour ainsi dire que par apborismes. Ainsi : Dieu est bon, les farfadets sont méchants. — Berbiguier est patient, Moreau est cruel. — Le fléau des farfadets ne croit pas à la médecine. — Pinel donne des remèdes à tort et à travers. — Les femmes sont généralement bonnes, la Vandeval est une farfadette abominable. — Pour lui, tout se résumait en farfadets. Un chat tombe du toit. . . farfadet.
On se donne une entorse. . farfadets.
La fumée sort de la cheminée, farfadets.
Le bois craque dans le feu. . farfadets.
Ce n'est pas le bois qui travaille, ce sont les magiciens et sorciers qui frappent par méchanceté pour faire fendre les meubles.
(i) M. J..., coiffeur, rue Guénégaud.
9tS LES EXCENTRIQUES.
Rien qu'à lire les titres des chapitres, qui sont du | reste une amorce trompeuse, on voit assez combien était enracinée Thallucination.
«• Les farfadets désunissent les époux en visitant à leur insu les femmes vertueuses. — La pie voleuse était un farfadet. — Les bons prêtres sont presque toujours en proie aux persécutions et aux. propos malins desfarfodets. — Les prières et les cloches contrarient bien souvent les esprits malins. -^ Les farfadets rendent les femmes enceintes à leur insu. — On éternue sans avoir un rhume de cerveau ; ce sont des sorciers qui font voler de la poudre dans 4'air pour nous procurer des éternuements. — Les farfadets sont parvenus à désunir les anges du ciel ; les leçons de notre rédempteur ont toujours été repoussées par . ces monstres. — Les insectes connus sous la dénomination de puces sont très-souvent des farfadets. ^
11 avait fini par ne plus offrir de tabac à priser qu'aux personnes qu'il connaissait particulièrement, car il craignait, en présentant sa tabatière à des étrangers, d'y introduire des farfadets. Après avoir souffert vingt ans, il ajouta quelques variantes à ses conjurations : d'abord, la bouteille-prison^ c'est-à-dire des bouteilles épaisses remplies d'eau infusée de tabac , de poivre et d'autres aromates. Cette invention vint de ce qu'étant dans l'église Saint-Roch, Berbiguier se sentit tourmenté par une troupe de farfadets qu'il crut sentir entre sa redingote et son gilet. Il détacha sournoisement une épingle de ses cheveux et piqua sur sa redingote un de ses ennemis. — Qu'en faire, se dit-il en revenant à son
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logis? Et il pensa à les enfourner dans des bouteilles. Ce moyen lui réussit ; seulement, la nuit les bouteilles dansaient, se heurtaient et cliquetaient; Berbiguier mit au bout de quinze jours ses ennemis en liberté. Plus tard, il comprit que c'était une faiblesse et que la détention perpétuelle était nécessaire. Aussi, il employa désormais un système terrible ! Quand il sentait la nuit les farfadets sauter sur ses couvertures, il jetait du tabac en l'air, car il avait découvert que le tabac était anti-farfadéen ; ** les monstres tombaient dru comme des mouches, aveuglés par le tabac. » Berbiguier ne se couchait plus sans un arsenal de deux cents épingles noires, et il piquait ainsi les malfaiteurs au drap. « Ce sont les armes,, disait-il,dont je me sers pour arrêter lés coureurs de nuit dans leur course vagabonde et perturbatrice du repos des honnêtes gens. »» Il observa que ses épingles noires devenaient plus grosses et il pensa « que cela provenait de la transpiration de ses invisibles ennemis vaincus. ••
Les farfadets prisonniers continuant d'entrer en danse toutes les nuits, quoiqu'en bouteilles^ Berbiguier réfléchit longuement et se décida à envelopper leurs prisons des épreuves de son livre afin de leur donner de l'occupation et du remords par la lecture de leurs forfaits. Il fit une pétition au directeur du Jardin-des-plantes pour faire placer ses bouteilles dans le cabinet d'histoire naturelle « entre les serpents et les crapauds. »
Quelquefois Berbiguier se demandait combien il avait pu détruire de farfadets par ses cœurs et par ses bouteilles; ce ne fut que plus tard que l'idée lui vint de
aao LES EXCENTRIQUES.
mettre en note tous les gens borgnes et boiteux qu'il rencontrerait ; car il se fit un raisonnement : <« Voilà un homme borgne à qui j'ai crevé l'œil par mes épingles et mes aiguilles. » Ou bien : «^ C'est pourtant mes lardoires qui ont fracturé un os de la jambe de ce boiteux. »
Le chapitre des femmes est extrêmement curieux. Berbiguier n'ignore pas que beaucoup de femmes sont aussi farfadettes que les hommes; mais il espère en rencontrer une vertueuse. Alors il se mariera avec elle. « Sans cesse aux genoux de cette créature charmante, dit-il, je coulerai des jours heureux ! et lorsque je me verrai renaître, ma jouissance sera à son comble. Voilà donc, lui dirai-je, ceux qui doivent perpétuer là race des Terre-Neuve du Thym. »» Il faut expliquer ici l'origine de ce nom. Berbiguier le prit et dut même se pourvoir auprès du garde-des-sceaux, afin d'avoir le droit de signer ainsi pour ne pas être confondu avec ses parents qui avaient plaidé contre son oncle. Terre-Neuve venait de ce que Berbiguier devait acheter un petit terrain vierge de plantations où il planterait du thym^ plante favorable aux conjurations. « Lorsque j'aurai introduit, continue-t-il, mon épouse dans l'appartement qui doit être témoin de notre félicité, mes fourneaux anti-farfadéens seront remplacés par l'autel de la vo'.upté; mes aiguilles et mes épingles par les bijoux sans faste dont je veux décorer son sein et ses mains ; mes cœurs de bœuf par un cœur qui ne palpitera que pour elle; mes plantes aromatiques par les lys et les roses qui seront l'apanage de mon épouse. « Seulement, comme les farfadets prennent souvent la forme d'un chat, Berbiguier
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exècre les femmes qui appellent leurs maris mon chat; i! est certain que par cette appellation elles invitent leurs maris à se faire recevoir farfadets. « Une des clauses de mon contrat, dit-il, défendra à celle qui associera sa destinée à la mienne, de me donner d'autres titres que ceux qui flattent les honnêtes gens. »
Berbiguier à l'imitation de Jean-Jacques (1), voulait réformer l'éducation des enfants. Souvent il se prend de pitié pour les enfants farfadets, et il exprime ainsi ses regrets : « Il doit être bien cruel pour les père et mère qui ont des enfants farfadets de ne pas les voir rentrer à la maison, puisque je les tiens emprisonnés dans mes bouteilles. ♦» Mais ses enfants qu'il aura du mariage recueilleront un glorieux héritage. Chacun s'écriera dans les rues en les voyant passer : Voilà les enfants du fléau des farfadets ! Chaque jour amenait de nouveaux procédés : peu après les bouteilles-prisons^ Berbiguier inventa le baquet-révélateur. Ce baquet était un vase de bois plein d'eau qu'il plaça sur sa fenêtre ; l'eau servait de réflecteur aux nuages; et comme les nuages sont remplis de mauvais esprits, leurs manœuvres étaient réfléchies par l'eau. Cet observatoire ne manque pas d'originalité comme on le voit.
Enfin le troisième volume paraît; Berbiguier semble moins tourmenté, car il se livre au culte des muses. Il
(1) II n'admettait Jean-Jacques que comme écrivaio : « Si
Jean-Jacques n'avait pas erré comme il l'a fait si souyent, dit-ii,
j'établirais un parallèle entre nous; mais Rousseau n'écrivait que
[)our tromper les hoounesje n'ai pris la plume que pour les éclai-
/ rcr. »
fait une longue chanson contre les farfadets, sur l'air : Du vaudeville de Jlf "« Favart ou Un soir que sous mon ombrage, mais avant de clore la série de ses malheurs, il n'oublie pas sa vengeance. Ayant lu un dictionnaire de magie, il y trouve les principaux acteurs de la cour infernale, il n'hésite pas à faire de :
Belzébuth, chef suprême, Moreau, le tireur de cartes. Satan, prince détrôné, Pinel père.
Eurinome, prince de la mort. Bouge, médecin.
Moloch, prince du pays des larmes, Nicolas, médecin. Pan, prince des Incubes, Prieur aiûé.
Libith, prince des Succubes, Prieur jeune.
Léonard, grand maître des sabbats. Prieur père. Boalbérith, grand pontife, Lomini, cousin des Prieur. Proserpine, archi-diablesse, La Vandeval.
Ainsi se terminent les mémoires du célèbre halluciné que tout Paris a connu -, dans les dernières années de sa vie, il employa à raison de deux francs par jour le commissionnaire Baptiste, qui exerce encore son état, rue Guénégaud, et qui devait piquer, sans s'arrêter une seconde, des cœurs de veaux. On me dit que Berbiguicr mourut en 1834 , et que le moribond avait exigé que soti suaire fut garni complètement d'aiguilles. Les approches de la mort ne diminuaient en rien l'hallucination. Berbiguier fut une de ces têtes faibles que la lecture perdit. La bibliothèque de romans de chevalerie de l'hidalgo de la Manche n'était rien en comparaison du nombre des auteurs que lut Berbiguier pour se prouver rexistcncc des esprits infernaux. Il rechercha avec soin dans les Écritures saintes, les Évangiles, les moindres
BERBIGUIER. 223
phrases qui semblaient se rapporter à sa situation, et il ne fut jamais plus heureux que le jour où il trouva dans une épilre de saint Pierre : « Un esprit rugit comme un lion et rôde autour de nous, cherchant à nous dévorer. » Berbiguier au comble de la joie d'avoir pour lui l'autorité de saint Pierre, se mit à dévorer les écrits et les livres de Plantina, Mancier, Pierre de Prémontré, Thyœus, Carichtérus, Jacob Sprenzer, David Mederus, Delris, Kornmann, Benivenius, Bodin, Camérarius, Majol, Senner, Jordanus ettousl<^s alchimistes, médecins, astrologues, Dominicains qui ont écrit sur les maléfices, sur la démonomanie.
Cependant rhalluciné dans toutes ses lectures, oublia Saint-Amand le grotesque, qui écrivit des vers qu'on jugerait avoir été paraphrasés en actions par Berbiguier. Ces vers assez inconnus pour que nous les citions, montrent le singulier rapport qui unit le poète et le maniaque.
Une troupe de farfadets Différents de taille et de forme, L^UD ridicule et l'autre énorme.
Se démène en diable-cadets ; Ma visière en est fascinée, Mon ouïe en est subornée, .
