‹ Les excentriques (volume 2)Chapitre 8 sur 13 · CANONNIER · texte numérisé non relu

CANONNIER

quelque somme, cette somme conflrmait la vérité du proverbe, fort dilaté, il est vrai : Quand il y en a pour un, il y en a pour dix. Cependant, Canonnier ne tarda pas à se séparer de ses camarades,* qui, sous le prétexte de se venger de la société, agissaient souvent à la façon d'une armée triomphante en pays ennemi.

Un matin , Canonnier et ses amis étaient allés à la campagne , sous prétexte d'admirer la nature ] la véritable raison était que personne n'avait déjeûné. Chacun d'eux espérait bien trouver un jardin abandonné ; et, dans tout jardin abandonné, il est possible de tromper la faim. Une lieue peut-être après la barrière, on se reposa sur le gazon, non loin d'une ferme. Une poule passa par mégarde devant le pré.

— Une poule ! cria l'un d'eux.

— Elle est bien portante.

— Ah ! la belle poule !

— On fait du fort bon bouillon avec de la poule, dttt Canonnier. *

— Excellent pour l'estomac.

— Il y a long-temps que j'ai mal à l'estomac, dit un autre qui amenait la question sous ua nouveau point de vue.

— Je voudrais bien manger de cette poule, avança un second plus audacieux.

— Et dire que nous n'avons pas d'argent, s'écria Canonnier.

L'un d'eux, sans pérorer- davantage, lançait, coreme par distraction, quelques bribes de pain sec oublié dafis sa poche. La poule qui ne trouvait jusqu'alors dans. la

poussière que des aliments d'une* nature peu substanlielle, becquetait le pain avec avidité-Teu à çeu la poule avançait. Tout-à-coup, on entendit un petit cji -, la poule avait disparu.

— Tiens, où est-elle? dit candidement Canonnier. Les amis ne répondirent pas et s'éWignèrent au plus

vite. A cette pantomime , Canonnier fit entendre un : Oh I de pudeur, qui Tcùt fait acquitter par tous les honnêtes gens. Malgré tout, il suivit ses amis.

• — J'ai la chair de poule, disait en (5hemin le porteur de ranimai, qui avait encore la force de faire des jeux de mots.

— Si pourtant la poule aviût chaiîté, dit Canonnier, pèle de frayeur, en passant près des commis de Toctroi.

Quand on fut arrivé 2\ji domicile commun, on décida que Toiseau serait mangé le lendemain avec solennité. La poule fut enfecmée soigneusement dans ^ne armoire. Le lendemain, Tétonnement fut grand, là poule avait pondu. * •

— Tiens, dit Fun, si nous attendions qu'elle pondit de noweau^ nous pourrions l'accommoder avec sa propre ponte.

— Une poule aux œufs, Récria Canonnier, ce doit être un mets digne des dieux.

— Combien faut-il d'œufs pour faire un mets digne des dieux? " ' ,

— Il faut au moins deux «fufs par fête.

— Laissons ^infortunée jouir eu jiaix de ses- der- , 1 niers jours de soleil, dit Cangnnier^-aussi^bien, dans

rtjrmoire, senti rîii l -cl lo le renf-nmé.

CAIfONNlER. 273

On laissa la poule fplàtrer à Taise dans l'atelier; ce- [)endant quelques jours avant ssr mort, Canonnier entreprit delà faire foser^ prétendant que la nature morte était très-difficile 'et très-coûteuse à .se procurer. La malheureuse poule "servit de modèle. On tie vit plus alors accrochées au*mur de Tatelier, que des études de poule au crçiyon, à l'aquarelle, au pastel, à l'huile. Le matin du festin arriva enfin ; la poule avait rend% suivant Fheurèuse expression d'un des membres du cénacle. La poule: en était arrivée au chant du cygne et se promenait pour la dernière fois, lorsque deux

maigres chats, "gris et allongés, attirés par leur instinct carnassier, entrèrent par la porte entrebaillée, se précipitèreut sur le faible animal et l'étranglèrent. Canonnier, qui était là, vit le danger ; d'un bond il ferme la porte, arrache le cadavre de la gueule des chats, puis, prenant un énorme bâtoïl, il les assomme.

Ce fut un repas splendWe quQ celui-là ! — Les deux chats y figuraient et y faisaient fort bonne mine, dit-on. Mais 4e lendemain,. au grand étonnemqnt de tous, Canonnier déclara qu'il quittait le cénacle.

— J'ai trop de remords, s'écria-t-il ; le trifete sort de ces malheureux animaux m'a ouvert les yeux. Je les ai tués, j'étais dans mon droit, ils attentaient à tiotre propriété. . .• Mais nous-mêmes n^ avons-nous pas le même crime à nous reprocher*, les mânes de cette poule ne crient-elles pas vengeance ?

— Allons, Canonnier, tu es trop yertueux. La société ne nous doit-elle pas compte de la misérable existence qu'elle nous impose?*

Malgré toutes ces belles raisons, CaQoimier partit et ne voulut plus revoir ses complices. D y a dôme ans de cela, et le peintre a tenu parole. 11 a renoncé au romantisme, et il est arrivé à une peinture toute contraire. Les galeries du Louvre ont bien changé d'aspect aussi; maintenant, chez le peintre, la misère est la base fondamentale du costume. Plus de costumes du moyen-âge, plus de chapeaux pointus et presque plus d^ cheveux longs. Les rapins excentriques n'existent que dans les vaudevilles. On ne voit ai^ourd'bui atf Louvre que chapeaux hors d'âge , pantalons et babils accommodés à rbuile, et souliers qui font trembler leurs propriétaires à la moindre pluie. Ou bien on remarque des peintres qui ont des habits honnêtes, et des tenues d'employés à douze cents francs; ceux-là ont des députés dans Im manche^ comme on dit, et sont les heureux copistes du gouvernement.

Canpnnier ne jouit pas de ce privilège. Il est le plus mal vêtu de tous. Il est pâle, long et maigre. Sa redingote qu'il protège continuellement par des bouts de manche, ne tient qu'à un cheveu. Il n'en est pas plus fief.

Depuis qu'il est revenu aux saines doctrines, il a passé deux ans à copier V Intérieur de cuisine de feu DroJling, ce tableau que les Anglais achèteraient un million. Et il aurait fallu le voir, tenant d'une main la palette de verre — lui seul a une palette de verre, — clignant de l'œil pour savourer avec plus de béatitude les moindres détails de ce tableau, s'éloignant, avançant, reculant, brandissant son appuie-tnains, et revenant poser avec adresse

CANONHIER. 275

an ton cherché pendant deux heures. Tout le monde ne comprendra pas ces jouissances inconnues aux profanes.

Donc, après deux ans de travaux infinis, la copie était terminée. C'était vraiment une seconde édition du chefd'œuvre de Droliiijg. Seulement les détaifs étaient un peu plus accusés que dans l'original ; la lumière plus vivace, les^contours plus saillants, pour tout dire la copie était trop conscienoieuse. Canonnier la porta chez un marchand du quai Voltaire qui lui en offrit dix francs.

DIX FRANCS ! deux ans de travail ! Il y avait de quoi en perdre la tête. Cependant, il alla trouver un oommissaire-priseur^ qui lui promit de placer avantageusement le tableau. £n effet, on le vendit, à l'hôtel BuUion, 7 fr. 50 centimes.

Le cadre coûtait. ... 3 * »

Les frais de vente. . . »» 75

Total. ... 3 75 Après maintes soustractions, Canonnier comprit que deux ans de travail ne lui avaient rapporté que 3 francs 75 centimes. Comme il avait de Ténergie, de la volonté et du courage — sans cela pourquoi l'aurais-je mis dans ma galerie de grands hommes, — il rêva longuement et comprit que les saines doctrines ne le mèneraient à rien. Et il essaya d'un nouveau mode de peinture.

Depuis six mois je n'étais entré au Louvre. Je reconnus bien vite Canonnier, qui copiait une allégorie de Rubens. Près de lui un visiteur, indiscret comme tous les visiteurs, regardait alternativement le tableau

et la copie du peintre. Mais évidemment, quelque chose le surprenait. 11 nettoyait son binocle, r^ardait les tableaux des deux côtés A% la galerie et ne semblait rien comprendre ; enfin, poussé par le démon de la curiosité :

— Pardon, monsieur, dit-il au peintre.

— Hein, hurla Canonnier, d'une voix à démolir le JiOUvre. -^ Cette plaisanterie est hsïiitaelle à tous les rapins, qui prétendent par là faire une charge à un bomgeois.

— Monsiepr, votre tableau me parait fort bien exécuté, mais je regarde de tous côtés, et je ne vois pas ce que vous copiez... Aurai-je l'indiscrétion de vous en demander l'explication ?

Canonnier, flatté dans son amour-propre, voulut donner suite à la conversation, et il répondit en se levant et en prenant ses airs importants :

— Monsieur, il y a quitize ans et plus que je travaille au Louvre; j'ai copié ce qu'il y a de plus fort, et j'imagine avoir trouvé quelque chose de nouveau ^ans les arts.

— Très bien. Monsieur, j'y suis parfaitement.

— Mon but est de fondre les écoles en une seule, de marier la ligne et la couleur.

Le visiteur fit un signe approbateur.

— ; Je vais vous simplifier mon système et vous le faire toucher du bout du doigt. Raphaël et Rubens sont deux peintres qui suivent un chemin opposé, n'est-il pas vrai.

Le curieux secoua la tête.

CANOMIÎIER. 277

— Deux^Mgnes perpendiculaires peuvent-elles se rencontrer ? continua" €an'onnier en faisant les signes télègraplnques les plus variés avec son appuie-mains. Non. Eh bien*! avec mon ^stème, les deux lignes perpendiculaires se rencontrent. Raphaël et Rubens, les deux perpendiculaires, suivront désormais la même route... Vous comprenez bien?

Le visiteur (Hr «n signe approbatif qui prouvait que les discours du peintre, qu'il prenait pour un homme fort, du reste, lui étaient plus difQciles à comprendre que du mantcliou. ,

— Ne vous étonhez pas de ne pas avoir reconnu mes modèles. Jer prends des fragments partout, à l'éeole française, à l'école italienne, à l'école espagnole, à l'école flamande. Voici* le buste de Raphaël, cppîé d'après son portrait, ombragé par des arbres de Ruysdaël; au premier plan, ces enfants assis sur un lion, sept de Rubens. Là, un faune du Corrége-, à terre, des coquillagçs: de la nature morte de Castiglione ; des fleurs *de Van Huysum, et dans le .fond, un palais de Claude Lorrain.

Je cruâ un moment que Canonnier plaisantait ; mais il parlait avec feu, et il avait exécuté de très-bonne foi cet infâme jnélange, une oUa podridra de peintres. Il continuait toujours.

— Ceux qui appelleraient cela une copie, sont des ignorants, monsieur. C'est de la belle et bonne composition.

— Très-bien, monsieur, dit en s'éloignantle curieux, tout abasourdi.

— 11 n'est pas fou, me dit un de mes amis à qui je

â78 LES GRANDS HOMMES DU RUISSEAU.

parlais de Textraordinalre tableau de CMionpier, mais il n'en vaut guère mieux.

— C'est la misère qui a troublé ses idées ?

— Pas du tout. Il a trouvé depuis diir ans une petite gargotteoù il mange. Cette gargotte est tenue par une femme de quarante ans, qui le regarde comme un génie...