Ma cervelle en est hors de soy ; Bref, ces fabriqueurs d'impostures Estaient tout autour de moy Leurs grimaces et leurs postures.
Paris, 1847,
Mon ami Jules de la Madelène, m'envoie quelques renseignements curieux sur la figure de Berbiguier qui tient une place importante dans le Dictionnaire historiquej du département de Yaucluse.
« J^aTais lu dans tos feailletons que Berbiguier était mort en 1S34 ; je du donc très-étonné lorsqu'on m^apprit que l'auteur des Farfadets habitait Carpentras, et que c'était bien lui que je rencontrais tous les jours aux Platanes. Oh me raconte qu'il était tout-à-lait ruiné, que sa sœur lui donnait asile, etc.
« C'était un yieillard très -sale, cassé, le dos Touté, le cou dévié, la tète branlante, inclinée de côté, le menton grattant le sein, de telle façon, quMl était impossible de voir ses yeux.
« Comme il était difficile de le trouver au logis, je pris le parti de le guetter au passage, et un matin, je Taccost^i sur la place de rffdpi'IaZ, qu^il traversait tous les jours à la m^me heure, avant d'aller faire sa partie de boston, hors la ville, chez un vieil ami.
— « Qui étes-vous donc, me dit il, d'où me connaissezvoust
•— « A Paris, Ini dis-je, tout le monde parle de vous.
— « Ah ! vous habitez Paris, la vie y est bien chère.
• Nous .parlâmes de Paris pendant quelque temps, de la capitale, comme il disait obstinément. Enfin pour rompre la glace, je lui demandai s'il n'était pas dans Tintention de publier une nouvelle édition; à qui il fallait s'adresser pour acheter ses livres, qui étaient hors de prix chez les bouquinistes, très -rares d'ailleurs, très-recherchés, etc.
— - « Vous voulez parler des Farfadets, me dit-il, ce livre m'a
coûté beaucoup d'argent. Mais je n'etf ai plus un exemplaire; si vous voulez le lire, allez à la Bibliothèque de la ville, il doit j être, si ils ne l'ont pas enlevé. Bonjour, monsieur, votre serviteur.
K J'essayai de ramener la conversation : — Monsieur Berbiguier, je piris vous assurer que maintenant à Paris, on vous rend bien
BËRBIGUIER. 225
justice ; les gens les plus distingués sont pour tous, et vos ennenrJs sont dans la confusion.
(< Le bonhomme s^arrête et me dit brusquement ; ah ! ça, êtes- TOUS aussi vexé par les Farfadets,
-^ « Eh I mon dieu oui ! comme tout le monde ; j» crois que j^ai bien mon petit coup de marteau.
<( Berbiguier me prit alors les bras et me regarda du mieux qu''il put, la tête tout-à-fait renyersée. Rien de triste et d'em-brouillé comme la figure de ce pauvre yieux ; des traits tiraillés en tous sens, des rides dures et bizarres, des creux, des saillies de tous côtés, des yeux rouges, yitrés, çà et là quelques touffes de poils blancs poussant droit.
— « Puisque vous en êtes là, me dit- il avec une grande douceur, je vais vous donner tout-à-Vheure un remède certain. Souffrez^ vous beaucoup aux genoux? N^avez-vous pas des pesanteurs et des taquineries dans lés bras ?
^- <t C'est bien cela, mais le plus lourd c*est dans la tête.
-— <f Cela ne m'étonne 'point, depuis que je suis dans le pays , toute l'armée des Farfadets est sur {)ied. Imaginez-vous que ce matin encore j'ep ai tué près de trois mille ; cela m*a beaucoup fatigué. Et c^est tous les jours à recommencer ; ils me poursuivent jusque dans Féglise.
— « Et la prière ne peut rien contre eux?
— « Quand je vous dis qu'il en vient toujours de nouveaux ! la nature soutire de grands courants et ils viennent du plus profond de la terre ; ils savent bien à qui ils ont affaire.
« Tout en causant, nous étions arrivés sur le chemin d^ Avignon. — Vous voyez celte plaine, me dit Berbiguier, en étendant les bras ; toutes les moissons étaient condamnées à mon arrivée ; je les ai sauvées; ils ne me le pardonnent pas. Ils savent que je suis au monde pour les combattre, et pour délivrer mon pays des incendies, des inondations, des pertes, des famines, aussi s^acharnent-ils toujours après moi, nuit et jour ; voyez comme ils m'ont tordu le cou ! Regardez-bien ce nuage noir, au-dessus des amandiers. II y aura bientôt en France de grands malheurs. ' •— « Puisque vous souffrez, reprit Berbiguier au bout de quel-
que temps, je vais tous indiquer le yrai remède : tous les matins, remplissez vos poches de Ubac à priser ; faites de petits trous aux toiles, de manière à semer les grains de tabac sur votre corps ; et quand vos poches seront vides, vous vous mettrez nu, vous prendrez une brosse dure et vous vous vergetterez le corps en tous sens ; il en restera tin à chaque crin de la brosse.
— « Je comprends bien, lui dis-je, c''est qu'ils craignent le tabac.
« Ces paroles malheureuses le mirent en grande colère. —Ils ne craignent pas le tabac, me dit-il en frappant du pied ; s'ils le craignaient, comment seraient-ils 7 au contraire, ils Taiment avec passion cl s'en saoulent, et quand ils sont étourdis, la brosse les enlève.
« Je m'excusai de mon mieux ; peine perdue. Berbiguier ne voulut plus reprendre mon bras ; je lui inspirais une antipathie très-vive ; à toutes mes questions, il ne répondait plus que par des brusqueries, d'un ton de méfiance. À la porte du jardin de M. Bovis, je pris congé de lui, il me salua très-froidement et me tourna le dos.
« Je ne l'ai plus revu ; à quelque temps de là, nous étions en République, et je vous avoue que j'ai bien oublié votre ami Berbiguier.
« Adieu et tout à vous,
« Jules db la Madeléme. »
Vous connaissez tous le chien Bergama^ d'Hoffmann, ce chien si philosophe, ce chien si fin, ce chien si observateur, qu'il devient un chien de génie. Il jappe ces quelques phrases :
«^ Sous un certain rapport, chaque esprit quelque peu original est prévenu de folie^ et plus il manifeste de penchants excentriques en cherchant à colorer sa pâle existence matérielle du reflet de ses visions intérieures, plus il s'attire des soupçons défavorables. Tout homme qui sacrifie à une idée élevée et exceptionnelle, qu'a pu seule engendrer une inspiration sublime et surhumaine, — son repos, son bien-être et même sa vie, — sera inévitablement taxé de démence par ceux dont toutes les prétentions, toute l'intelligence et la moraUté se bornent à perfectionner l'art de manger, de boire, et à n'avoir point de dettes. »»
Ces quelques lignes d'Hoffmann sur Vexcefitricitéinrent pour moi une illumination. Depuis lors je me suis déflé des accusations ie folie qu'on jette si gratuitement à la tète du premier venu.
Où est la route qui sépare la raison de rexcentricité, l'excentricité de la folie ?
U savait bien ce qu'il faisait, le grand Hoffmann, en se cachant sous la peau du chien Berganza ; il prenait lui-même sa défense avant de mourir. Walter-Scott, cet antiquaire froid, n'attequait-il pas d'une façon inepte les œuvres du poète, que son imagination protestanle ne' pouvait pas comprendre ? Et de nos jours, Hofânann n'est^il pas traité par ses admirateurs de romancier fantastique^ tandis que ce fantastique n'est autre que de la réalité la plus réelle?
Entre tous les habitués que recèle la Bibliothèque royale, et qu'on voit tous les jours d'étude régulièrement de dix à trois heures, les étrangers s'arrêtent avec surprise devant un homme penché sur son travail sans lever la tête. Cet homme est habillé d'une petite veste rouge éclatante, d'un pantalon étroit, court, à pont, rouge, d'un gilet rouge et de pantoufles rouges aussi. Autour de son cou flotte une décoration inconnue, — un grand cordon bleu moiré. Pfès de ses papiers, de ses livres et de ses journaux sur la table, git un chapeau de paille dont le ruban est remplacé par une chaînette d'aoier ; à cette chaîne pendent quelques fleurs artificielles aussi fanées que des fleurs naturelles, des grains d'Amérique, des verroteries, du clinquant, enfin les orne-
ments chéris des sauvages où des bourgeois du temps des breloques de montre, ou des paysans qui reviennent en pèlerinage deNotre-Dame-de-Liesse.
L'inconnu est âgé ; ses cheveux rares sont blancs, sa barbe grise. Sur sa belle figure amaigrie courent des sillons nombreux qu'ont dû creuser les larmes. — La pluie creuse les grès !
Trois heures vont sonner au cadran de la Bibliothèque. Les employés remettent en place les livres. Chacun se lève. L'inconnu prend son chapeau de paille et sort. Il monte la rue RicheUeu et suit la ligne des boulevarts jusqu'à la Madeleine, sans être même suivi par les curieux. Et cependant son costume est étrange.
Par hasard un provincial le regardera avec des yeux inquiets; peut^tre le suivra-t-il quelques minutes; mais, fatigué de marcher seul à la suite d'un homme vêtu de rouge, il s'arrêtera et demandera, l'imagination tourmentée par ce grand cordon qui ne peut appartenir qu'à un prince ou un ambassadeur étranger :
— Quel est cet homme ? — C'est Carnaval. — Ah ! dit le provincial la bouche ouverte par l'étonnement que lui cause le nom. Et il s'éloigne en se disant : — C'est un fou.
On pourrait croire en effet que Carnaval est un surnom. Le costume est dans la gamme du nom. Et le peuple parisien a bien assez d'esprit pour se Mre le parrain d'un original. N'est-ce pas les dames de la halle qui avaient surnommé les marchands de vinaigre les limonadiers de lapassions
Mais on se tromperait ici. Carnaval est un çom sé-
rieui, un nom réel ; Carnaval est bien le fils de Carnaval père. Son frère est un des prêtres les plus remarquables de ritalie; il réside à Naples et s'appelle aussi Carnaval (1).
Ainsi tombent les arguments de ceux qui, ne pouvant pas contester la réalité du nom, prétendront peut-être que ce nom a dû influencer sur le moral des Carnaval.
11 vint à Paris vers l'année 1826. U arrivait d'Italie avec quelque peu de fortune. Ses compatriotes te reçu* rent à merveille ; puis il disparut. On n'en sut que plu3 tard la cause. Carnaval était devenu amoureux; il perdit la femme qu'il aimait : ce lui fut un coup de foudre.
Tous les jours il allait au cimetière prier sur la tomlye de la défunte. Le gardien remarqua qu'il tirait de sa poche un papier en forme de lettre et qu'il le cachait près de la pierre. Aussitôt après le départ de Carnaval, on. alla à la cachette et on trouva cinq lettres dont trois étaiest devenues indéchiffrables à cause de l'humidité ou de la pluie. L'avant-dernière n'était qu'un billet. Quant à ceUe qu'il venait de déposer, elle fut donnée, ainsi que les autres, à M. B,...i, un riche Italien qui s'intéresse à tous ses compatriotes, qui fut le premier à retrouver les traces de Carnaval, et qui nous a permis d'en copier quelques fragments. La voici telle que la traduction, — car elle était écrite en italien, — peut la reproduire fidèlement :
« Amie, « Vous ne me répondez pas. Vous savez cependant
(1) J'écris Carnaval ; mais le véritable Dom est Carnevale.
que je vous aime. . . Est-ce que les distractions de l'autre pays vous font m'oublier? Ce serait mal, bien mal. Voilà déjà cinq jours, cinq longs jours que j'attends de vos nouvelles. Je ne dors plus, ou, si je m'assoupis un peu, c'est pour rêver de vous.
« Pourquoi ne m'avez-vous pas laissé votre adresse? Je vous aurais envoyé vos robes, vos habits... ou bien plutôt, ne me les redemandez pas, laissez les--moi, de grâce. Je les ai mis sur des chaises, et il me semble que vous êtes là, dajis une pièce à côté, et que vous allez entrer pour vous habiller. Et puis ces vêtements qui vous ont touchée embaument ma petite chambre ; alors je suis heureux en rentrant.
•» Je voudrais avoir votre portrait, mais bien fait, bien ressemblant, qui puisse rivaliser avec Tautre ; car j'en ai un autre ; il est dans mes yeux, et celui-là ne s'altérera pas. Que je ferme les yeux, que je les ouvre, je vous vois toujours... Ah ! mon ami, qu'il est habile le grand artiste qui veut bien me laisser ce portrait !
« Adieu, amie; répondez-moi demain, aujourd'hui si vous le pouvez. Si vous êtes trop occupée, je ne vous demande pas une page ni une ligne, trois mots seulement. Dis-moi seulement que tu m'aimes.
« Carne VALE. »
M. B icrut aune mélancolie douce dont chaque
jour devait dévorer une parcelle, et il pria le gardien du cimetière d'enlever quotidiennement les lettres à mesure que Carnaval en apporterait ^ mais M. B i se trompait. Carnaval tomba dans un morne désespoir en voyant
que son amie ne lui répondait pas. Il cessa de revenir au cimetière après avoir écrit trente lettres.
Cest alors que, passant sur le boulevart, il s'arrêta devant un marchand de nouveautés qui avait à son étalage des étoffes d'un ton criard. En les voyant, Carnaval sourit, et il entra dans la boutique acheter quelques aunes de chacune de ces étoffes.
Huit jours après, il parut sur le boulevart tout habillé de rouge. On le suivit et il rentra chez lui avec un cortège d'au moins cinq cents personnes.
Le lendemain, il traversa le même boulevart, vêtu entièrement de jaune. Les flâneurs, les gamins, coururent après lui et continuèrent è lui servir de gardes du corps.
Le surlendemain, il était habillé bleu-de-ciel. Ce nouveau costume n'inquiéta pas autant la curiosité; cependant il occasionna encore un attroupement, quoique moins nombreux.
Jusqu'à l'année 1830, Carnaval apparut aux habitants du boulevart dans des habits d'une coupe et d'une couleur originale. On s'habituait à lui, et lui s'habituait aux curieux. La révolution de 1830 arriva; le 28 juillet, Carnaval traversait les quais à peu près habillé comme Henri IV. Il ne voyait personne à cette époque, ne lisait pas les journaux, et était loin de se douter que Paris était en pleine révolution. Il fut tout d'un coup arrêté par une bande d'insurgés armés de fusils et de sabres.
— Voilà un carliste, enfin. — C'est un prince, dit-on.
Carnaval les regardait fixement.
— Il faut le mener au poste. — Non, nous n'avons pas le temps, il faut le descendre. — A la Seine, le prince ! crièrent plusieurs voix.
Déjà quatre bras vigoureux s'apprêtaient à l'enlever lorsqu'un cocher de fiacre s'écria :
— Eh ! arrêtez, les autres ! — Qu'est-ce que tu veux, toi? — Pourquoi voulez-vous faire boire un coup à ce pauvre homme? — C'est un carliste. — Et non, c'est Carnaval.
Les insurgés se regardèrent et prétendirent que cet homme voulait insulter à la révolution en se présentant dans les rues vêtu en Bour6on,
— Vous ne voyez donc pas, dit le brave cocher, que cet homme est fou ? Il se promène comme ça sur les boulevarts, dans cet harnachement, depuis un temps infini.
Cette explication satisfit pleinement les insurgés, et Carnaval fut ramené en voiture par le cocher qui craignait qu'un nouvel accident n'eût pas des suites aussi heureuses. Tout le long du chemin, il répéta tellement à Carnaval : Vous l'échappez belle ! que celui-ci finit par comprendre que Paris n'était pas aussi calme que de couhime. Aussi, le lendemain, reprit-il ses anciens habits noirs, mais la tristesse avec. Il sentit son cerveau se troubler. Il se rappela la mort de son amie. De jour en jour il comprenait que la raison l'abandonnait. Ayant bien réfléchi à ce changement d'humeur , Carnaval alla tout droit sonner à la porte deBicêtre. Il y resta peu de temps à subir un traitement modéré. Le médecin était
i23l LES EXCExNTRIQUES.
tout étonné d'entendre un fou raisonner avec autant de calme sur sa position.
— Faites venir mes habits de couleur , dit Carnaval.
On s'empressa de satisfaire à ses demandes. Quand il eut passé une manche de son habit rouge, il était gai comme devant.
— C'est les habits noirs, dit-il, qui m'avaient rendu malade. Je ne peux pas voir le noir. Vous êtes bien fous, dit Carnaval, de sacrifier aune mode aussi laide. Vous avez toujours l'air d'aller à l'enterrement. Moi, quand je suis très-Joyeux, je mets mon habit rouge. 11 me va si bien... d'autant plus que mes amis sont avertis. On se dit : Tiens, Carnaval est de très-bonne humeur aujourd'hui... Si je suis moins folâtre, vite l'habit jaune... H ne va pas mal non pins. On sait ce que ça veut dire. Quant à l'habit bleu, je le porte les jours où le soleil est moins brillanl, où je suis un peu mélancolique. — Vous êtes guéri, dit le médecin. Habillez-vous comme il vous plaira.
Carnaval, dont les petites rentes diminuaient plutôt qu'elles n'augmentaient, songea à se créer un état. Trèsconnu de ses compatriotes, il se mit à donner des leçons d'italien. Les familles italiennes le préféraient aux jeunes professeurs.
De plus, Carnaval avait trouvé une nouvelle méthode d'enseignement. 11 ne se servait ni de corrections, ni de pensif ms] il ne grondait jamais.
— Vous savez bien votre leçon , disait-il aux demoi-
selles ses élèves, à la bonne heure ; demain je mettrai moncosiume vert-pomme.
Ou bien comme punition :
— Ah ! vous n'avez pas fait votre thème, je ne mettrai pas mon habit café au lait.
Il récompensait avec ses habits, et cela lui était facile, car il possède près de soixante costumes, chacun d'une couleur appropriée, tous étiquetés et appendus, avec le plus grand soin, dans une chambre où nul autre que lui n'entre.
Ainsi vit-il, ce brave homme qu'on traite souvent de fou et qui en remontrerait aux sages. Il n'est pas riche ; mais le peu qu'il gagne lui suffit et au-delà. Plus d'une fois, il a secouru de pauvres Italiens qui allaient le prier de les introduire auprès des grands personnages de leur pays.
Carnaval connait tout le monde. Il dine souvent à Tambassade itahenne, où il tient le haut bout. Les dames lui font cadeau de bijoux sans valeur, de perles, de fanfreluches qui enrichissent sa collection et qui servent à décorer son chapeau.
Tous les matins il se lève à cinq heures de son fauteuil de cuir, car il ne veut pas coucher dans un lit. Il va au marché, sinon peur lui, du moins pour ses amis. Les marchandes de poisson le connaissent aussi bien qu'il se connait en poisson. Il n'y a pas à Paris de cuisiniers plus habiles que lui pour choisir le poisson.
Les achats sont destinés à la table des artistes des Italiens, qui Taiment infiniment. Pour lui, sa cuisine est bientôt faite ; un plat de pommes de terre qu'il ac-
commode lui-même, et il se met aussitôt après en course.
Il est bien rare qu'en sortant de la Bibliothèque royale Carnaval ne rencontre pas quelqu'un et ne lui prenne le bras ; alors ce sont des conversations, des dissertations, des discussions sans fin sur lltalie, sur la musique. Ce quelqu'un à qui il donne le bras^ c'est Bellini, c'est la Malibran^ c'est Napoléon (1).
Après avoir causé avec ces illustres personnages, si Carnaval voit sur son chemin le ventre de Lablache qui encombre le trottoir, il l'arrête.
— Bonjour, Lablache. — Ah ! vous voilà, mon cher Carnevale ! — Je viens de rencontrer Bellini. — Comment ! dit Lablache, la première fois qu'il entendit parler de cette rencontre posthume. — Je vous dis que j'ai causé avec Bellini. — Lequel? dit le chanteur-éléphant. — Lequel, lequel? répond Carnaval, il n'y en a pas deux... Je vous parle de l'auteur de la Norma.
Le ventre de Lablache diminuait d'étonnement.
— Mais, Carnaval, vous savez aussi bien que moi que ce pauvre Bellini est mort... — Ah! Lablache, vous êtes fou, dit en s'éloignent Carnaval.
Lablache mit la main sur son ventre pour s'assurer qu'il n'était pas le jouet d'un rêve. Il était habitué aux excentricités de son compatriote, mais l'accusation de
(i) Carnaval, que je ne connaissais que de vue, est venu me rendre, après la publicalion de cet article, une visite à VArtùte, Il paraît que j*avais oublié M. LaffUtB eu parlant des célèbres morts- vivants.
folie que celui-ci venait de lui jeter à la tête le surprenait violemment.
Plus tard il en parla dans une soirée.