— Sais-tu quel âge il â ?

— Canonier a trente-sept ans. Il a été jeune comme nous; on lui trouvait de lespril. Hélas! l'esprit des rapins... la triste chose ! Il n'a pas pu faire son trou; il y en a bien d'autres *, et ils sont plus à plaindre qu'un cheval de fiacre ou qu'une fille de joie, cetlx-là qu'on appelle : Les vieux rapins.

19 JaoYler ÎSéS.

La révolution de 1848 a été, pour quelques hommes, un curieux et comique spectacle ^ et combien nous

(1) Qiwod parut en 1851 ccUe étude, elle fut précédée de quelques lignes (|*aTant-propos que je crois devoir reproduire , en ce seos qu*eUes aideront à Ûx^t la position des gens de lettres dans les temps de révolutions.

a Celle monographie, qui se rattache de loin et de prés aux grands mouvements politiques de ces temps -ci, a besoin d*êlre expliquée.

» L*aoleur ne Ta pas écrite pour un Journal, dans le but de flailer tel ou tel parti. L*abbé Châtel fait partie du groupe' des Excentriques, galerie commencée depuis six ans dans différents journaux et revues; il a sa place toute marquée entre les fnusiciens étranges, les inventeurs détraqués , les savants maniaques, les presque hallucinés, enfin, qui tous cherchent et ne trouvent pai.

» Classé dans un livre, Tabbé ChÂtel n*eût pas demandé i Fauteur deux lignes de préface, publié isolément dans un journal, il était important d'expliquer les liens mystérieux qui rattachent cette étude à d'autres études.

» Le véritable homme de lettres aujourd'hui ne d(^t pas plus se connaître en politique que le charbonnier en dentelles de Malines. n

pourrions être heureux sur notre simple banquette de parterre, de voir toutes ces entrées et sorties de grands et petits hommes poUtiques, tous ces changements à vue! Mais il arrive que des voisins bavards, non contents de regarder, veulent se' mêler à Faction, et bien mieux, veulent que les artistes s'y mêlent.

Ne me parlez pas des bavards au théâtre; au lieu d'écouter tranquillement le prologue qui fait son exposition, ils le discutent dès son *e»trée ; à l'épilogue, mes bavards sont tout embarrassés de s'être trompés.

Le coltectionneur d'histoire.. naturelle ne discute pas sur le papillon qui vole; il l'attrape, le pique proprement dans sa boîte; alors îl lui est permis'de disserter sur le papillon. .

J'ai longtemps attendu -avant^ de parler de Tabbé Châtel ; depuis une dizaino 4*année^, je le croyais mort. Il a reparu avec 1^ République , il cherchait à s'accrocher à ses branches. Les pousses étaient trop jeunes, M. Ghàtel s'est noyé.

Je le collectionne!

Pauvre M. Châtel! les l'évciutions ne Font pas servi; il avait compté sur le soleil de juillet pour ■ éclairer «on église ^ il avait compté sur le soleil de février pour réchauffer les ruines de son église : le soleil de juillet était trop chaud, le soleil de février trop froid.

Malheur^x Sous le gDyveri\ement constitutiotinel, il regrette aujourd'hui. la monarchie. Louis-Philippe l'av&it plus servi^jue le gouyernemeut provisoire.

Sa grande affiche jaune, à deux colonpes^ placardée sur tou^ les murs de Paris en mars 1848, personne ne la lisait, quelqueg-uns la déchiraient. • *

■ C'e^t que le peuple franç^s comprend toujours Fi- " neptie de pareilles doctrines ; il est vrai qu'il comprend longuement. Il n'y a rien de plus méthodique, de plusdidactique que le Français, accusé si follement de légèreté. ,^ , ,

Il lui îaut deux cents ans pour comprendre Shakspeare. - ^

M. Cliâtel a vécu de<1830à 1849 de sa religion. Dix ans, quand il aurait dû suffire de dix minutes pour annihilée chez les esprits les plus bornés toute croyance à de telles mascarades. '

• A\ant la révolution \le Juillef, M. Châtel était desservant d'un petit village; je ne aais pas précisément quels griefs lui'reprocha son évêque; toujours est-il que le curé de campagne jeta sa soutane par-dessus les moulins et s*en vinf à Paris.

Il y a dans les cinq lettres qui forment Paris un mirage plein d'écus qni attire comme des alouettes tous* les ruinés de.la Brance. '

L'ex-curé se logea rite des Sept-Yoies^ ce fut pour lui les Sept-Voies douloufeuses* Que faire? comment vivre? M. Chètel, ne sachant où était le chemin épineux qui conduit aux sacs d'écus, anponça à la fruitière, à répicière, à la l^ou^ère, a» cordiimier que, se trouvant sans place pour le môrtlent, il serait heureux H'avoir quelques auditeurs le dimanche Rrochain pour une affaire importante. .

2ô:2 les GHAxNDS HOMMES DU RUISSEAU.

Le dimauche suivant, rue des Sept-Yoies, au septième, BI. Chàtel disait en français la messe à sa fruitière, à son épicière, à sa bouchère et à son cordonnier.

Un modeste tronc était placé sur une chaise, près de la porte, ainsi que la boite en plaqué des garçons d'estaminet. Cette cérémonie était si navrante que les fournisseurs laissèrent tomber quelques sous dans la' boite.

U n'était pas alors question de la fameuse Banque d'échange. Combien M. Chàtel aurait saisi cette lumineuse idée de dire des messes en français pour des souliers, du pain, du vin, de la viande, même de la charcuterie !

Ce commerce modeste dura jusqu'à la révolution de juillet ; la renommée de M. Chàtel n'avait pas dépassé le marchand de vins qui fait le coin de la rue des Sept- Voies. Mais juillet arrive, tous les esprits sont à l'envers. Le catholicisme est détruit pierre à pierre et jeté dans la Seine avec l'archevêché \ les prêtres sont des masques ; on a vu Polichinelle avec une mitre sur la tête ; Basile n'a rien à faire pour changer de soutane -, la calotte coiffe Pierrot comme à l'ordinaire. Il tf y a plus de catholicisme ! Le catholicisme a été retrouvé dans les filets de Saint-Cloud ! .

Ainsi raisonnaient quelques-uns qui a\aient pris une griserie du peuple enivré de sa Arictoire, pour une action de sang-froid.

M. Chàtel pensa que l'archevêché ayant été démoli, il n'y avait plus d'archevêque à Paris; par conséquent plus d'églises. Il lui sembla que le 'moment était venu de semonlrcr.

L'ABBÉ CUATEt. 283

El voilà dos prospectus, des affiches à ii'en plus finir, qui annoncent une nouvelle Eglise "dite *

ÉGLKÊ CATHOLIQUE FRANÇAISE.

Les offices seront dits en français.

Les fidèles ne paieront plus les chaises.

M. Châtel baptisera pour rien. '

M. Châtel mariera pour rien.

M. Châtel enterrera pour rien.

Il fallait dire, comme pour le» lampes, comme peur les founieaux î église éconèmique. Quand on construit une maison, il faut abattre l'ancienne ; M. Chàteî ramassa contre les prêtres toutes les injures qiie le dixhuitième siècle nous a léguées, et il mélangea adroitement son pro^p^cte^ de politique-, à l'entendre, c'était le haut clergé qui avait forcé Charles X à mitrailler le peuple.

Le siège de la nouvelle église catholique française était rue de la Sourdière, au deuxième étage.

Rue des Sept-Voiesl rue de la Sourdière! Pour qui sait voir dans le* rapprochement des lettres, dans la formation d'un mot, dans. le son d'un nom, il est évident que ces deux églises furent mal situées ; cependant les curieux allèrent rue de la Sourdière ^ la chapelle ne tenait guère plus de trente personnes.

A ceux qui s'indignaient, l'abbé Châtel répondait que son culte était absolument le même que celui de l'église catholique romaine, à Texception qu'il priait gratis et en français. Voulant se mettre à la portée du peuple. Il ne faut pas être catholique bien savant et bien ardent pour répondre à ce marchand de messes économiques,

284 LES O^NDS HOMMES DU KUISSEAU.

^c l'Eglise célèbre les offices «en langue latine, mais que le^ paroissiens coatienoent .la traduction française en regard. Et à ce propos, un prêtre a écriU"

« LJEglige, en s'appropriant en quelque s^rte la tangue latine, a Tait acte de baute sagesse. Cest peut-êire à cette langue si belle, si riche, et qui ne courait plus le dftnger de s'altérer, que la chrétienté ddit (Savoir pu conserver les livres saints, san^ altération. Sans eette langue commune, cette foule d*idiômea barbares et de jargoBS qu^ les peuples ont parlé, aurait très-certainement dénatuiéJes mystères et tout le dogme ^e la religion, n ' • , •

Mais M. Châtel s'adressait à des gens ^ans instruction^ à des flâneurs qui allaient rup delà Soufdière par distraction, cSmme ils auraient été voir ailleurs «n veau à trojs pattes.

Les trente paroissiens ej la queue .qui attendait dans l'escalier ne seçvir^nWpoint à éteioûre l'ambition de Texprêtre. Un matin il s*en valrapper-à Ja porte dej'^bbé Gi^égoire, Bfêtre constitutionnel,, ex-rmenfibre de^a Convention. ^

L'abbé Grégoire, devinaà quelle espècç d'homme il aN'ait affaire^ quoique r^tifé<,du monde politique, le conventionnel flaira un champignon vénénenx tel qu'il- en pousse sur le fumier des rèvoluJ;ions. IL fut poli et regretta de ne pouvoir reniplif 'les ^désifô de niorisieur tjhâtel. ••;,«..,« ^ ' '

. Que voulait Tabbé Châtel ? se*fair€r sacrer évêque par l^bbé Grégoire. • . *. . "

- En sortant, notre hoiîîmc était tout C(în^olé; ii*se dit

L'ABBÊ GHATËL. 385

quô les prêtres constitutionnels et convQHtionnels n'étaient pas encore en bonne odeur de sainteté auprès d# la piajorité, et que l'épiscopat décerné par de Jelles mains pouvait être plus nuisible qu'utile. En conséquence, il se rattrapera sur qui? sur M. de Pradl, exarohevêcpie de MalinQS.

Celui-là était un publiciste au courant des affaires de Juillet, qui se fâche rien qu'à entendre le nom de C&âtel ; le religionnaire ne se déconcerte pas pour si peu et demande l'épiscopat ; M. de Pradt appelle son domestique qui reconduit lunnédiatement M. Châtel.

Ces 'deux essais malheureux auraient pu décourager une âme-faible; être aussi malmené par JMM. Grégoire et e Pradt, où donner de la tête ? Il n'y a plus beaucoup de prêtres constitutionnels ; cependant , à force de fouiller ^ dans ses souvenirs, M. Châtel se souvient d'un abbé Poulard, bien vieux, 'qui fut évêque constitutionnel d'Autun.

L'abbé Poulard est peut-être mort; s'il ne Test pas, tant çiieux-, son intelligence ira de pair avec celle des enfants au berceau ; M. Châtel et son ami Auzou rendent visite à l'ex-évêque d'Autun. Heureusement le vieillard rfavait pas fait un pas depuis 93 ; il était resté sous le Directoire, sous l'Empire, so«s les deux Restaurations, évêque schismatique.

La comédie fut longue à jouer avec le vieillard , qui au fond , reculait devant le sacre de M. Châtel, comme évêque, et l'ordination de M. Auzou, comme prêtre. I! y avait même un troisième -personnage à ordonner, M.B...