— Cela n'a rien d'étonnant, dit M. B i, Carnevale
est venu tout dernièrement chez moi ; il quittait Malibran, m'a Wl dit. Je discutai longtemps avec lui làdessus, et comme vous, Lablache, il m'a traité de fou. — Mais c'est vous, lui dis-Je, qui êtes fou. Carnevale prit son air sérieux et me dit : — Je sais bien que je vous parais fou,- mais vous vous trompez. Seulement je suis doué de sens que vous n'avez pas. Vous croyez, pauvres gens, fit-il en haussant les épaules, que Napolécm est mort, et Marie MaUbran,et Bellini. Ils sont morts pour vous, je le veux bien -, mais pour moi jamais. Je vous assure, disait-il avec là plus grande conviction, qu'ils ne sont pas morts, qu'ils m'aiment et qu'ils me fréquentent. Carnevale m'a fait douter de moi-même,
continua M. B i; peut-être est-il doué de la seconde
vue des Écossais. — En tout cas, me disait un écrivain, M. Pier-AngeloFiorentino, Carnevale est loin d'être dépourvu du vulgaire bon sens que nous autres, qui n'avons pas la seconde vue, possédons. II y a dix ans, j'arrivai à Paris et je me promenai dans les Tuileries. Un homme habillé de rouge me sauta au cou. C'était Carnevale. Je le connaissais très-peu, alors que j'écrivais en Italie. — Ah ! vous voilà, Fiorentino, me dit-il. Un peu effrayé de causer avec cet homme rouge, je l'entraînai sous les marronniers. — Ne retournerez-vous *
pas un jour à Naples? lui dis-je. — A Naples ! répondit Carnevale ; mais songez donc qu'il me faudrait être
suivi pendant dix ans par les enfants dans mon pays, à cause de mes habits. Non, non, je resterai à Paris; le peuple ne s'inquiète plus de mes vêtements de si jolies couleurs, mais il m'a Mu dix ans pour lui faire son éducation.
18 Octobre 1846.
LES
GRMDS HOMMES Dl] RVISSEUIJ.
\3n de mes grands plaisirs, ça toujours été de rester en contemplation admirative devant certains hommes à existence problématique et mystérieuse, qu'un dramaturge du boulevard a qualifiés de Bohémiens de Paris^ mauvaise, appellation, selon moi, en ce sens qu'elle manque de justesse,de couleur, et qu'elle a des points d'accointance trop semblables avec une autre classe bien autrement relevée, bien autreinent distinguée, la classe des Bohèmes.
Cependant il faut rendre justice à la grande famille des Bohémiens de Paris — puisqu'il n'y a pas d'autre nom, — elle est, en matière de roueries, savante, rusée, et elle pourrait quelquefois en remontrer à Quinola.
L'arbre de cette famille se divise en cinq ou six
branches, au bout de chacune desquelles pend une spé-
cianté. Ainsi :
fit
La spécialité marchand de bijoux contrôlés par la Monnaie, spécialité très-connue des promeneurs du boulevart, qui a été décrite par nombre d'écrivains, mais de ceux-là qui ne voient pas les muscles sous la chair, et qui se contentent de peindre Tépiderme.
La spécialité marchand de contremarques^ branche presque morte, abattue par la hache impito>^ble de la police.
La spécialité inqualiflable , sans nom possible
Tous les soirs, à la nuit tombante, quelques hommes groupés au coin des rues du Chantre, de la Bibliothèque, Pierre-Lescot. — On doit comprendre. — Race indestructible et qui tend à s'accroître.
Ces spécialités n'existent que pour le public. Au fond, elles se confondent. Ainsi, tel qui vend des bijoux l'après-midi, fera des tours de cartes à cinq heures, et protégera la nuit une Yénus envers laquelle un Vulcain d'occasion emploierait de mauvais procédés.
Cette famille a un signe distinctif qui ferait partout reconnaître un de ses membres : l'œil.
Cet organe double de puissanee ; ainsi les deux îayons visuels s'en vont à l'opposé, comme chez les personnes louches. Par exemple, un marchand de bijoux stationné sur le boulevart Montmartre, est penché sur sa petite boite à bras -, il ne lève pas la tête et il voit *, il ne regarde pas, et il voit en même temps du côté de la Madeleine et de la colonne de Juillet. On pourra se faire une idée de cette singulière faculté en étudiant les yeux mobiles des figures de cire ou de quelques figures mécaniques de pendules. Même sans allumeurs,
les marchands de bijoux, doués d'une telle puissance visuelle, pourraient échapper aux sergents de ville.
L'élève de Moreau fait partie des industriels que nous venons d'esquisser. Il est tireur de cartes de son état, ou, si l'on veut, diseur de bonne aventure. Je le voyais depuis bien longtemps travailler sur la place... Au premier abord, il n'a rien d'extraordinaire dans sa personne. Il est petit et rond; sa chemise est blanche avec Êauxrcol, sans cravate, indice de l'homme sanguin^ sa redingotte noire n'est rien moins que mystérieuse; il a les doigts emprisonnés dans trois bagues ; finalement, l'air bonhomme et bourgeois: mais quand on cherche bien là-dessous , on trouve à cet homme une figure de bourgeois vicieux.
Ses tours ne m'apprenaient rien : le mystérieux de l'affaire était un cabaret borgne où l'élève de Moreau entrait quelquefois avec des inconnus, après la fin de la séance. La séance commençait d'ordinaire à deux heures. .Curieux de connaître les mœurs intimes de cette bande, je pris un cabinet particulier avec un de mes amis. Nous restâmes très longtemps sans que personne vînt nous troubler; la pluie tomba tout à coup. Nous songions à nous en aller, lorsque quelqu'un entra dans le cabinet voisin.
— Vous n'avez, personne ?
— Non, dit le marchand de vins qui ne pensait plus à nous.
— Faites-nous monter un litre.
C'était la voix de l'élève de Moreau.
— Gredin de temps, dit-il, ça vous met sur la paille.
2a LES GRANDS HOMMES DU RUISSEAU.
— Tu te plains toijjours, toi, répondit-on ; c'est ceuxlà qui ont le plus de faces. Regarde voir ma pelure à moi, en v'ià une pane ^ je ne chante pas joûsère pour
ça.
— Parbleu ! ça regarde la Rouge.
— Pschh ! (U parla très-bas). La Rouge est pincée au demi-cercle.
— Bah! pas possible.
— Un peu ! c'te pauvre fille, à propos de l'affaire de Gustave. Surtout, vieux, n'ouvre pas le bec là-dessus.
— As-tu fini !... Me prends-tu pour un chantre? comment que ça se fait que tu n'es pas là-dedans ?
— Ils ont arrêté la Rouge pour la frime ; ils savent bien qu'elle n'était pas de la bande. Seulement, ils voudraient lui faire cracher tout ce qu'elle sait sur Polydore, sur Louchon, sur le marquis et les autres. Elle dira rien, plus souvent... Après VinstruCj elle sortira sain et sauf.
— Tant mieux. . . Sont-ils adroits pour ça, les brigands, ils en savent plus long...
— Tais-toi, v'ià des particuliers qui entrent dans la salle... Ah! ma foi, il ne pleut plus, je m'habille, brosse !
Ici l'entretien cessa. Celui qui avait fait ces confifldences assez compromettantes était le pilre de l'élève de Moreau, connu dans la bande sous le pseudonyme de Sifflard. Le marchand de vins qui ne pensait plus à nous, fit une singulière mine en nous apercevant.
Le pitre commençait sur la place son monologue habituei.
L^ËLËYE DE MOREAU. 215
— Ah ! ah ! ah ! v'ià Frise-Poulet en personne, qui va vous faire rire tout de même... Gare-là les moutards, faut pas être sur mon nez pour me voir... C'est pas d'embarras, mon nez est assez grand pour qu'on s'assied dessus. J'ai t'y pas eu un maître qui m'a chassé de cheux lui à cause de mon nez... Je vas vous conter ça. Auparavant, je vas ranger la salle de spectacle que tout le monde voie.
Sifflard fit le tour du cerclé en simulant de boiter, et en faisant mine d'être accroché par les pieds des gamins trop curieux.
— Ah vous ne voulez pas vous aligner... Gare, je ne vois pas clair, dit-il en fermant les yeux et en faisant tournoyer un bâton, par la grâce duquel il obtint'un alignement subit.
— Mon papa s'appelait donc Frise-Poulet, ma maman aussi, ma sœur aussi, et moi aussi... Ah ! ah ! ça va-t -être drôle, attendez voir! Mon papa était bien placé dans notre village, il avait une haute position, il était plus élevé que le seigneur de cheux nous... Il demeurait dans le clocher. — Frise-Poulet, qu'il me dit un jour, va voir à Paris si j'y suis. — Oui, mon papa que je lui réponds. Ça m'allait un peu, ma bonne amie, elle était à Paris et elle m'avait dit comme ça en parrant : — Frise-Poulet, quand tu viendras à Paris, je demeure rue du Cœur-Volant.
Un enfant traverse le cercle.
—Ah ! ça , moutard, tu veux donc que je te mette à la porte. (On rit). Recommence voir, je t'enlèv« une
*iW LES GRANDS HOMMES DU RUISSEAU.
aile. Rue du Cœur- Volant, qu'est-ce que c'est que ça, que je dis à mon papa. — C'est une rue comme une autre, irabécille ! — Merci , mon papa, bien flatté du compliment. Pour lors, ma maman me donne un petit paquet blanc et elle me dit : — Prends garde de salir en route ton petit paquet. — N'ayez pas peur que je lui réponds, j'en aurai ben soin... J'arrive dans une grande ville, ah ! mais une grande ville, grande comme ça.
Siffiard écarte les bras et donne deux soufflets à des gamins. (La foule rit.)
— Ah ! c'est pas nm faute, v'ià ce que c'est que de se fourrer dans les jambes du monde... Je demande ma bonne amie... on me dit qu'on ne la connaît pas. Et, si, c'est une grande, non, qu'est toute petite, au contraire. Elle est grosse, après ça, peut-être qu'elle est devenue comme une asperge... Et puis des yeux, c'est-à-dire elle n'en a qu'un, mais quel bel œil, elle est sûre de ne pas loucher. Et une bouche, c'est pas une petite bouche de rien du tout, qu'on ne sait pas si l'on en a ; ah ! non, une grande bouche qui va jusqu'aux oreilles... Et un menton bien pointu, un cou à ravir et les jambes, par exemple n'y en a toujours une qui court après l'autre, et un pied et un... tout ce que vous voudrez. (On rit.) La perfection même, quoi. Ma foi, monsieur, qu'on me dit, je ne la connais pas... Je demande la rue du Cœur-Volant... Si vous voulez arriver aujourd'hui, me répond le particulier, vous n'avez qu'à pendre vos jambes à votre cou. A cause de pourquoi donc? — C'est à Paris que vous allez ? — Eh bien! j'y suis à Paris. — Vous êtes à Lyon. Pauvre Frise-Poulet, ah !
I/ÉLÈVE DE MOUEAU. 247
— Te voilà encore, paresseux, dit Télève de Morcau, en envoyant à son pitre un vigoureux soufflet.
— Hi, hi, hi. .
— Crois-tu que je t'ai pris à mon service pour racon - 1er des histoires?
, — Monsieur, Je ne le ferai plus, liu, hu, hu.
— Messieurs et mesdames...
— Ne Técoutez pas, dit le pitre.
— Qu'est-ce que tu marmottes encore?
— Je dis qu'on vous écoule bien.
— A la bonne heure, Frise-Poulet et tiens-toi. . . autrement... tu sais...
— Oui, moasieur, je sais que vous êtes bien coupable.
— Encore.
— Eh bien, je dis que vous êtes bien capable.
— Messieurs et mesdames, s'écrie le maître avec gravité, j'entends parmi vous des personnes qui disent avec mépris, c'est un tireur de cartes, un diseur de bonne aventure ] eh bien, oui, messieurs, je suis tireur de cartes et je m'en fais honneur... Je suis élève du célèbre Moreau, le même qui a prédit la désastreuse campagne de 1814 à sa msiesléV Empereur (il ôte son chapeau), permissionné, médaillé par M. le préfet de police (il ôte son chapeau), du département de la Seine, sous le numéro 329... Parmi l'honorable société qui me fait l'honneur de m' environner (il ôte son chapeau), il y en a plus (le moitié qui me connaissent d'ancienne date ou de réputation. ..Celles qui ont eu recours à mon ministère sont priées de déclarer hautement si elles n'ont pas été satis-
248 LES GRANDS nOMMES DU RUISSEA U .
faites de moi. Que les autres acceptent utie de mes cartes, elles verront si je ne leur dis pas tout ce qui leur est arrivé... Je ne cache rien, messieurs, passé, présent, futur, je dis tout, tout avec la plus grande vérité... Seriez- vous sans place, sans emploi, sans occupation, je vous dirai s'il y a longtemps, pour quelle cause, quand etcomment votre position changera... Auriez-vous été volé, pourvu que le vol n'excède pas trois jours, je me charge de vous dire ce qu'on vous a pris, comment vous avez été volé. . . Je ne vous dirai pas seulement la couleur et le signalement de l'individu comme quelques-uns de mes confrères, je vous ferai connaître de plus son nom et son adresse. A messieurs les étrangers depuis peu dans la capitale, je me charge de leur apprendre depuis quand ils y sont, si c'est -pour leur plaisir ou pour affaire, si ils réussiront dans . leurs entreprises et quand ils devront quitter Paris... A messieurs les militaires, je leur dirai depuis combien de temps ils sont sous les drapeaux, si c'est pour leur compte ou pour remplacement, quel a été leur numéro au sort, — ce que vous ne trouverez qu'auprès de moi, de moi seul, — ce qui leur reste de temps à faire, si ils auront de l'avancemement ou un congé, et ce qui se passe dans leur pays.
« Enfin, messieurs, je ne cache rien, affaires de commerce, causes civiles et militaires, procès, décès, dots, mariages, succès, héritages, le bien comme le mal, je dis tout avec la même vérité... Je ne vous dirai pas, messieurs, que je ferai votre fortune, vous ne me croiriez pas et vous auriez raison, car si j'avais ce pouvoir, je commencerais par moi. Mais quelle que soit la posi-
L'ÊLËVE DE MORBAU. m
tion où Ton se trouve, sur le trône comme dans l'état le plus humble, des conseils ne nuisent jamais... Avec deux sous, vous n'aurez pas un château ni une maison de campagne, mais vous trouverez près de moi une consultation, des avertissements à l'aide desquels vous pourrez vous tenir en garde contre l'adversité. Mais, direz-vous, j'ai déjà pris des cartes et l'on ne m'a rien dit. — Dans toutes les professions, messieurs, il y a des savants et des maladroits. Est-ce que si votre taillaur vous a mal fait un habit, vous ne voudrez plus en mettre et braver l'injure des saisons? Si j'ose paraître en public, c'est après avoir étudié les ouvrages de nos grands maîtres, après avoir lu le grand Eteilla, les œuvres de Gall et de Lavater... Je n'exerce ici, sur cette place, que pour me faire connaître et distribuer mes adresses. Du reste, messieurs, je le répète, ce n'est pas avec deux sous que vous aurez une maison de campagne, ou un château... Deux sous ne vous ruineront pas, et vous pourrez mettre mon talent à l'épreuve. — L'homme d'esprit s'amuse de tout ; il n'y a que le sot qui critique sans discernement. Les personnes qui désirent une de mes cartes n'ont qu'à lever la main, la première personne passera la première, et ainsi de suite. Y a-t-il une première personne qui désire une de mes cartes?
— La première personne, reprend Frise-Poulet, il y a de quoi s'amuser.
— Tenez, messieurs et mesdames, pour vous éviter la peine de lever le bras, je vais faire le tour de la société et en offrir à tout le monde. Une fois le tour fait, je n'en remettrai plus.
— Je parie, dit le pitre, que v'ià une petite brune qui va en prendre... Ça se voit dans ses yeux.
— Les personnes qui me feront l'honneur^l'accepter une de mes cartes, en remettront l'argent à mon jeune homme. Ce sont ses petits profils. Y a-t-il une prenaière personne?
— Ici, monsieur, dit un allumeur.
— La deuxième... la deuxième personne qui en désire... Ne craignez pas, messieurs, qu'on se moque de vous, il n'y a que les sots... C'est un simple passetemps.
— La troisième pour madame ?
— Bien, qui veut la quatrième... la cinquième personne?...
Les cartes se distribuent et sont payées.
— La première, le neuf de carreau, dit l'élève de Morcau en sortant du cercle.
— Le neuf de carreau, passez au bureau, au coin de la borne, dit le pitre.
— Cette carte, monsieur, m'indique que vous êtes né sous une heureuse planète... Vos entreprises réussissent généralement bien. (Le client fronce le sourcil.) Il est vrai que depuis quelque temps, vous n'avez pas le môme bonheur ; mais c'est que vous avez des ennemis cachés qui cherchent à vous nuire, et ce n'est nullement la faute de votre manière d'agir... Vous avez écrit pour une affaire importante, et vous attendez impatiemment la réponse. (Etonnement de l'auditeur). Si vous voulez vous donner la peine de m'attendre, je vais dans un instant vous faire le grand jeu, vous dire le nom, l'a-
dresse et le numéro de vos ennemis, la lettre que vous recevrez et ce qu'il y aura dedans.
L'élève de Moreau fait entrer le badaud chez le marchand de vins, en demandant une chopine pour monsieur. Et il retourne au cercle :
— Le disse de trèfle.
La même cérémonie recommence avec une légère variante dans la formule. Le disse de trèfle parait avoir de l'argent et va droit chez le marchand de vins.
Quand toutes les cartes sont appelées, le pitre commence à raconter ses infâmes histoires pour retenir la foule. Voici ce qui se passe dans le cabaret. Les badauds boivent, causent entre eux en attendant le grand jeu. A la même table qu'eux sont assis les compères qui ont demandé des cartes et qui racontent leur histoire — à charge de revanche. Les souricières les plus naïves sont les meilleures. Tout le monde tombe dans cette banale trappe-à-loup.
Le compère passe naturellement le premier et raconte à rélève de Moreau les confidences des clients. Aussi ceux-ci sont-ils fort étonnés d'entendre des révélations forcément vraies ; mais le tireur de cartes est habile ; il n'en donne qu'un fragment.
— C'est quinze sous, dit-il. Pour quarante sous, je vous en dirai bien davantage.
Si l'hameçon mord, l'élève de Moreau se sert de cartes d'un aspect extraordinaire; elles ont trois fois la langueur des cartes delà régie et sont couvertes de, signes hiéroglyphiques. On doit les remuer soi-même, les battre soi-même et les couper de la main gauche.
95i LES GRANBS HOMMES DU BUIS»AU.
Alors viennent de nouvelles révélations, incomplètes encore.
— Revenez vendredi soir chez moi, rue , et je
vous apprendrai des choses bien autrement curieuses. Je vous avertis, c'est 10 firancs«
Le client IMt la grimace.
— Vous comprenez, monsieur, le vendredi est le jour où les cartes parlent le plus... et il n'y à qu'un vendredi
par semaine.
Les clients servis, l'élève de Moreau retourne à son auditoire de la place.
— Je ne recommencerai pas, messieurs, à vous ennuyer plus longtemps... Un seul fait suffira... L'autre jour, un monsieur bien couvert m'aborde. — Entrons chez le marchand de vins, dit-il. On ne refuse jamais ces choses-là. Nous entrons, et le particulier conupande un déjeuner complet, des huîtres, des côtelettes, du blanc, tout ce qu'il y a de mieux... Vous ne me reconnaissez donc pas, me dit-il. — Ma foi, monsieur , dans notre profession nous voyons tant de monde. — Eb bien, je suis un tel, riche négociant de Bercy... Vous m'avez sauvé plus que la vie, vous m'avez sauvé l'honneur... — Messieurs et mesdames, ce négociant avait pris sur cette - place une de mes cartes. Je lui avais dit de se défier de certaines personnes ; il suivit mes conseils et s'en trouva bien. Y a-t-il quelques personnes qui en désirent encore ?
Alors les séances reprennent leur cours chez le cabaretier, si les chalands se présentent.
Mais rélève de Moreau se montre dans toute sa splen-
L ÈLTÈVE DE MOREAU. 253
deur chez lui, quand quelqu'un s'est laissé pl^endre aux consultations à 10 fç. ; il finit par lui raconter la fin des confidences qu'on lui a surprises.
J'ai lu dans la Gazette des Tribunaux qu'à la suite d'une de ces consultations, un individu ricUe eut le tort de montrer une boufsè trop bien garnie.
A peine élait-11 danswla rue, que deux hoînraes, sortant delà même:}np9on, s'attachèrent à ses pas et le suivirent jusqu'en sa demeure. Le lendemain^ l'individu fit sa "déclaration au commissaire de police. On répondit que relève de Moreau était médaillé et periùissionné, ce gui' indiquait qu'il jouirait de la meilleure réputation.
. ^i- Septembre 1846. .