Il fut convenu après de longs colloques que M. Châtel serait sacré évêque, que MM. Auzou et B... seraient ordonnés prêtres, que la réforme prendrait grande extension; et surtout, comme dernière condition, que la réforme, avant le sacre, assurerait une pension, à l'abbé Foulard. Car le vieillard ne se dissimulait pas que le ministère des cultes qui lui faisait une pension pourrait bien voir d'un mauvais œil sa participation à la résurrection de l'ancien schisme.

Auzou et B... furent ordonnés prêtres par l'évêque Foulard ; cela ne tirait pas à conséquence. M. Châtel se présenta une dixaine de fois pour être sacré, mais toujours il arrivait sans façon, les mains vides.

Et le titre de rente ! car la rente a été convenue *, l'abbé Foulard ne veut pas perdre celle que lui liait le gouvernement ; toujours il renvoyait M. Châtel ai»c cette raison qu'il pouvait continuer ses offices, comme auparavant, rue de la Sourdiére.

Vieillard entêté!

Il y eut une scène violente ; M. Châtel n'ayant pas d'argent en vue cassa les vitres, j'entends les vitres de la raison. Lui et Auzou allèrent un soir chez le vieillard, et firent une scène de religion, telle qu'on n'en a jamais vu de pareilles aux halles. Ils traitèrent le vieil évêque d'avaricieux, de grippe-sou, lui reprochèrent de tenir plus à un mauvais titre de rente qu'à' la réforme.

Après cette scène, qui effraya l'abbé Foulard, M. Châtel crut avoir triomphé par des éclats de voix. Il employa les moyens violents.

LABBÉ CUATEL. 2»7

— Vous allez procéder au sacre? lui dit-il d'un ton de commandement.

Maio l'abbé Foulard, qui avait passé par les temps orageux de la Convention, se voyant traité de la sorte, retrouva un éclair de jeunesse.

— Sortez, dit-il aux deux associés, sortez, vous m'avez trompé, je vois clairement à quels hommes j'avais aflSaire. Vous, Monsieur, dit-il à Auzou, vous êtes indigne de l'ordination que je vous ai donnée trop facilement; mais c'est une leçon pour moi. ... ne revenez jamais !

M . Châtel commençait à douter de son épiscopat, et il lui fallut subir mêmed'alitres humiliations dans decertaines quêtes qu'il faisait pour le triomphe de la réforme religieuse, i^ns doute les curieux iront par hasard rue de la Sourdière voir une église pot-au-feu, mais de là à l'entreteaiir, à la faire vitre, il y a loin.

Depuis son arrivée à Paris, M. Châtel était reçu francmaçon ; il se raccrocha à la franc-maçonnerie , ou du moins l'idée de l'épiscopat lui vint-elle par ^tte filière.

Au numéro 45 de la rue Grenelle-Saint-Honoré , il y a une maison sans apparence, reconnaissable à un long corridor; c'œt la Redoute. Les dimanches, lundis et jeudis soir , on y danse ; les autres jours la salle est louée accidentellement à des tîoncerts d'amateurs , plus particulièrement à des sociétés de frano-maçonnerie.

Là salle est occupée égalemeAt par la société des Templiers, compagnie Mystérieuse, plus délaissée , s'il est possible, que la franc -maçonnerie, malgré tout, pleine d'orgueil comme les reinea sans cguronne, et qui alors v.vait en hostilité avec le Grand-Orient.

M. Châlel laissant de côté les querelles de^ francsmaçons et des Templiers, se souciant aussi peu du Grand-Orient que de la loge de Saint-Jean, fit des ouvertures au grand-maître du Temple. Chose bizarre qui flt que ces deux hommes se rencontrèrent.

Le Grand-maître F... de Spolette cherchait depuis longtemps un homme à qui conférer Tépiscopat-, personne ne voulait le recevoir.

M. Châlel cherchait à recevoir l'épiscopat 5 personne ne voulait le lui donner.

L'ordre des Templiers est très-oublié, tout à fait éteint, malgré tes dignités dont il peut disposer. Le grand-maître de ces chevaliers du Temple est en même temps souverain pontife de l'Eglise JDannite. Deux couronnes à la fois, l'une militaire, l'autre religieuse.

Le grand-maître, comme chef de milice, est :

Altesse sérénissime, Très-excellent seigneur.

Comme chef des lévites, il est :

Souverain pontife, Prince des apôtres, Très-saint père.

Beaux titres illusoires ! Dignités mortes ! qui aboutissent à un grand cordon fané , autour du corps , pour décoration, à une chaise dépaillée pour trône.

Il faudrait tout le génie de mon illustre maîlFe, M. de Balzac, pour faire sentir les misères- et décadences de ces associations ruinées, et les intrigues nouées, dénouées, renouées entre le Temple et l'Église catholique française.

L'ABBÊ CHAÏEL. 289

Toujours est-il que le chercheur d'épiscopaV rencontra le donneur d'épiscopafc, et que ce fut une joie , une liessiB ciiorme dans la vie de ces deux personnages.

Que voulait M. Châtel? moins que rien. Être évêque.

Que voulait le grand-maitre du Temple ? Pas grand chose de plus. Être pape.

Et le raisonnement de celui-ci n'était pas mal imaginé. «Du jour, sedisait-il, où j'aurai sacré un évêque, cela prouvera ma puissance.je serai pape. » Depuisjongtemps il avait offert l'épiscopat à quelques-uns de ses chevaliers; mais ceux-ci, rien qu'à regarder Taffireuse salie de la Redoute^ rien qu'à penser à leur travail du lendemain, rien qu'à se donner la main sans gants, rien qu'à retrouver le soir leur femme endornaie, se disaient avec un fond de bon sens : « Je ne suis pas fait pour être évêque; je veux bien de temps en temps aller parler au temple, aller faire un extra avec les chevaliers \ mais mon porteur d'eau, le voisin et ma portière riraient trop s'ils me savaient évêque.

Donc, Châtel était le Messie si longtemps attendu qui allait servir l'ambition du grand-maître^ M. F... Ce dernier était d'une rare générosité ; on lui demandait un §ou, il vous donnait un louis. M. Châtel voulait un simple épiscopat, il fut nommé prma/de,ç Gaules.

— Vous signerez de votre sajig, dit le grand maître, que vous croirez et professerez toute votre vie la doctrine lemplière et que vous vous soumettrez aveuglément à tous les statuts lévitiques et militaires de notre église et de notre ordre.

tKM> LES GKANDS HOMMES DU RUISSEAU.

— Je le signerai, répondit Taspirant évêque.

— Vous adopterez dans votre culte le costume et les cérémonies de l'église joannite?

— ^Je les adopterai.

— Toutes vos églises seront gouvernées par notre administration et il vous est interdit de toucher Targent.

L'abbé Châtel adopta tout sans marchander; même la question d'argent ne lui fit pas faire de grimaces.

— Cependant, dit-il au grand-maître, j'aurais besoin d'acheter un costume d'évétiue, et je ne suis pas trèsriche en ce moment...

Le Temple réfléchit.

— N'importe, dit-il; vous donnerez un reçu de celte avance pour que notre caisse la prélève sur les premières recettes.

— D est assez important, dit l'abbé Châtel, de conserver encore quelque- temps l'extérieur du culte romain, pour ne pas trop effrayer les fidèles par l'apparition d'un costume et d'un rit qu'ils pourraient prendre pour un costume et un rit de franc-maçonnerie, ce qui fle serait pas propre à les attirer à nous.

— A la condition, reprit le grand-maître, que nous serons les juges du moment où vous devrez opérer le changement. '

— 3'aiun officiant, dit M. Châtel, qu'il est nécessaire de nommer vicaire primatial.

— Oui, mais il faudra qu'il signe de son sang notre profession de foi et nos statuts.

L'abbé Châtel s'engagea pour M. Auzou , et alla immédiatement lui apporter la bonne nouvelle. Quel en-

L'ABBË GHATËL. 291

thousiasme s'empara des frères en religion ! On ne dort pas ces nuits là. Tout Paris vous écoute, vous applaudit, vous baise la robe... Et puis viennent les profits sans nombre. Il est nécessaire d'ouvrir une église vaste, bien ornée, où sera le siège de l'évèché !

M. Chàtel rêvait à sa mitre, à sa crosse ; la fière mine qu'il aura ! M. Auzou pensait à la gloire qui rejaillira sur lui^ il est au second rang, qu'importe ! en travaillant^ il pourra arriver au premier.

Pendant que l'église catholique française dormait sur son oreiller bourré de rêves si doux et si roses, le grandmaître du Temple faisait mander son grand-sénèchal et convoquait pour le lendemain un cornent général extraordinaire.

L'assemblée du Temple approuva tout ce qu'avait promis legrand-maitre,et décida que le lendemain, sans retard, l'abbé Châtel et son officiant seraient sacrés. Le Temple était radieux, car les plus âgés ne se souvenaient pas de pareille cérémonie.

Je ne veux pas entrer dans toutes les comédies et simagrées auxquelles donna lieu ce sacre : cela ressemble aux épreuves franc-maçonniques, bonnes tout au plus à donner le cauchemar à des enfants au berceau. Mais cependant la clause principale du contrat fut exécutée : la signature au sang !

Le sang eoule sérieusement, le parchemin est déroulé, la plume est prête, Châtel signe. Mais au fond cette cérémonie est d'une vulgarité bien bourgeoise. Le grandmaître serre avec des ficelles les trois doigts des néophites ; il les pique avec une aiguille, et les disciples et chefs de Téglise catholique française sont reçus Templiers.

Bientôt une nouvelle église s'ouvre rue de Qéry avec Un nouvel évêque, l'abbé Châtel, qui s'intitule évêque coadjuteur des Gaules. Au début, il vint quelques fidèles -, d'ailleurs le Temple se remuait pour chauffer la nouvelle religion \ il était de l'intérêt du grand-maître de voir la farce réussir, puisque la papauté résultait du succès.

Mais tout à coup un premier schisme déchire les voiles du temple; M. B... se sépare de M. Châtel, fait devant l'archevêque de Paris amende honorable. M. B-. revenait à l'église catholique.

Châtel se dit que dans les douze apôtres, saint Pierre avait renié son maître et que Judas l'avait vendu ; il ne 8*en inquiète pas autrement ; mais les Templiers ne virent pas cette défection du même œil. Déjà ils commençaient à douter de la bonne foi de leur frère en chevalerie.

Une dénonciation vint à la rue de Grenelle-Saint- Honoré, qui accusait Châtel d'avoir été prêcher extramuros^ à Clichy-la-Garenne, et d'avoir dit en chaire qu'il tenait son grade sacerdotal d'un évêque catholique romain dont il ne pouvait encore dire le nom.

Le grand-maître courut rue de Cléry et s'emporta, accusant Châtel de manquer à sa signature.

L ABBË CUATEL. 293

— Eh! dit lévêque des Gaules, ces paysans sont d'une défiance... Je savais, avant de monter en chaire, qu'on allait m'interpeller sur mon évêché ; j'ai commis un mensonge bien innocent.

— Assez de mensonges, reprit le grarid-maitre du Temple ; cela ne mène à rien ; le grand conseil de l'église Templière a décidé que le moment était venu de jeter le masque. A votre prochaine messe, chevalier, vous dépouillerez le costume romain, et vous déciarerez publiquement que vous êtes évéque primat de Tordre de SainlnJean.