Le Pont-Netif, le plus tieux des poi^, â été étrmné par Brioché, saltimbanque. Brioché fut le premier qui exécuta des tours sur ce pont, qui a e» l'honneur d'être décrit longuement en ui! volume, le Voyage autour du PontNeufy et qui du vivant de Miette, donnait son nom à un journal. Après Brioché vinrent d'autres saltimbanques, des comédiens en plein vent, des montreurs de marionnettes, des arracheurs de dents. Ce fut le meilleur endroit de Paris pour les recettes; mais la statue de Henri IV érigée sur le terre-plain, cbasSa les donneurs de spectacle, le préfet de police interdit le pont aux saltimbanques. Mieux valaient les faiseurs de tours : ils étaient plus divertissants que ce bronze, œuvre d'un sculpteur médiocre de la Restauration.
Miette vintun jom* recueillir l'héritage de Brioché; il s'établit au bas du Pont-Neuf, sur le quai des Augus-
MIETTE. âd5
tins. Il est là depuis vingt-cinq ans; il le dit avee orgnoil et il a raison. Qu'on en cite beaucoup de comiques qui laient conservé aussi longtemps la feveur du puHic! La raison du succès de Miette tient à des causes occultes. Ce ne sont pas la Poudre persane , le taffetas pour les cors, les escamotages et \epaH(Ui de Miette qui ont fait son succès ; il le doit au magnétisme qu'il exerce sur les spectateurs par des yeux petits et brillants, d'où s'échappe une flamme qui fascine l'auditoire.
Miette sait bien quelle influence il a sur son public, mais il ne s'en rend pas compte. Dans la vie privée, il a l'œil d'un honnête homme, d'un père de famille; ce n'est que le soir qu'il allume ses prunelles insidieuses.
Il y a cinq ou six ans , le directeur du petit théâtre de Bobino , vint faire des offres à Miette. On avait écrit une pièce pour lui, dans laquelle il devait réciter son bolinient habituel. Les propositions étaient avantageuses. Miette refusa. — Monsieur, dit-il, je suis escamoteur, je ne veux pas ^tre comédien !
Au premier abord, cette réponse parait digne des temps antiques ; elle n'est que rusée. Miette craignait le gaz; il craignait plus encore de ne pas retrouver ce public vierge, ce public naïf qui l'écoute la bouche ouverte, qui est plus attentif à ses moindres paroles qu'à un cri de rage de Frederick Lemaître, à un cri de douleur de jlme Dorval.
Dans la journée, rien ne révèle l'existence de Miette. Seulement, la place où il exerce^ le soir, est occupée par un petit étal sur lequel sont exposées diverses porcelaines, les unes neuves, les autres cassées. Une bonne
femme garde cette boutique en raccommodanl force nippes. Saluez! passants, cette femme est madame Miette; oui, madame Miette, la légitime épouse du.saltimbanque. Vous la reconnaîtrez, l'été, à un vaste chapeau de paille qui protège du soleil sa bonne vieille tête ridée. L'hiver, elle porte assez ordinairement une marmotte ornée d'agréments en pUime^ noires, comme en mettent à leurs chapeaux les charbonniers. Donnez-lui vo6 porcelaines à raccommoder, évitaz de l'interroger sur son mad. Elle cause p^u habituellement ^mais quand il slagit-de son mari, elle décent âpre ot jevéche.
M'»" Miette croit à son mari. Trtnfe ans de ménage n'ont'pu'affaiblir son enthousiasme. Singulier pri\1lége du génie masculin ! Depuis vingH^inq 4ns, elle assiste à ses exercices, et elle les trouve toujours agréable* et nouveaux. Elle ne se mêle pas aux trçivaux de Miette : elle s'y assoeie à la manière des chats qui occupent le plumier plaû de la barraque de Polichinelle, et qui en
Jouissent spurnoisement sajis faire mine de les Tegar-
der. ' . .
Sitôt que l'horloge de la Valfée a annoncé aux libraires' du quai la cfnquième heure du soir, Miette arrive. 11 Ole sa redingote et endosse' un.e petite veste d'artilleur dont les avant-bras sont coupés. C^C habit coupé, dont on ne se rend pas compte d'abord, indique assez l'habilelé de l'escamoteur et le mépris qu'il montre .pour le charlatanisme. A un certain cri lancé dans les airs et obtenu sans pratique , Jes Jbabilués accourent. Le fond des habitués se compose déjeunes vauriens du faubourg Saint-Germain, des apprentis de tout âge et de toilt état.
MiETTB. 257
Les soldats, ces intrépides amateurs de spectacles gralis, qui donueraieiit tous les arbres des Champs-Elysées pour un arracheur de dents, s'empressent de profiter • d'un gîiltimbanque aussi proche. Lés paysannes, les bonnes d'enfants se groupent. Le public est complet.
Miette, pour aZ/ww^r l'assistance, commence par des tours d'escamotage. Il ne manque pas un jour d'exécuter le tour de la "poule, avec imitation de ses accents pendant la ponte. Vient ensuite le chapeau d'Adam , qui • consiste à donniçr à une casquette vingt formes différentes. — « Le chapeau de nos pères, s'écrie jyiiette
en se coiffant de la casquette affectant deux formes bien accusées de cornes, ce qui met l'assemblée au comble de la jubilation. »»
La corne n'a jamais manqué spn effet. On rit (le la corne lé même soir aux Français et aux funambules.
' Une comédie où il n'y aurait pas de cornes n'aurait • pas. grandes chances de succès. Les pièces où un mari passe* sa iUe par ^un œiWe-bœuf au-dessus duquel est suspendu un bois de'cerf, sonî à peu prè^'assurées de cent représentations.* * . • *
'La porne sera toujours le comble dii drôle, et le^lus ■ comiqpe des effets comiques connus.
Tqit en faisant sjs tours d'escamotage. Miette commence ainsi (i) :
'(1) Ces iliscours que je lâchc^de rapporter avec ui\e grande^ fi- (1élité^.ne seront peut-êlre pas intéressants pour le public qui n'$i pns entendu Miêtle. Il y manque le Ion, il j manque* la vie de> Tactenr... Onpeutnier tout acteur mort... Si les fieillard^savâlcnt quels ^nnuis il^ ft>nl éproiucrà leurs auditeurs âVec Lekai» *ct T.î'mn... ■ • • * . •
*i58 LES GRANDS HOMMES DU RUISSEAU.
tt Je ne tous dirai pas que je suis Télèfe de Mlle Lenormand.^ Mlle Lenormand n*a jamais fait d^élèves. Je ne tous dirai pas que je suis le gendre ou le succ^sscor du célèbre Moreau ; mossieu Morean n'a j'afnais eu de geiidre ni de successeur. Mais qu^es-la donc, alors? Messieurs, je n^emprunte le^uom à personne, je me ■omme dn mien, jelsuis MIETTE, Tun des sept fils du dragon de Paris. Feu mon père était escamoteur, mon frère était escamoteur, je MÙB escamoteur. Je demeure rue Dauphine, no 12, maison du marchand de Tint, ce qui ne Teut pas dire que je demeure chez le marchand de Tins, c*est au contraire le marchand de vins qai demeure chez moi... J*ai travaillé trois fois devant Tambassadeur de Porse, mais je ne me larguerai point de ce vain titre pour vous dire que c'est Tambassadeur de Perse qni m'a découvert le secret de la POUDRE PERSANE... 11 ne Wa jamais parlé... D'ailleurs Teût-il fait, je ne l'eusse pas compris, car il m'eût parlé persan, et je Tavoue à ma hontej je n'ai point étudié les langues orientales; mais ce fut un des officiers de sa maison, mossicu Ugéne BARRRBARRROUX... Gnrieux d'apprendre à faire des tours, il m'en demanda H je les lui démontrai. C'était un élève agréable... Il ne me payait pas avec des pomraes-de-terre. {Miette tire des pommes- de-terre de dessous hs gobelets.) Et iroici des pommes-de- terre. Il ne vous tirait pas de carottes, [il fait surgir une carotte,) et voici des carottés ; mais il y avail de Tognon {même jeu), et voici de l'ognon ; aussi. me faisait-il des compliments. Il me disait : mossieu MtETTE, pour les tours de passe«passe et de gobelets, à vous le pompon (t7 montre le pompon), et voici le pompon I J'en étais donc très-content, aussi vrai que voici la petite balle (il escamote la petite balle), la moyenne balle (même jeu), et leur camarade la grosse haWelmémejeu), Un jour je me présentai clirz l'ambassadeur de Perse ;il étaiten train de se nettoyer les dents. Cela ne m'étonna pas, la propreté delà bouche étant de tous les âges et de toutes les nations; mais^ce qui m'étonua, c'est ce qui va vous «urprendre, c'est ce que, depuis trente-cinq ans que j'exerce, sur cette place^ je n'ai point encore vu aillears... La poudre dont il se servait était blanche comme de la neige {il ouvre une boîte et la montre en faisant le tour du cercle); à
>eine introduite dans la boche, elle devenait cramoUie comme de a lie de vin. » (// iniroduil dans sa bouche un linge froUé de joudre persane, s'enJroUe les Mcry^ et fait le tour du cercle m montrant au public le linge devcnU rouge. Il tient aussi a bouche ouverte de manière à faire voir ses dents.) « Voici, e l'espère, du cramoisi. [Il remet la boîte enplace.) Curîeut de ze phénomène, je nren informai, il me le dit, et je Tai gardé pour noi... Voilà tout mon talent. Tant que Tambassade de Perse resta m France, je ne parlai plus à personne; une fois qu'elle en fut partie, je me présentai à Tacadémie rrroyale de MÉ-DE-CINE, f exposai ma recette et j'obtins mon brevet, ce n'est pas plus malin que ça... La POUDRE PERSANE, Messieurs, n*a que cinq propriétés ; mais elles sont irrécusables (pause), Ëlte blanchit en deux minutes, montre en main« les dents les plus noires (pause). Elle calme à Tinstant la douleur de dents la plus vive (pause). Elle corrige la mauvaise haleine, toutefois et quantes la mauvaise haleine n*est point le produit de la putréfaction de TestOmac (pause). Elle raffermit les dent» ébranlées dans leurs alvéoles, en arrête la carie , et chasse le tartre et. le luf (pause). Les dénis sont un des agréments de la physionomie... Une bouche qui est démeublée n'en offre plus, et pourtant les dentistes vous les arrachent. L'homme le plus hardi tremble à la vue dos instruments qu'il faut introduire dans la boche pour opérer l'extraction de ia dent la plus simple. « (il ce momentt Miette déroulait une trousse de dentiste dans laquelle se trouvaient des instruments énormes et rouilles, espèces de lite-boltcs monstrueux qui faisaient frissonner l'auditoire ; Mîette se plaisait à prolonger la terreur en gardant le silence le plus complet, en promenant CCS appareils de terreur devant toutes les bouchés des curieux, qui se fermaient instinctivement.) « Me dirczvous que vous voyez entrer ce^ instruments de sang-froid dans la, boche? (Nouvelle promenade autour du cercle avec la terrible trousse.) Non.. Eh biett ! girdons les Qrnements que la nature nous a départis, sans nous livrer aux mains "barbares des ' opérateurs. U POUDRE PERSANE nous épargne ces désagréments, et voici la manière de s'en servir : Vous l)renez un
2àO LBS GRANDS HOMM^ DU RUISSEAU.
linge blanc y de lessÎTe, que tous enroulez autour du doigt comme ceci (i7 opère en même temps et montre chaque exercice à la ronde); vous le trempez dans Teau, l'appliquez sur la BOATTE. riotroduisez dans la boehe et vous frottez les dents avec... puis tons prenez une gorgée et tous rincez (t7 V avale ; marque d'étonnement). Comment, quoi, c.,,.., lu Tavales? Oui, Messieurs, la POUDRE PERSANE laisse dans la boche une odeur si suave, si exquise, si agréable, que je ne suis pas assez ennemi de mdti estomac pour Ten priver volontairement... Avec toutes ces qualités, la POUDRE PERSANE coûtera donc bien cher? Non, Messieurs, nousTavons mise à la portée de toutes les bourses. Il j a des boàte§ de un franc cinquante centimes ou trente sous (pause). Il y a dai boàtes de un franc ou vingt sous, qui sont les deux tiers des boàtes de trente {pause). Il y a des boâtes de soixante-et-quinze centimes ou quinze sous, qui sont les deux tiers des ioàtes de vingt et la moitié des boàtes de trente (pause). Il y a des boàtes de cinquante centimes ou dix sous, qui sont les deux tiers des boàtes de quinze, la moitié dfes boàtes de vingt et le tiers des boàtes de trente (longue p^iuse). Enfin, Messieurs, il y a des boàteSy dites boàtes d'essai ou d'épreuve, et que je ne vends que dix centimes ou deux sous (1). Messieurs, si la POUDRE PER- SANE n*a pas rendu blanches en deux minutes, montre en maio, les dents les plus noires... si elle n'a point arrêté la carie... si elle n*a point enlevé le tartre et le tuf... si elle n'a point corrigé la mauvaise haleine, toutefois pourtant que la mauvaise haleine ne pro- 'vicnt pas de la putréfaction de l'estomac... si elle n''a point raf icrmi les dents dans leurs alvéoks, rendu leur «cpuleur naturelle » aux*genfivcs.,, si elle n'a point enfin calmé en ^n clin-d"*œil la ibuleur de dents la plus vive, entrez dans ce cercle, démentezmoi, traitez-moi de fourbe et d'Qpposteur, prenez mon ordoimance , (lécUirez-la et «jetez-^'en lejs morceaux à la figure... Au cas contraire, dites^le^osttmis e^ conniiissances, et rendez-moi justice! »
(1) Les jours^ù il Vçidait pcUjilTHrTchait h h'jnii'icr !f3 piatiqaes qai p"achctaienCffucMleaboUeB deQeuxsous, en aiguryartf iorlemcnt. sur ces mois: v uni'
du terme- paii 6od/e kchte. •'
CUCiamnyuiwucs uuurs ue yeux suuBj cii aj^irjatik luiicuivuc.
bodtc de T)ÇU\* SOUS à mosiieu, » a*j lieu de «e servjr d d'efMOki (l*''i' cniployait neUi^ment (tans fbs occasions d<»Corte»V(
MIErrE. .261
Mais ce qui a fait le chagrin de Miette, ce qui Pirrite quotidiennement, ça été Finvention de la lime chimique pour la desthiction des cors. Tousles soirs, il se répand en imprécation^ contre la lime chimique. Ne serait-ce point là un bas mouvement xle jalousie, car Miette s'occupe aussi de la guérison des cors, oignons, durillons et autres {sic\ qui font le désespoir de tout homme qui descendrait assez gaîment le fleuve de la vie sans ces infirmités de bas étage.
« MiÛs on TOUS dira peut-être, ne Vécoutez pas, c'est un charlatan. •• Chm'llllatan! {avec indignation cofUenue^.) Savez-voas, Messieurs, ce que c'est qu'un charlatan, la liste des charlatans est entre les mains de mossieu le procureur du roi et non point sur la place publique. — Un charlatan est un homme qui promet ce qull ne peut pas'fenir. -•- Découvertes universelles? — CharllllaiansîMw homme ne saurait toj;it découvrir à lui tout seul. £h bien I et les autres, ils seraient donc là les bras croisés à le regarder faire. — Allons donc ! I ! Panacées, remèdes à tous maux ? — CfiarlUlatansUJn remède qui est bon pour une maladie n'est pas bon pour une autre. Me ferez-vous. croire que vous guérirez le mal de tête avec ce qui guérit les cors aux pieds. — CharllUatans, et qui plus estf charllUctlclnsJmbéciWes*
« Ils l'ont 'pourtant essayé. — Ils ont pris vos pieds pour des barres de fer ; et la preuve, c'est qu'ils les ont limés. — Vous irez donc, quand vous souflTrirez d'un cor, chez le serrurier voisin, poser le pied sur son enclumt, et lui direz : limez-moi mon cor! ! ! Cfiarlllatans, Oui, Messieurs, il y a bien un moyen de guérir les cors; mais. ce niest point avec leur lime chimique, — Lime chimique ! pourriez-vous me dire c^ que c'est qu'une lime chimique? vous m*obligeriez infiniment ( «'adr^^sant à un gamin,) Peux-tu me le dire, toi?— Non, tu n'en sais rien, ni moi non plus. — J'aiconsultéM.Boiste,M.Vailly,;jft.IVeslaut,M.Poche(«cow/bndaitavecle dictionnairede poche), M. Napoléon Landais, le dictionnaire universel, le d^iclionnaire de pharmacopée, et nulle part
Je n*«i trouvé ce root lime ekimiqne. Est-ee donc à dke qae la lime chimique n*eiiste pas? Si, Messieurs , malheureusement elle existe, mais elle ne sert à rien qu'à faire des dupes ^ car, que peat avoir de commun un compoeé de bois, de verre pilé, de vermillon pour la rendre rouge, d'indigo pour la rendre bleue, avec les cors aux pieds qui sont un produit des humeurs cynoviales. Répétons-le donc ; limes chimiques, charlUUUans I — Mais ils ont vendu cent mille limes chimiques à un franc la lime, cela leur a fait cent mille francs avec lesquels ils ont passé pied en Belgique. Voulezvous lavoir où se trouve le dépôt général des limes chimiques? Doubles guides sur la route de Bruxelles.
« Oui, Messieurs, les cors se guérissent, et j'en ai le moyen.— Jene Tai pas inventé, Je n*ai rien inventé; mais je Tai pris dans un livre que voici et que vous pouvez vous procurer comme moi. Il se vend cul-de-sac Paron, è renseigne du Ghat-qui-Pelotte. — Imprimé à Paris en 1738, par tnosneu Laforét, chirurgien pédicure de sa Majesté Louis XV, membre de l'académie de médecine de Paris, de celle de Montpellier, de la société libre des sciences ■de Turin, et de plusieurs autres têtes couronnées et corps savants; celui-là n'était pas un CharlUtatan. Le rttnéde qu'il donne est bien simple, vous pouvez le préparer vous-même comme moi, car je vais vous en direia recette.
« Il se compose de :
« Térébentine* 8 gros.
« Gentiane t grammes.
« Tout cela compose le ciroéne royal. Si vous ne voulez pas vous donner la peine de le faire vous-même, je me la suis donnée pour vous.
(( Avec ce morceau de ciroône qui vous coûtera deux sous, vous aurez de quoi guérir trois cents cors aux pieds. Pour le franc que vous aurait coûté la lime chimique qui n'a jamais guéri un cor, vous aurez de quoi en guérir radicalement six raille.
i< Rentré chez vous le soir, vous défaites votre chaussure, vous mêliez le pied à nu, vous le dégagez de sa sueur, voqs coupez sur le ciroënc une emplâtre delà grandeur' du cor, vous l'aiTiollissiz
avec TOtre haleine et rappliquez dessus en entortillant Torteil d'un linge pour quMlne s'en ailU pas. Le lendemain matin le cor est-il guéri? — Non, mais il ne fait plus de mal.
ce Répétez plusieurs jours de suite, ei le cor sera radicalement guéri. »
Une desjpreuves du génie de Miette, c'est qu'il n'emploie pas de compèrest II travaille seul et ne se sert pas d'un pitre grossie? qui arrête un public grossier, par de sales histoires remplies de mots obscènes, n sait qu'9a un public jeune, et il ne s'est jamais permis le moindre mot à double entente, n'étaient les cornes, sa setrle feiblesse. Et qui n'en a pas ?
Miette est petit et gros. Son sac à la malice est attaché par des cordons qui s'enroulent difficilement à sa taille. Il a un petit uez en l'air d'une grande finesse de dessin, qui est bien un nez d'observateur. Chose étonnante, Miette a très-peu de front ; joignez à cela l'habitude de faire avancer sur les yeux une totffe de cheveux grisonnants. La puissance de son œil est masquée par deux paupières très-avancées, qui forment presque deux écailles d'huître. Comme toutes les personnes qui ont des paupières de cette nature, il est obligé de rejeter un peu sa tête en arriére, pour regarder en face. Une de ses épaules est un peu plus forte que l'autre, ce qui a fait avancer à quelques envieux, sans doute, que Miette était bossu. Les gens de génie ont toujours eu des détracteurs ! Miette n'est pas bossu, mais il en a l'esprit.
Son organe lui a été très-utile; aussi, faut-il l'avoir entendu an moins cinq fois pour comprendre la demi-
nation qu'il exerce sur les masses. La voix de Mielte esr aigre et stridente; on lacrairait le fruit des amours d'une girouette et d'une erécellc. Cette voix rend merveilleusement chaque phrase; elle s'enfle, elle arrive à*uu crf^fefjdo.extraordinaire pour le mot de la fin qui retentit longuement dai^ les airs, c<)mme s'il était répercuté par un écho.