M. Châtel écoutait de toutes ses oreilles.

— Rappelez-vous de plus, continua le grand-maître, qu'il nous faut remettre, suivant vos engagements, l'administration temporelle de votre église.

— Je n'ai jamais manqué à ma parole, dit le primat des Gaules, mais laissez-moi huit jours de répit afin de préparer une mutation de costume et de langage qui ne choquent pas trop mes paroissiens. Dans huit jours je recevrai l'assemblée du Temple, ici même, dans la chapelle.

Huit jours après, les chevaliers de la rue Grenelle- Saint-Honoré arrivaient avec l'ardeur que met un jeune homme à son premier rendez-vous; ils trouvèrent une lettre de M. Châtel, dans laquelle il expliquait qu'une affaire importante, un fort emprunt d'argent indispensable le forçait à s'absenter, et qu'il les priait de remettre la conférence à la huitaine suivante.

C'était agir avec légèreté vis-à-vis d'un ordre aussi orgueilleux et aussi fier de ses titres ; mais Tobbé CiiàtLl,

291 LES GRANDS HOMJklES DU RUISSEAU.

qui était arrivé à son épiscopat, commençait à regarder de haut ses chefs. Il avait pour bouclier Tabbé Auzou, qui lui (lit :

— Nous perdons nos paroissiens si nous changeons le culte romain ^ jamais les gens du faubourg ne voudront payer un casuel pour voir des exercices de francmaçonnerie.

Toutes les administrations qui sont dans de mauvaises affaires ont un endosseur, un gérant qui reçoit avec complaisance les injures et les coups de pieds au derrière des créanciers mécontents. Auzou fut nommé le gérant-responsable de l'église, et Chàtel disparut.

Les hauts dignitaires du Temple étaient venus solennellement à l'église, rue de Cléry : on remarquait le grand -maître, le grand-sénéchal, le grand-commandeur, le prieur, le bailli, etc., etc. Aucuns frais n*avaient été faits pour recevoir cette illustre compagnie ; le Temple s'assied et demande M. le primat.

— Il n'y est pas, répondit l'abbé Auzou.

— Comment, il n'y est pas...

— Non, messieurs, il est à ses affaires.

— Ses affaires, s'écria le grand-maitre ! peut-il en avoir de plus importantes que celle d'aujourd*hui ; M. Chètel a manqué de respect envers notre ordre, je propose à nos collègues de lui infliger une réprimande pour s'être fait attendre.

— Non-seulement, messieurs, répondit l'abbé Auz^u, M. le primat se fait attendre, mais il ne reviendra pas, il n'a pas le temps et il m'a chargé de vous le faire savoir.

Le Temple murmura et blasphéma*, il comprit qu'il

LABBË CHATEL. 295

était joué ; mais il jura de se venger d'un tel apostat. Une convocation extraordinaire des membres de la loge Saint-Jean fut faite, chose qui n'arrivait qu'une fois par an. Trois cents chevaliers étaient présents. Le grandsénéchal se leva et parla ainsi :

— Très-grands, très- puissants, très-excellents seigneurs, très-saints pères et vous tous seigneurs pontifes et chevaliers, salut :

« Ferdinand-François Châtel, créé chevalier, sacré évêque, et nommé primat-coadjuteur des Gaules, par décision de la cour apostolique patriarchale et décret du grand-maitre de la milice du Temple, et souverain pontife de la sainte Eglise du Christ, a violé ses serments de chevalier, d'évêque et de primat ; il méconnaît aujour- " d'hui l'autorité de notre Eglise, à laquelle il avait juré de se soumettre. Mais avant de vous signaler toute l'indignité de sa conduite et prendre des conclusions contre lui, il serait nécessaire que la cour apostolique autorisât son rapporteur à faire connaître à l'assemblée les considérants qui avaient motivé son admission dans l'ordre des chevaliers du Temple, son élévation à l'épiscopat et au siège de la primatie des Gaules, et motivé l'ouverture d'un cours public ^ car , messeigneurs, si la cour apostolique peut, dans ses prérogatives, à l'insu des membres de l'ordre, recevoir des chevaliers, sacrer des évêques, il est de son devoir de faire oonnaître, lors des assemblées générales, les titres des récipiendaires; il est de son devoir surtout de motiver à vos yeux la décision par laquelle elle a autorisé d'ouvrir les portes du Temple au public. «•

L'assemblée s'étant prononcée pour Taffirmative, le rapporteur de la cour apostolique revint sur les faits que nous avons racontés plus haut; mais une grande partie des chevaliers accusa le grand-maitre d'avoir conféré trop légèrement le titre de primat à un homme qui avait d'abord cherché à se faire sacrer par des évoques constitutionnels, d'où il résultait que le Temple n*avait été qu'un pis-aller pour l'abbé Châtel.

Le grand-maitre, un peu confus, se défendit assez faiblement et ordonna au grand sénéchal de prendre des conclusions.

Conclusions terribles, comme on va voir :

1® « Le sieur Châtel a violé ses serments; il a rougi d'avoir reçu l'épiscopat des mains du vénérable bailli, Jean de Rutland ;

« 2* D a menti au public en disant en chaire qu'il avait été sacré par un évêque romain *,

« 3* Il a ordonné les sieurs Plumet et Laverdet suivant le rit romain ;

- 4* Il a constamment refusé de rendre compte des fonds qu'il a touchés, lui qui s'était engagé à laisser à l'administration du Temple le gouvernement temporel de son église ;

6® Enfin, il n'a pas eu honte, après avoir dérangé la cour apostolique, de la faire insulter en son nom par son vicaire, lorsqu'elle lui faisait l'honneur de se rendre à sa chapelle pour conférer avec lui, et de se déclarer par là tout-à-fait indépendant du Temple. D'après ces faits bien constatés, nous requérons que ledit sieur Châtel soit dégradé comme chevalier et comme évêque,

et déclaré déchu de son titre de primat-coadjuteur des Gaules. Que le jugement , précédé des considérants, soit imprimé à vingt-cinq mille exemplaires -, et qu'en conséquence, sommation lui soit donnée de comparaître à la barre de l'Assemblée , pour que le jugement soit exécuté. »

Un des membres fit observer que le sieùr Châtel se garderait bien de comparaître.

— Alors, qtf on le brûle en effigie, s'écria un chevalier.

Un frère servant apporta un poteau. Sur une feuille de papier fut écrit le nom de Châtel et on l'attacha avec la sentence de dégradation. L'abbé Auzou fut aussi W/d de la même manière (1).

Tristes effets des guerres de religion qui font que deux églises aussi bien assorties , l'église catholique française et Téglise joannite, s'humilient et se mordent réciproquement.

Tel fut le jugement mystérieux : restait le jugement public, car il est des coupables dont la conscience ne chante jamais ; il faut alors que le public puisse les mé-

(l) La majeure partie de ces faits, vrais et comiques, sera confirmée à tout lecteur incrédule par la lecture du Lévitthon, publié par le grand-maitre dtt Temple.

priser et leur inspirer de salutaires remords. Le grand bailli reçut Tordre d'aller le lendemain signifier à Tabbé Chàlel le jugement du convenl général de l'ordre du Temple.

Justement il y avait presque fête carillonnée à Téglise de la rue de Cîéry ; c'était jour de première communion. Les enfants jouaient au bouchon avant de recevoir ce sacrement, mais quais enfants !

Il reste dans le peuple des traces de croyances -, les parents des enfants traitaient les prêtres ie jésuites^ et cependant voulaient que leurs fils ou filles fussent communies et confirmés.

L'abbé Châtel n'était pas difficile ; il recevait tous les enfants sans les interroger ; son audace en matière de communion avait bien vite couru Paris , et les portières ne causaient que de l'Eglise française.

Le grand bailli arriva comme la communion allait commencer et parla poliment à l'abbé Châtel.

— J'ai une triste mission à remplir, lui dit-il ; je viens vous signifier le jugement suprême de la cour de justice de l'ordre du Temple, qui vous dégrade comme chevalier et évêque. En voici copie. Il vous est enjoint de cesser toutes fonctions lévitiques immédiatement; vous allez fermer la chapelle.

— Bah! dit l'abbé Châtel.

— Vous me remettrez à l'instant la mître, la crosse, la croix pastorale, l'anneau, la soutane, la mololle, le rochet, les bas et souliers que le Temple vous a prêtés; vous me paierez la somme qu'on vous a avancée et je vous en donnerai quittance.

— C'est impossible, répondit sur le même ton le primat dégradé ; je vous rendrai quelques objets qu'on m'a prêtés 5 quant à l'argent, cela ne se peut pas. Je ne fais pas mes frais ici •, voulez-vous fouiller les troncs, ils sonnent plus creux que les cloches... Maintenant, je ne fermerai pas mon église qui ne touche en rien à vos rits ; elle est catholique française et non joannite. Je ne reconnais pas l'archevêque de Paris, mais je reconnais encore moins votre pitoyable grand-maître. . .

Le grand bailli éleva la voix.

— C'est le Temple qui vous a fait évêque ; le Temple vous retire vos pouvoirs ; si vous ne dépouillez tout de suite "votre costume d'évêque et ne fermez votre église , je vais lire à haute voix et devant tout le monde le jugement des chevaliers de Saint- Jean.

— Allez chercher la garde, s'écria M. Châtel^ cet homme viole ma sainte chapelle, entrave la liberté de mon culte, à laquelle j'ai droit d'après Tarticle 5 de la charte, délit prévu par le Code d'instruction criminelle, par le Code pénal.

Ces diables d'articles de la Charte, surtout ces mots de Code pénal font toujours l'effet de plomb fondu dans de l'eau froide. Les gardes municipaux ne connaissent pas le Temple ; ils mettraient sans façons un grandbailli et un grand-maître au corps-de-garde.

Le chevalier de Téglise joannite descendit quatre à quatre les deux étages de l'éghse de la rue de Cléry ; il était terrifié par l'assurance de M. Châtel ^ le Temple gémit d'avoir été victime d'un tel apostat et se consola avec son innocent livre d'or, s(fn léger bâton d'or

300 LES GRANDS fiOMMES WJ RUISSEAU .

et sa lourde croix de fer, aux séances de la rue Grenelle- Sainl-Honoré.

Le trouble de l'église joannite se reporta en même temps vers l'église française. Un huissier osa venir apporter des assignations dans ce saint lieu \ Fabbé Châtel ne payait pas son terme.

C'est que l'huissier ne respecte rien, ni Dieu ni Diable ; il vous a aussitôt saisi une église qu'une cabane.

Voilà l'abbé Châtel en quête d'un nouveau temple 5 il ne perd pas confiance. Bientôt l'on voit sur tous les murs des affiches qui annoncent la réouverture de l'église faubourg Saint-Martin. Là je le vis pour la première fois-, il prêchait dans ce hangar où on l'écoutait. Sur l'autel il y avait un buste de Louis-Philippe , des drapeaux tricolores au-dessus et dans un cartouche une accolade singulière des trois plus grands hommes de l'humanité :

Confucius, Parmentier, M. Laffltte.

3'étaisbienjeune alors, j'arrivais de la province; je ne pensais guère à faire de la littérature mon métier. Par instinct autant que par curiosité, en deux jours, je vis deux hommes dont je devais m'occuper dix ans plus tard.