Dans son intérieur de Jk rne Dauphine 5 Miette de-
vient simple comme bonjour. Il est très-aimable avec les personnes qui vont lui rendre visite. Il apprend à faire
des tours de cartes — un moyen, dit-il, de se rendre agréable en société. Il parle avec enthousiasme de Napoléon, dont il possède le portrait. Il raconte volontiers la connaissance qu'il fit avec M. Carie V^rnet. L'obscur Miette d'alors ne s'était pas encore trouvé. Carie Vernet, grand chercheur de figures curieuses pour ses caricar tures, le rencontra faisant des tours de gobelets, mais entouré d'un public pâle. «* Il attendit jusqu'à la fin, dit Miette, et il me proposa de me faire mon portrait. Vous pensez bien, monsieur , que j'acceptai. Nous entrons chez le marchand de vins du coin. Le peintre fait venir une bouteille à quinze. Nous buvons, le voilà qui se met à en conter der toutes les couleurs, il fait des calembourgs, j'en ris encore. Et puis il me dit : — C'est fini, voici cent sous pour ta peine... — Je ne voulais pas recevoir, moi, de l'argent d'un homme si amusant, que c'était moi plutôt qui devais le payer. — Bon, que je lui dis en riant, vous êtes artiste, j'en sais quelque chose, vous n'en avez pas de trop pour vous... Ah! bien oui, il n'entend pas tout ça 5 Une veut pas reprendre sa
monnaie... — Moi, je veux payer le vin... le viu était payé.*. — Ah ! ça, camarade, je lui dis, je me fâche pour de bon ; nous altons redoubler... Garçon, une autre bouteille à quinze... Figurez-vous, m(însieur, qu'il était sauvé avec le portrait, sans crier gare, sans me laisser son nom... Qu'est-ce que je vois un jour à l'élalage de Martinet, mon portrait tout craché, ma ressemblai^ce*, quoi ! ... Il y avait un nom au bas, Carie Vernet. . . J'entre chez le marchand ; il me dit que c'est un grand peintre quifhit de la caricature pour s'amuser... Je mis été trois, quatre fois chez Uii, on ne le trouvait jamais ; c'est " si coureur, ces artistes... Enfin, mossieur, il m'a porté * bonheur ; on a voulu voir si jeressemblais à la caricature... Il y a peut-être de ça huit ans, je travaillais sur le quai. Un vieux mossieur bien mis, décoré, s'arrête à m'écouter. — Je connais ce vieux-là, que je dis à ma femme. Aprè^ la séance, il me dit : — Vous ne me reconnaissez pas, mon brave. — Attendez donc un peu, je réponds, je vous ai vu quelque part... Ah! vous êtes mossieu Carie Vernet, je gage. — Vous avez la mémoire de» physionomies , dit-fl en riant. — Oui j et j'ai encore la mémoire d'autres choses. Pourquoi que vous vous êtes couru comme ça de chez le marchand de vins, l'autre fois... — L'autre fois, il y a dix-huit ans de cela. »• Il avait raison ; il était bien vieilli, bien cassé. Je n'ai pas osé lui offrir une bouteille, c'était bon dans le temps que je ne le connaissais pas. — Eh bien! les affaires qu'il me dit. — Là, Mossieu Carie Vernet, ça va et vient, je ne me plains pas. — Allons, tant mieux, mon ami, et il me donna une poignée de
mains... Depuis, j'ai su que ce pauvre vieux mossieu Carie Vernet était mort... Ma parole, j'ai pleuré... Tenez, j'ai là son portrait que j'ai acheté... Ati! le brave homme. 11 paraît que mossieu Horace Vernet est son flto... Sacristi, en voilà un particulier pour la bataille. J'ai vu son fameux tableau de la Smalah. Eh bien, monsieur, je ne demande qu'une chose avant de mourir, c'est de pouvoir dire au fils que je pense, toujours à son brave père, mossieu Carie Vernet. n
Miette était ému en me racontant cette histoire. Je le quittai en songeant à ce grand cœur qui battait sous un habit de saltimt)anque, et je compris alors cette phrase à la Bossuet, cette .pensée qu'on jure* rait écrite par La Rochefoucault et que Miette a le courage de crier tous les soirs en plein air :
<• Un escamoteur est un homme qui est pétri du même limon qu'un maréchal de france. »
On devrait écrire, en lettres d'or, cet axiome sur le tombeau de Miette, au cas où il aurait un tom beau (1).
6 Octobre 1S45.
(1) Mon admiration pour Miette date de loin. J*ai connu le célèbre escamoteur, il y aura tantôt sept ans. Alors j'étais commis* libraire sur le quai des Augustins ; bien des fois mon patron me surprit la bouche ouverte devant les tours de Miette.
Il n*est plus, hélas 1 J'ai appris Tan passé, en province, sa fin. Le convoi était triste et peu nombreux ; personne n*a récité de discours sur la tombe du saltimbanque. Que ceci lui serve d'oraison funèbre.
lirs:
C4N0NNIER.
De 1828 à 1834, les galeries du- Louvre présentèrent un aspect original . Ce n'étaient que chapeaux pointus, longs cheveux , longues barbes , cheveux ras et vêtements à prétentions moyen-âge. Tel portrait de Van- Dick crut avoir devant soi son modèle plutôt que son copiste. Quelques moines espagnols eurent violente envie de descendre de leurs cadres pour converser avec leurs frères.
Canonnier fréquentait cette bande d'artiste chevelus qui feisaient cause commune avec les littérateurs de 1830. Pendant que les littérateurs traitaient Racine de polisson, Canonnier à la tête de quelques exaltés ne parlait de rien moins que d'envoyer aux greniers du Louvre les toiles de David , de Guérin et de Girodet. Un jour, il rencontra, dans la Galerie-Française, M. Mauzaisse, qui se promenait tranquillemenl. Canonnier alla droit à lu i
— M. Mauzaisse, je orois?
— Oui, Monsieur, pour vous servir.
— L'auteur de Y Arabe et son coursier^ si je ne me
trompe.
— Précisément, répondit le peintre, flatté de voir un jeune homme si bien au courant de ses œu\ces.
Canonnier sauta sur Thonnéte M. Mauzaisse en sjécriant : !
— Je veux mettre fin à tes jours !
Heureusement, les gardiens arrivèrent à temps pour arracher la proie du peintre féroce.
— Ma)s, jeune homme, qu'avez-vous? «?éeria M. Mau7 zaisse, quand il vit que son ennemi ô(ait letiu solidement par deux gardiens.
— Ce n'est pas à vous, monsieur Mauzaisse^ que j'en veux, disait Canonnier.
— Il faudrait faire attention, alors, jeune homme^ ces choses-là sont fort désagréables.
— J'en veux à.l'auteur de V Arabe etsofitoursier...
— C'est absolument tout comme. ♦
— J'en veux au membre de l'instituk L'homme m'inquiète peu, sou pinceau seul m'offusque..-. •*
— Jeune homme, dit M. Mauzaisse, en siéloignant, brisez mes pinceaux, je le veux bien ; majis n'essayez plus de me briser les membres, à l'avenir.
A la représentation dUHernani^ Canonnier eut deux deçts brisées ; il en montre enaore la place avec orgueil. . — Pour un bourgeois, dit-il, il avait la poign^ dure.
Dans ce teftips-là, il faisait de la peinture romantiqm par excellence ; il envoyait, bon an, mal an, au Salon,
C4N0NNIÉR. 269
sept ou huit toilçs de toutes grandeurs. Le jury avait rimpudenr de n'eil adorettre aucuae, pas niêtne la plus petite. Ces. refus retombaient en malédictions stlr lés têtes des memhrQ3 de Jl'hisUtut. Les aura-t-on insultés, ces pauvres membres du jury de peinture-,!
Canonnier priait un de ses amis de lui prêter aou atelier pendant le Salon, et il ouvrait une petite^ exposition particulière. On y voyait générajement des scènes de Faust, de Shakspeare. qu'il n'avait jamais lu, de^ tentations, des sabbats, des danses de morts, des scènes de folios et autres sujets à l'.usage de l'école romantique, qoi croyait avoir le génie de Delacroix en se servant de ses motifs, i
Les quelques personnes assez heureuses qui ont pu être admises à ces exhibitions se. souviendront souveut de la peinture romantique de Canonnier. L'homme dont parle Hoffman^ qui croyait exécuter sur ua violpn sans cordes les feintaisies les plus idéales, peut seul faire comprendre le désordre de celte peinture. C'étaient des tlols de couleurs, des empâtements exagérés, des déïûges do tons crus, violents, des.grattages de palette qui étaient censés représenter un sabbat, une.tianse des morts, ou Faust, ou Ôphélia. La çejnlure de décors , vue de près, aurait patu-de laflainiaturê à côté des toiles de Canonniw. . . • ♦
' Les amis rîaien! tout bas, et lui s nilitulait flèpemQUt la Mctime^des arts:A\ pensa quelgue. temps q, aHer rendre visite à Préault, qu'il appelaitson îrère d'infortunés, par la raison que çê. sculpteur était aussi ponstammejit refusé', mais quand il. apprit que les journaux
s'occupaient beaucoup des statues de Préault, qui avail sérieusement du talent, il abandonna son idée de fraternité, s^emporla contre la vénalité des journalistes qui ne s'occupaient pas de lui, et s'écria fièrement :
— « Je ne veux pas descendre à ces moyens. Ce serait traîner Tart dans la boue que d'acheter des éloges. »
Quant à acheter des éloges, Canonnier l'aurait désiré, que ses désirs seraient restés à l'état de gérondif eu do. Les ressources du peintre était tellement impalpables et flottantes, qu'aucun de ses intimes n'en avait jamais eu connaissance. Le peu d'argent qu'on aperçut entre les mains de Canonnier provenait d'un ménage de rentiers qui eut le tort de se faire peindre par lui, en famille. Ce tableau de famille consistait à représenter toute la parenté sur une même toile , avec les animaux delà maison, les toilettes du jour des noces, les fauteuils (dont on avait ôté les housses) et les mille objets d'un usage habituel qui doivent être reconnaissables. Les rentiers se grattèrent d'abord l'oreille, en recevant le portrait de famille, qui était en effet quelque chose de fabuleusement réjouissant; mais Canonnier lâcha le grand mot: C* est romantique^ avec un tel sang-froid, que les bourgeois crurent avoir dans leur salon un chefd'œuvre. Ils payèrent. L'argent fut immédiatement converti en souliers à la poulaine, en dagues, en tôquets et en un magnifique pourpoint de velours violet, évidemment inspiré par celui que portait alors un célèbre critique,. M. Théophile Gautier.
Comment on vivait en ce temps-là , on l'ignore. On vivait en cénacle. Si, par hasard, un membre touchait