Une vieille femme 's'approcha de moi pendant que

j'écoutais le prêche, et me dit mystérieusement en me tendant la main :

«* C'est pour la fête de monsieur ! »

Voilà tout ce que j'ai retenu de cette cérémonie ennuyeuse ^qui se tenait dans une ancienne écurie des pompes funèbres. Oui, pompes funèbres que celles de l'abbé Châtel \ et le hasard ne préside pas à ces rapprochements bizarres.

A la rue de Cléry, M. Châtel avait vomi force injures contre le clergé, qui exige une minime rétribution pour les chaises-, l'église française s'adressait ^rafe aux fidèles. Mais le primat se reprocha cette générosité : aussi les bancs, les tabourets, les baptêmes, les mariages, les enterrements, furent-ils tarifés avec grand soin, rue du Faubourg-Saint-Martin.

Ce ne fut qu'une église au rabais.

Des milliers de prospectus furent distribués dans Paris, offrant aux catholiques des avantages : on mariera sans confession, toutes dispenses sont supprimées, à toute heure on dit des messes. Le clergé catholique français se transportera à domicile pourles enterrements.

Puis, les dimanches, l'abbé Châtel montait en chaire et annonçait force promesses de mariage, avec des noms et des adresses impossibles. En même temps, il faisait publier dans les journaux quantités de baptêmes et d*enterrements menés à bonne fin par l'église française.

Monseigneur Châtel, primat des Gaules, fut l'Aymès d'une reUgion. Ce que ce dernier déploya de ruses et d'invention pour les saucissons qui pleurent sous te

couteau, M. Châiel le dépassa en annonces, réclames et effronté charlatanisme.

Chaque discours se terminait ainsi : « J'invite mes frères à venir, après l'office , à leur tour dans la sacristie, où des communications importantes leur seront faites, f* Les crédules y allaient, ainsi que les incrédules, curieux de voir un primat dam les coulisses.

Dans la chapelle, deux registres étaient ouverts-, l'un pour recevoir les demandes d'actions des fidèles; ce n'étaient pas des actions de grâces, mais bien des souscriptions d'actions pour^ constituer définitivement l'église française. Peu d'amateurs se laissèrent prendre au premier registre.

Le second registre, moins cruel, engageait les fidèles à reconnaître par signature M. Châtel pour primat des Gaules; les tailleurs, les concierges et les vieilles femmes, cercle habitué des cérémonies de l'Eglise française, signèrent hardiment. Ceux qui ne savaient pas signer mettaient des croix.

Beaucoup de croix émaillérent ce registre défunt. Une telle signature est si vite donnée ; en même temps on signait la constitution qui établissait la suprématie du temple du faubourg Saint-Martin sur toutes les églises de France.

Bientôt un événementchangela fôce du culte; M. Auzou sentit l'ambition lui monter au cerveau. Envoyé par son chef dans la commune de Clichy-la-Garenne, il ose se dire curé de Clichy-la-Garenne par Y élection du peuple. De plus il tonne en chaire contre l'abbé Châtel, par ce simple motif qu'il fait payer les chaises.

L'ABBË CHATEL. 303

A Nancy, Tabbé Lot essaya de se faire nommer évoque ; il obtint une triste chute.

A Villa-Favart, Tabbé Reb lutta quelque temps avec le clergé de Limoges; cependant il reconnut ses erreurs et publia son abjuration . *

L'abbé de R... s'imagina qu'il allait être porté en triomphe à l'évêché de Neversj mais bientôt U fit amende honorable.

L'abbé Ledru, élève de l'abbé Auzou, essaya de corrompre le bourg de Hèves; enfin dans différents villages. à Se)le-en-Hormois, à Saint-Prix, à Sarcelle, à Boulogne, à Montrouge, les doctrines catholiques françaises furent professées en chaire.

Les prêches eutraînèrent un schisme comique \ Châtel fut traité de simoniaque , hérésiarque , démoniaque ^ vastes injures qui, dans d'autres temps, auraient fait élever un bûcher. La scène de l'Église joannite et de l'église fi*ançaise se renouvela; ingrat envers le Temple, Châtel trouva un ingrat. Il voulut ôter à l'abbé Auzou son titre de vicaire primatial ; il lui défendit de porter la molette violette-, il cassa son élection ; M. Auzou répondit ce qu'il avait répondu jadis ati grand-bailli : — Monseigneur le primat, c'est moi qui vous interdis l'entrée de ma cure de Clichy-la-Garenne; et si vous dépassez le champ de blé qui appartient à mon paroissien Naigeot , je vous fais poursuivre à coups de fourche par les paysans. L'abbé Châtel, avec grand courage, se rendit à Clichy, il y allait avec la louable intention de soustraire le petit Laverdet aux intrigues d'Auzôu. Laverdet, jeune villageois, avait été sacré prêtre français rue du Fau-

bourg-Saint-Martin ; mais le petit paysan préféra rester avec son supérieur Auzou.

Enfin le temple croula; il n'y eut plus de schismes et de schismatiques à l'exception de quelques apôtres arriéres qui coururent la province , espérant semer plus avantageusement la parole de Chàtel.

En 1845, il se forma une espèce de queue de Tabbé Châtel. J'y allai un matin. — L'église française s'il vous plaît.— Au cintième, la deuxième porte à main gauche, me dit la portière.

Je montai un escalier aux murs suintants, imprégnés de l'odeur des plombs domestiques , un de ces escaliers où le chapeau coudoie le plafond. Au cinquième, ne trouvaut que de mauvaises portes peu dignes de figurer l'entrée d'un temple, j'allai à deux hommes qui conversaient.

— Ah ! c'est toi, farceur, me dit l'un en m'offrant la main. — Pardon, Monsieur, vous vous méprenez sans doute; pourriez-vous m'indiquer M. Lhôpital? — C'est moi, me répondit-il, et je vous prenais pour un autre; c'est assez farce.

S'il y eut jamais quelqu'un d'étonné, ce fut moi -, j'allais à la recherche du dieu Lhôpital, et le dieu avait une calotte, des mains calleuses et noires, un-tablier de serge plus noir que ses mains montant jusqu'au cou, à la manière des cordonniers

L'ABBË €HAT£L. 305

Est-il possible que ce soit là le dieu ? le dieu qui m'a envoyé cette lettre : « Monsieur, l'administration de l'Église chrétienne française croit vous être agréable en vous informant des jours et heures de ses réunions religieuses, et vous prie de lui faire Thonneur d'y assister.»

— Donnez-vous donc la peine d'entrer , me dit M. Lhopital. J'entrai avec lui et je vis une mansarde assez nue, trois chaises, un lit de bois blanc, un poêle et une bibliothèque. Une porte fermée donnait dans cette pièce.

— Je viens pour la réunion, dis-je.

— Très-bien, Monsieur, dit le dieu Lhôpital, nous ne sommes pas au large comme vous voyez, mais patience, nous allons descendre de trois étages. L'église est trop petite. Ce qu'il y a de plus embêtant^ c'est le propriétaire qu*€st chien comme tout. 11 veut 800 fr. de son second, nous lui en avons offert 700 fr.

— Effectivement, répondis-je, c'est cher. — Et dire qu'il partage nos doctrines ! — Vous savez, dit celui qui m'était inconnu, que les propriétaires rançonnent toujours les prolétaires.

— ** Acre guerdin de poêle, dit tout à coup le dieu Lhôpital, il ne veut pas tirer. »• Il alla chercher du charbon de terre. Pendant qu'il essayait de ranimer le feu, je m'approchai de la muraille, curieux de Ure une espèce de proclamation renfermée dans un cadre. Je lus :

«Les catéchismes, pour les enfants, ont lieu les dimanches après rofificc du malin, et les jeudis après TofGce du soir.

• La première communion , ou cène fraternelle pour les enfanls, aura lieu vers le mois de juillet; les parents sont invités à faire inscrire leurs enfant?.

» L^administrfttion a foudé une bibliothèque dont les Yolumes sont niis à la disposition des fidèles.

» Chaque personne ne pourra emporter plus d'un volume à 1^ fois et le garder plus de quinze jours,

» M* Lhôpital est nommé bibliothécaire.

» M. Délit est nommé sous -bibliothécaire.

» Au nom du conseil d'administration,

» Le président :

» A. -H. COHENDET. »

La bibliothèque contenait à peu près cinquante volumes dépareillés. Ces volumes étaient le Dictionnaire philosophique de Voltaire, V Histoire parlementaire de la Révolution^ de M. Bûchez, le Voyage en Içarie^ de M. Cabet, quelques ouvrages de MM. Quinet, Micheletet de Lamennais. Ces ouvrages destinés aux fidèles devaient former une religion bizarre. Quant à l'invention du sous-bibliothécaire, rien n'était plus gai en présence de ces cinquante volumes.

— « Si nous mettions la serrure, »» dit le dieu Lhôpital. Et il passa par un trou de la porte un bout de ficelle attachée à un morceau de bois qui permettait aux fidèles d'ouvrir eux-mêmes la porte. Un jeune homme entra. — Ça va toujours bien, papa Lhôpilal ? — Comme vous voyez, Vavasseur. — Bonjour, Billaut.— Est-ce vous qui dites l'office aujourd'hui ? dit le nouveau venu à celui qu'il appelait Billaut. — ^Non; vous devriez bien vous en charger, Vavasseur-, depuis deux ou trois jours, j'ai une colique d'enragé.

L'homme à la colique, Billaut, clait un dieu;

Lhôpilal était un dieu;

Vavasseur était un dieu.

La conversation s'engagea entre les trois dieux. On parla de confession; entr'autres paroles qui me frappe- • rent : — Le frère Quentin , dit le dieu Vavasseur, ne veut pas plus de confession que Ae perruque à la broche. — Acre farceur, dit en éclatant de rire à cette facétie le dieu Lhôpital.

Le dieu Vavasseur était mis comme un honnête homme qui n'est pas dieu. Dans la rue on aurait pu le prendre pour un second clerc d'huissier. Il avait un paletot , je n'oserai pas affirmer que son pantalon fût à sôus-pieds. Il raconta diverses anecdotes de séminaire, où il avait été, disait-il (de fait, il lui en restait quelque teinte)*, mais ses opinions avancées^ ses questions sur la théologie qu'il voulait approfondir, l'en avaient fait chasser-Plus tard, les prêtres, sachant qu'il faisait partie de l'église française, l'avaient invité à venir chez eux, lui avaient fait expliquer sa religion nouvelle, et avaient essayé de le ramener dans le sentier de la vertu : mais lui les avait bien roulés; il les avait confondus par ses théories superlatives. De plus, il se vantait de ne pas suivre celles de l'abbé Châtel .

— Car, continua-t-il en me regardant, nous ne sommes ni cathoUques, ni protestants , nous ne suivons aucune religion. Nous les avons toutes fondues ensemble pour en extraire le superflu.

Je me hasardai à lui demander quelle était leur reUgion. — Vous n'avez donc pas lu notre profession de foi, dit-il.— Non, Monsieur.- Alors il toussa, se recueillit et me dit :

— « Quand elle apparut en 1830, comme l'atteste TEucologe publié en 1832, TËglise française ne différait guère de l'Eglise romaine, qu'en ce que la liturgie y était célébrée dans la langue nationale ; mais dans les Eucologes postérieurement imprimés (1839), la doctrine se développe, prend une forme plus décidée et reproduit plus complètement, ou plutôt commence à reproduire la lumière évangélique, dont fut illuminée la glorieuse et sainte église primitive.

n Cependant, bien des abus, bien des erreurs, existaient encore : la forme ou le cérémonial démentaient à chaque instant la doctrine *, mais comment détruire ces abus, redresser ces erreurs, réformer le cérémonial ridicule? Qui eût osé l'entreprendre ? Qui eût pu le faire? On nous vint en aide; on se chargea de ce soin ; on nous rendit un immense service, on nous fit beaucoup de bien en croyant nous faire beaucoup de mal. Le coup de tonnerre du 29 novembre 1842, a fait tomber, a réduit en poudre les idoles installées imprudemment dans la nouvelle église ; l'ouragan a emporté les ornements du vieux paganisme , dont nous avions formellement paré le temple et les pontifes-, nous sommes revenus tout à coup à la simplicité de l'église apostolique.

Le dieu Vavasseur attendait avec confiance la fin de sa harangue.

— Eh bien ! me dit-il. — Il faudrait, lui répondis-je, assez embarrassé , que j'eusse étudié la matière. — C'est pourtant bien simple-, Châtel n'était pas un aigle. Il appelait son église : l'église catholique française; nous autres, nous avons bien changé tout cela -, nous anpartc-

L'ABBÉ GHATEL. 309

nons à Téglise chrétienne française. Châtel avait une église, nous n'avons pas d'église; un autel, nous n'avons pas d'autel-, un costume, nous n'avons pas de costume. J'avoue que j'ai peu vu dans ma vie de bavards aussi intarissables et aussi ennuyeux que ce dieu. La porte s'ouvrit, une vieille dame suivie de sa demoiselle, entra et salua les dieux.— Est-ce que nous n'aurons pas Cohendet aujourd'hui, dit le dieu Billaut. — Oui, reprit la vieille dame, il va venir.

Je croyais être quitte du dieu loquace ; mais il continua :

— « Châtel avait fait la même bêtise que les prêtres; il se servait du mot messe, qui ne signifie rien. Que veut dire messe ? Messe vient de missa^ en français, mission. Ayez la bonté de me dire le rapport qui existe entre la mission et la messe que font les prêtres?. Quant à vêpres, c'est autre chose. Vêpres vient du latin vesperum, qui veut dire soir. Comme ces offices ont lieu le soir, le mot est rationnel; vesperum lui-même est formé de vesper^ c'est-à-dire étoile du soir.

A coup sûr, le dieu tenait à paraître savant; la demoiselle Fécoutait avec une attention soutenue. C'était mademoiselle Cohendet, la fille d'un autre Dieu, d'un plus que dieu, puisqu'il étaitleur président. Dans cet Olympe, Cohendet était une manière de Jupiter.

— Nous n'aurons paS grand monde. aw/ord'Attt, dit le dieu Lhôpital, qui avait changé son tablier contre une veste, et sa calotte contre une casquette ; il fait un brouillard, qu'on ne s'y reconnaît pas. — C'est un mauvais temps pour les rhumes, dit la

3tO LES GRANDS HOMMES DU RUISSEAU.

vieille dame. — Qu'est donc devenu Délit, dit Billaut. Délit était aussi un Dieu.

— Je ne sais ce qu'il a depuis quelque temps, répondit le dieu Lhôpital, il est tout drôle. — 11 est de fait, dit le dieu Vavasseur, que Délit est bien grave.

I^s fidèles rirent beaucoup de l'aimable jeu de mots du dieu.

— Acre farceur y Ait hhùpiisX, qui paraissait tenir à ce mot. Le dieu Lhôpital me parut avoir toutes les qualités requises pour présider une goguette.

En ce moment , diverses personnes entrèrent^ quelques femmes hors d'âge , un petit garçon et deux ou trois ouvriers endimanchés. Je remarquai avec surprise Lepeintre jeune. Lepeintre jeune serait-il un dieu? Malheureusement, ce n'était pas lui, ce n'était que son ventre. C^tte façon de tonneau marchant s'avança, salua l'assemblée en souriant, et ditaudieu Vavasseur: — Auriez vous lu les prêtres dans le Comtitutionml? — Non. — Je l'ai sur moi. — Le dieu Vavasseur lut aux fidèles le canard suivant : <* Un mourant ayant légué sa bibliothèque à des prêtres , ceux-ci avaient brûlé , dans la maison, une édition complète de Voltaire. « Les fidèles étaient indignés. Pendant cette conversation, madame Cohendet racontait à une des fidèles comme quoi on avait fait récemment cadeau à son mari d'un chienloup.

— Oh ! je n'aime pas ces bêtes-là, moi, ça me paraît dangereux, répondit la voisine^ M. Mari val, le locataire du second, en avait un pareil, il a été obligé de s'en défaire. D'ailleurs, des enfants de loup, c'est tout dire. —

L ABBÈ CHATEL. 311

Mon Dieu, dit madame Cohendet, c'est simpUmicnt des loups bien élevés. — Faut pas s'y fier. — La louve, reprit mademoiselle Cohendet, jalouse de faire briller ses connaissances en histoire naturelle, fait neuf petits. Dans ces neufs loups, il y a toujours un chien. La mère s'en doute, mais elle ne le reconnaît pas tout de suite. Qu'est-ce qu'elle fait ? Elle les mène boire à une fontaine celui qui lappe est un chien-loup. Alors elle le dévore...

— Voyez-vous ça; mais alors comment-ce que font les personnes qui ont des chiens-loups? Puisque la mère l'a détruit, où que Monsieur Marival l'aura eu ?

— Ça se prouve, reprit mademoiselle Cohendet sans se déconcerter. Il y a toujours des gardes dans les bois... Ils empêchent la mère de massacrer son petit chienloup et ils l'emporient... D'ailleurs c'est dans Buiîon.

— Messieurs et Mesdames, dit Lhôpital, si vous voulez passer de l'autre côté, nous allons commencer.

La seconde pièce , l'église , ét&it aussi nue que la première. Une table ornée d'un tapis vert et une carafe, des bancs de bois blanc, étaient les seuls meubles. Chacun s'assit. Autour de la table prirent place les dieux Billaut et Moulin , au milieu d'eux Vavasseur. Ces trois messieurs se décorèrent d'un ruban moiré violet auquel était attachée une petite médaille d'argent. Le dieu Vavasseur agita une sonnette, et le silence se fit. On commença par une prière en français. Le dieu Billaut eut la bonté de m'apporter un petit volume pour suivre l'office; c'était l'Eucologe, inventé par monseigneur François - Ferdinand Châtel , ex - primat des Gaules.

Je me souviendrai longtemps de cette messe ou plutôt de cette réunion religieuse^ ainsi que l'appellent les initiés. J'étais entre une vieille dame, qui me prenait à tout instant mon Eucologe pour m'indiquer les endroits à suivre. De l'autre côté, un vieillard m'offrait sans relâche du tabac à priser.

Les hommes chantaient des vers d'almanach sur une musique de sauvage. Les fiemmes répondaient. Mademoiselle Cohendet me parut conduire les chœurs ; peutêtre est-elle une déesse? Jamais je n'ai entendu de voix aussi &usse.

Le dieu Vavasseur se leva et prononça un discours incompréhensible qui'parut faire beaucoup d'impression sur l'assemblée et sur mademoiselle Cohendet.

Après le discours, le dieu Lhôpital fit la quête. La recette, comptée aussitôt, put monter à 50 centimes; puis un homme se leva. Ma voisine m'apprit que c'était le président Cohendet.

— Mes frères, dit-il, mercredi étant le jour de â'an, nous dirons seulement une petite messe pour ne pas vous déranger. Car le lendemain de Noël, le lévile est venu et il a trouvé visages de 6ow.— Les fidèles s'amusèrent infiniment de cette locution. — Mesfirères, chantons l'hymme pour le service anniversaire des ministres de rÉglise chrétienne française.

L'assemblée entonna l'hymne. Je regrette beaucoup denepouvoir en donner un échantillon. Je sais seulement que cette hymne, composée par une demoiselle Mignard de Nantes, se chante sur l'air ' : Des rives de la Seine.

Je sortis avec les fidèles, tout pensif, et n'y suis plus retourné.

Plus tard , j'ai appris que le dieu Cohendet est imprimeur, le dieu Vavasseur est pion dans une pension ( il touche 300 fr. pour être lévite); le dieu Délit est relieur, et le dieu Lhôpital, cordonnier.

De tous ces Luther du ruisseau un seul est resté, M. Châlel; et encore la république lui a-t-elle donné le coup de pied de l'âne. Cependant dans le mois de janvier, lesjournauxjudiciaires ont inséré cette petite note laconique, pleine d'enseignements :

« M. Auzou, ancien prêtre catholique, ancien vicaire de Téglise française, ex-directeur des postes à Givry, vient d'être condamné par la cour d'assises de Saône-et- Loire, pour un detournement.de 1,060 fr., avec descirc(Histances atténuantes, à cinq ans de détention et dix ans de surveillance de la haute police; »»

J'avais cru le ehristianisme français éteint lorsque j'ai eu connaissance d'une nouvelle petite chapelle, plus inconnue que les précédentes, mais qui compte un certain nombre d'adhérents.

L'église de M. Châtel est aujourd'hui passage Dauphine, « tout en haut de F escalier, » ainsi que l'annonce une petite affiche manuscrite, placardée au bas de l'escalier C. Il a pour vicaire M. Riboulot, jeune néophyte qui a la mine d'un huissier qui débute.

A la fête de mai, tous les curieux ont pu lire cette réclame^ insérée dans quelques journaux : ** Banquet religieux et social, présidé par le citoyen Châtel , fondateur de l'Eglise française, en mémoire de la naissance

ihi Christ, le grand apôtre du socialisme. Cette solennité étant la fête de la fraternité universelle, les dames y seront admises, ainsi que tous ceux qui veulent communier eu Dieu et en l'humanité, quelles que soient d'ailleurs leurs opinions politiques et religieuses. »

Le banquet coûtait 1 fr. 25 c. par personne et avait lieu barrière du Maine, maison Ragache.

J'ai rencontré en chemin l'abbé Châtel qui arrivait à pied comme un simple citoyen; il était vêtu de noir, et portait un manteau à double collet, l'un de drap, Tautre en poils de lapin imitant la fourrure de l'ours. Le célèbre socialiste mettait soigneusement en évidence deux grandes bandes de velours qui s'étalaient sur le devant du manteau.

Arrivé chez Ragache, il ôta son chapeau pour saluer les rares vieilles femmes qui avaient devancé l'heure. L'abbé a des cheveux gris bouclés qu'il porte derrière les oreilles. En public, il est aimable, mielleux, et cause beaucoup avec les femmes. Il semble un pauvre directeur de théâtre de la province, qui a fait sa grande toilette pour aller en ville prier les bourgeois de souscrire à une représentation à bénéfice.

Quand tout le monde fut arrivé et placé à la longue table de cent couverts, l'abbé Châtel alla vers chaque convive, disant un mot gracieux aux jeunes filles, plaisantant avec les hommes, souriant aux vieilles femmes.

Après un mauvais diner, l'abbé Châtel monta à lorchestre, ainsi que son disciple Riboulot; derrière eux dormait une contrebasse insonore ; devant eux les pu-

L'ABBË CHATEL, 3l5

pitres de la clarinette et du trotnbonne. Alors commença un concert d'imprécation» où TEvangile se mêlait au socialisme, où le fusil résonnait.

Mais je le dis avec bonne foi, aucun enthousiasme ne pénétra dans le cœur des convives. Ce n'étaient pas des ouvriers, ce n'étaient pas des bourgeois ; les convives étaient des gens ineptes qui n'apportent même pas la foi dans ces festins orduriers.

L'abbé Châtel s'intitule socialiste. Veut-on savoir comment le traitent les socialistes sérieux, à la tête desquels marche ce grand écrivain de bonne foi, P.-J. Proudhon qui a été le premier à montrer aux partîs que les savants seuls et les têtes fortes servaient à faire avancer des idées et non le vil troupeau, qu'on rencontre à la queue d'une école espérant en manger la tête un jour.

« Voilà ce que dit l'esprit d'ordre, le génie aux ailes de flamme, qui veille aux destinées de la France : «* Il écrit à Tabbé Châtel, antipape :

« Je t'ai fait prêtre de la canaille, afin que tu serves d'exemple aux ambitieux et aux charlatants. Tu as été la première dupe, la dupe de ton ignorance et de ton orgueil. Tu croyais qu'au nom de liberté le peuple enfouie courrait à ton autel, et que tu serais pontife de la France raisonneuse. Tu t'es trompé, téméraire! Tes mascarades font pitié, tes scandales soulèvent le dégoût. Tu le sais, et lut obstines; mais plus tu étales d'impudence, plus ton cœur est abimé^ et •plus je sens redoubler ma joie. »»

Août 1«48.

M. Pétrus Borel (ce nom vient tout naturellement quand on parle croque -morts) , écrivit jadis sur cette profession un article d'un goguenard inoui. Un malin, on sonne à sa porte, il va ouvrir.

— Je suis Bug-Jargal, dit l'entrant.

— En quoi puis-je vous être agréable, monsieur.?

— Laissez faire, vous nous l'avez été déjà assez

Nous voulions vous voir et nous sommes .venus

Vingt-cinq cercueils! Nous vous remercions de tout notre cœur... Ah! sacristi, quand vous mourrez, nous vous porterons comme un prince, tout à la douce et sans vous secouer...

M. Pétrus Borel ouvrait de grands yeux.

— Il y a un petit malheur, c'est que vous ne soyez pas du U« arrondissement. On vous aurait porté au Mont-Parnasse 5 on est là comme clioz soi. Pas besoin

de tombeau. Moi, je me chargerais de vous entretenir de bon terreau, j'ai un ami jardinier par là ; il ne faut pas autre chose sur son- cadavre que des fleurs, c'est plus gai.

Alors seulement, l'homme de lettre^ commença à comprendre que le personnage qui débutait par un tel discours pouvait bien être un croque-mort. Si l'accoutrement de Bug-Jargal était insolite , sa^ physionomie ne Tétait guère moins. Une petite tête ronde grêlée, égayée par trois fossettes sur les joues et sur le menton; le nez rouge et gros comme celui d'un buveur de Teniers; des besicles, instrument inaccoutumé aux gens de cette profession ; et sur le tout un crâne nu comme un ver. L'habit-veste de drap noir, la cravate blanche, le gilet et le pantalon noir donnaient l'idée d'un notaire de province.

— Monsieur Bug-Jargal, répondit M. Pétru&Borel, je suis très charmé de votre aimable visite et vous remercie de vos non moins aimables propositions; mais je n'ai encore aucune idée défaire un tour à Mont-Parnasse ou au Père-Lachaise. . .

— Je l'entends bien ainsi, reprit Bug-Jargal; histoire de rire tout simplement. Ah ! faut-il faire monter les autres?

— Quels autres ?

Bug- Jargal alla à la fenêtre et montra du doigt à 1 ecrivain une cinquantaine de croque-morts qui se promenaient gravement dans la rue, les uns causant, les autres fumant. Tous avaient revêtu leur costume officiel.

— Eh ! mais quel est votre dessein?

— Les (aire monter ici .

— Non, non et non.

— Sacrés cercueils, ils ne seront pas contents. Voilà ce que c'est. Je suis leur doyen, tel que vous me voyez. Je leur ai lu voire travail entre deux verres de vin , et ilg m'ont dit : — Ça ne peut pas se passer comme ça, allons remercier Yauteur. Et puis, nous sommes venus. Voilà donc pourquoi ils ont pris la liberté de m'envoyer en avant.

— Je vous remercie, vous le leur direz de ma part -, mais ils me feraient grand plaisir de ne pas rester là trop longtemps... On pourrait croire qu'il y a un mort dans la maison...

— Bon, reprit Bug-Jargal , je saisis vos systèmes ; les auteurs ont des drôles d'idées, enfln n'importe. Nous allons vous obéir-, au moins faites-nous un petit plaisir. . . Après nous partons.

— Je suis tout à votre service.

— Allons vous êtes un brave auteur , monsieur Pétrus Borel. Puisque vous ne pouvez pas recevoir mes camarades, montrez-vous une minute à la fenêtre; qu'ils puissent vous voir.

— C'est convenu. Adieu^ monsieur Bug-Jargal.

— A l'avantage de vous revoir, monsieur Pétrus Borel! Surtout^ si le malheur voulait que vous vous trouviez un de ces quatre matins in extremis^ vous pouvez compter sur nous.

Bug-Jargal descendu conta à ses amis son entrevue avec Y auteur et leur dit :

— Attention, la fenêtre s'ouvre.

L'homme de lettres parut à son balcon.

— Vive M. Pétrus Borelî crièrent les cinquante croque-morts.

Ce hurralï étonna beaucoup les boutiquiers du quartier, qui sortirent de leurs maisons, fort surpris d'enlondre des croque-morts faire des souhaits de vie en l'honneur de quelqu'un, ce qui va contre leur métier.

Bug-Jargal est le doyen des croque-morts. 11 y a trente-deux ans qu'il est à l'administration des pompes funèbres ; pendant ces trente-deux ana, il n'a mérité que des compliments de ses chefs. Depuis deux ans, il aurait pu se retirer du service, il a droit à une pension, mais Bug-Jargal a l'amour de Vart.

— Un croque -mort, l'amour de Tart, vous voulez rire! — Je me garderai bien de rire en pareille occurrence. Cela semble en effet bizarre pour ceux qui n ont pas remarqué que les individus s'attachent à leur profession, en raison de leur bassesse.

La seule faveur que demanda Bug-Jargal aux Pompes fut d'être employé à l'avenir au transport des petits.

Ce n'était pas le zèle qui faisait faute, mais la force. Un matin, il avait laissé ghsser d'un second étage une bière contenant un très-gros grenadier de la garde nationale, mort d'apoplexie. Ce fut comme un avertissement du ciel. « Mes bras s'en vont! » dit-il.

L'administration lui accorda- sa demande; et depuis Bug-Jargal fut chargé du service des petits. Le petite en style des Pompes, correspond à enfant, en français. Voilà Bug-Jargal heureux, pouvant se livrer à sa fan-

taisie et vivre libre comme Tair; car le petit s en va plus qu'on ne le croit, isolé, au cimetière. Quand le petit est mort, les parents disent souvent : Un fier débarras !

Donc, Bug-JiBirgal s'en allait plus d'une fois au cimetière Mont-Parnasse, portant la biérette sous le bras. Le doyen des croque-morts était en même temps rhomme le plus poétique, le plus buveur, le plus philosophe et le plus lacrymal des Pompes. Quan^ il marchait seul par les chemins , servant tout à la fois de corbillard, de convoi, de parents et d'amis, pour se distraire, Bug-Jargal composaitdes manières d'oraisons funèbres rhythmées qu'il adressait kson mort. H avait adapléà ces discours de petits airs de fantaisie qui en relevaient la monotonie.

Voici une de ces ballades que je tiens de l'amilié de l'auteur :

a Eh bien ! le petit, te voilà donc dans un bon lit de planches ? «•

« Tu es heureux^ le petite à ton âge , on est xnieux couché dans le sapin que vieux dans un ht de plumes. •

« Comme tu vas faire un bon somme, le petit, le sommeil de Téternité. «

« C'est que, vois-tu, le petit, la vie est une mort quotidienne, tandis que la mort est une vie perpétuelle. »

« Là-bas, le petit, où tu vas être enterré, ton corps va faire pousser de la belle herbe verte et des marguerites. ♦»

« Tu quittes, le petit, une vallée de larmes pour une vnrr^e do joios. »»

BUG-JARGAL. 3il

« Le bon Dieu va faire de toi un ange, le petit , parce que tu n'as pas encore péché. ♦»

«♦ Quand tu seras un ange^ le petit, souviens-toi de moi, le vieux Bug Jargal, qui seul t'accompagne. » " Adieu, le petit, et prie pour moi. »• Bug-Jargal n'a jamais eu aucun penchant voltairien, et il croit sérieusement que les petits s'occupent de lui. - J'ai déjà là-haut, disait-il, deux cent cinquaûte-trois anges qui me connaissent. *> Car il les compte et les inscrit sur un livre.

Quand il a remis la biérette aux fossoyeurs, Bug- Jargal s'en revient tranquillement faire un tour chez la mère aux chiens* On nomme ainsi la propriétaire d'un cabaret de la barrière d'Enfer. Là, se donnent rendez-vous les employés des Pompes^ qui viennent vider nombre de fioles en mémoire des morts.

Ge cabaret, qui a pour enseigne à la Girafe, n'est pas des plus remarquables à l'extérieur. 11 est même, vilain avec le badigeon rouge criard dont on a jugé à propos de l'orner. Mais il existe une grande salle, exposée à tous les vents, avec un toit de bois, des tables et des bancs de bois solidement fichés, en terre. Le jour n'y pénètre qu'à demi et donne à cette longue salle un aspect tout particulier, qu'on ne retrouve guère que dans les brawery dé Hollande.

La cabaretière, une grosse personne , incessamment suivie d'une légion de jeunes chiens, d'où lui vient son surnom, est depuis longues années en fort Bonne intelligence avec Bug-Jargal. La calomnie, qui s'assied même au cabaret, a prétendu qu'elle était sa maîtresse.

3t2 LES GRANDS HOMMES DU RUISSEAU.

Je n*en crois rien , pas plus qu'à la nouvelle de son mariage, facétie inventée par un croque-mort plaisant.

L'origine de ces bruits vient de ce que Bug-Jargai prend ses repas à la Girafe. Aussi bien te vénérable doyen a le mariage en horreur, et il répète souvent :

<« Le mariage est un corbillard rempli de cahots. Il y a des mariages de première classe qui sont aux corbillards de première classe ce que les mariages de dernière classe sont aux corbillards de dernière classe. »

La conversation de cet homme étonnant est semée de mots en harmonie avec sa condition. Il a composé même une chanson lariflatique sur la mort, qui est dans le sentiment jovial et mélancolique des fresques de la Z^aw^c de* Jlforte, que peignait à Bâle Holbein. J'en donnerai trois couplets pour qu'on juge du ton philophique qui est empreint dans cette chanson. La poésie n'en est pas des plus fines ; mais à quoi bon des règles qui gêneraient les pensées de l'auteur ?

Air : du Larifla.

La iDort pour tous est bonne.

Oii ! la belle besogne.

Quand aux petits et vieux Elle éteint les deux yeux .

Larifla, fia fla, Larifla, fla, fla.

Brrr, la froide flilc .' Disait un joyeux drille.

Seul un t à son grabat ^

Claquer de maigres bras.

Larifla, fla, fla.

. y La folle personaiècc Enfourne dans la bière Les soucis du passé Avec le trépassé.

LariCla, fla, fla. ,

Le public n!a pas grande sympathie pour les employés des Pompes. Cela vient de ce que les croquemorts, en général, n'ont pas de dehors. D'ordinaire, ils sont vêtus de noir, maison ne sait pourquoi leurs habits de drap deviennent tout d'ua coup du lasting, et de noir passent à un ton verdâtre et malheureux qui chagrine la vue. Leurs crêpes sont tout de suite loques,, et plus d'un chiffonnier en ferait fl ! Voilà ce qui indispose le pubhc.

Au contraire, Bug-Jargat a le sentiment du costume. Son habit ne se déforme pas : son drap reste du drap et le noir demeure du noir. De cette tenue magistrale lui arrivent en foule les sympathies. Il a de tout temps exercé une certaine suprématie sur ses camarades; ils admirent non-seulement le doyen, mais eiicore l'homme. ' "

Du temps qu'il exerçait pleinement son métier, il reçoit Tordre d'aller encercueiller un homme de haut parage. Les parents avaient recommandé au concierge de les avertir quand les croque-morts se présenteraient. Rien ne ranime la douleur conjme un affreux cr(yquemort. Bug-Jargal monte et sonne ; il s'adresse juste-

3i4 LES GRANDS UOMMES DU RUISSEAU. i

menUi l'épouse du défunt qui le prit pour le notaire. — On ne peut pas bire de plus grand éloge à un employé des Pompes. Ce n'est pas tout, la bonne le voyant tout frisé et guilleret, — Bug-Jargal était jeune alors, —ne yft contenir son admiration et s'écria :

— Seigneur î qu'il est donc gentil et propre. . . On dirait qu'il sort d'une botte...

Cette expression que quelques lecteurs pourraieat prendre pour une allusion, prouve simplement la bonne tenue et les soins exquis que Bug-Jargal a pour sa per- i 'sonne.

D'où vient-il ? d*où sort-il? demanderont les personnes qui veulent savoir Talpha et Tomégst d un persou- ; nage. D'autres vont dire : On ne s'appelle pas Bug-Jargal, et mille autres réclamations fort désagréables à tout biographe.

Il n'avait pas de nom quand il sortit des enfantstrouvés. On l'appelait Pierce, singulière prédestination quand on songe à l'étal qu'il devait embrasser dans la suite. Chose plus étrange encore ! il entra en apprentissage chez un menuisier. De menuiserie en menuiserie, il arriva chez l'entrepreneur des cercueils. De confectionneur à porteur de cercueils, il n'y a qu'un pas. Ce pas, il le franchit. Alors paraissait un des premiers romans de TH. Victor Hugo ; l'ex-menuisier le lut, le relut et le lut encore. lien parla et reparla à qui voulait l'entendre ; il le récitait h ses amis 5 ce fut une rage. La Fontaine parlant à tout le monde du prophèlc Barruch était moins ennuyeux.

Bref, on surnomma Pierre. Bug-Jargal en raison de sa

BLG-JARGAL. 325

profonde admiration pour le livre ; comme il n'avait pas dtv nom, il garda celui-là. N'en valait-il pas^un autre? Les entasseurs de tomes, qui se piquent d'écrire des choses en dix volumes, peuvent aller trouver Bug-Jargal. 11 les recevra comme un marquis ne reçoit pas et leur racontera <Jes histoires étranges qui laissent de bien loin en arrièr0 madame Radcliffe et M. Sue, qui surpassent en invention le$ Mystères d'Udolphe et les Mystères de Paris, Bug-3argal, par sa position, ne sait-il pas tout ? N'a-t-il pas remarqué dans les familles , au jour'derenterrement, les douleurs et les larmes qui ressemblent tant aux pàtês d'opéra-comique, des douleurs et des larmes de carton ?

Nous qui n'ayons voulu tirer qu'un simple crayon de cette figure orignale, nous nous bornerons à narrer lin seul fait observé par Bug-Jargal.

— ^ Un homme pas riche, dit -il, venait d'être enterré au Moiit-Parnasse. Je dlîs pas riche, à cause de son convoi qui était maigrelet. Huit jours se passent. Voilà un matin, une femme, longue et maigre, pâle comme la lune, qui demande la place où était son mari. Le concierge l'y mène. Elle tombe à genoux sur la terre et fond en sanglots. Nous sommes habitués à cela, pas vrai? eh bien ! ça nous faisait delà peine. Ces sanglots-là n'étaient pas naturels. 11 n'en sortait pas de larmes. Après, elle tire de dessous son châle une bouteille, mon Dieu ! faite comme toutes les bouteilles ; et puis elle ôte le bouchon et verse de l'eau sur la terre. Ensuite, elle s'en va. Une semaine après, elle revient. .Toujours les mêmes sanglots et toujours la même bouteille. — « Madame, que

lui dil le concierge, feiut pas vous gêner à apporter de Feau, nous en avons ici à votre service. » Elle le regarde avec ses grands yeux fixes et ne répond pas. Ce commerce dura je ne sais combien. Pouf lors, nous apprenons que la pauvre aifligée passait son temps à pleurer ', et ce qu'elle apportait dans sa bouteille, c'étaient des larmes, oui, monsieur, ses larmes de la semaiite.

Ce simple narré qui laisse bien loin la douleur mythologique d'Artémise en l'honneur du roi Mausole, est un des mille &its dont est chargée la mémoire du croque-mort.

Tout dernièrement il a eu une idée originale. Il fit placer, sur la tombe d'un ou\Tier qui s'était acquis une réputation par ses chansons dans les goguettes, une bouteille cassée.

Bug-Jargal a peut-être un défaut. Il n'aime pas la nature, il lui préfère le vin ; ou il ne voit la nature qu'à travers un prisme sépulcral. Il regardait une plantation déjeunes arbres que faisaient sur le boulevard d'Enfer des ouvriers.

— Ces arbres-là» dit-il, c'est des cercueils qui poussent,

M déctmbrt 1S4S.

CADAMOUR.

Cadamour, arriva un matin en France, le bâton sur* l'épaule, un sab au bout du bâton, un habit et une pochette dans le sac. Il abandonnait l'Italie, sa patrie, pour courir la fortune. Cadamour ne trouva ^^ la fortune en chemin, à en juger par son léger bagage. Sa pochette le fit vivi*e le long de la route^ souvent, un village manquait de joueur de violon. Alors il s'établissait sur les tonneaux, qui sont le trône du musicien, et filles et garçons se trémoussaient d'autant plu s gaîment qu'ils étaient souvent privés de ce plaisir. Ce n'est pas que Cadaftiour possédât un grand talent sur la pochette; mais un chat qui égratignerait des cordes de violon suffirait pour mettre tout un village en branle.

A DiJQn, Cadamour commença à croire que la fortune avait encore pris un autre chemin^ il trouva des musicien» plug (arts, que lui et qui faisaient trois fois plus de

tapage avec un seul viiiloïT que dix pochettes assemblées. On ne sait pas au juste quel état le fit vivre. Seulement, le dimanche, il allait prendre quelque plaisir dans un bal public qu'on appelait les Amours de Bourgogne, 11 y dansait de toutes sesjambes^^et ses jambes y obtinrent force succès. Elles troublèrent bien des cœurs. Cadaniour ne parut pas étonné et accepta toutes ces amours faciles. Accepter est bien le mot. Deux femmes se seraient arraché les yeux pour danser avec lui.

Aussi, quelle danse c'était là ! Une danse correcte et dégagée, pure et voluptueuse tout à la fois. On ne danse plus ainsi. La salle faisait cercle autour du quadrille de Cadamour. Mais comme il était agréable ! Il avait ces yeux noirs d'Italie qui sont si langoureux et dont les femmes s'affolent îsi volontiers. Son teint était de ce jaune chaleureux qui est particulier aux Italiens et aux roses-thé. Pour la jambe, elle él^ait, comme on dit, moulée \ le mollet était la perfection même. Enfin, rassemblée jugeait Cadamour le plus beau dès mortels.

Cependant, il fut quelque peu inquiété dans ses succès. La mâle jeunesse dijonaise s'émut de ce rival terrible, qui enlevait tous les cœurs à'ia pointe d'un entrechat. Les parents des amoureuses pensèrent que l'Italien se comportait un peu trop à la façon de don Juan ; les délaissées se répandirent partout en imprécations contre le volage Cadamour; bref, le compatriote de Casanova allait avoir sur les bras toutes sortes de méchantes affaires.

En hoTTime prudent, il se disposa à quitter Dijon à la

GADAMOUR. 329

sourdine, comptant que son départ remettrait les cœurs et les têtes à l'endroit, mais le destin en avait décidé autrement.

Le bruit des succès du héros des Amours de Bour-

gogne s'était répandu par toute la ville et par tout le

pays. Quelques dames eurent une pointe de curiosité,

à Tendroit de Cadamour. On parlait tant de ses danses

merveilleuses, qu'il avait été impossible au beau monde

d'admirer, le beau monde ne pouvant déroger jusqu'à

descendre à la guinguette ."On avait bien vu Cadamour

par les rues de la ville, mais cela ne suffisait pas, .

bien au contraire, les charbons de la curiosité n'en

étaient que plus attisés.

Un matin que Cadamour était dans son pauvre logis , couché et faisant les plus beaux châteaux en Espagne qui aient jamais germé dans une tête italienne, une jolie fille se présenta qui dmanda à l'hôtesse la chambre du miraculeux danseur. L'hôtesse ne s étonna pas de la Çblie fille, cela entrait dans les habitudes de son locataire.

— Madame la présidente désirerait vous parler, monsi«ar.

' — Ah ! dit Cadamour ouvrait ses grands yeux autant pour la joUe fille que par étonnement de ce message. Je ne sais pas, mon enfant, comment est madame la présidente, mais elle doit être bien heureuse de te ressembler.

. — Monsieur, vous êtes trop honnête, je ne suis que sa femme de chambre, pour>ous servir.

— Pour me servir, j'accepte. Écoutez là, que je vous donne une réponse pour madame la présidente.

Elle 8*approcha naturelleinent. Cadamour Tembrassa.

— Ah ! dit-elle, ce n^est pas là une réponse.

— Alors, mon enfant, rendez moi ma réponse.

Sans doute on va croire à du marivaudage de ma part, et on aura bon droit de s'étonner qu un coureur italien s'explique à la façon des chevaliers de comédie, mais Cadamour avait connu les derniers marquis, les derniers chevaliers, et il avait attrapé par-ci par-là leurs manières de langage, leurs tours de conversation ; de plus, ses nombreuses amours l'avaient formé aux belles manières.

Il parait que la jolie fille de chambre avait un long message à expliquer, car elle resta près de trois gros quarts d'heure, en faisant bien promettre à Cadamour de ne pas manquer.

— Dites à madame la présidente que je ne manque jamais aux personnes de sa condition.

Sitôt qu'il eut pris un léger repas, il commença une longue toilette qui tf était pas d'une richesse extraordinaii'e; mais ses habits prenaient tout aussitôt de l'éclat quand il les avait endossés. Il dépensa le reste ^e son argent à acheter une certaine poudre à cheveux, du meilleur flair; il brossa ses habits à Jes user, et descendit. L'hôtesse en le voyant, cligna de l'œil, comme si elle avait fixé un soleil.

— Peste, monsieur, que vous voilà à ravir pour un jour ouvrier.

Cadamour eût bien voulu secouer son jabot, mais cela lui fut impossible.

— Je suis bien embarrassé, dit-il; j'aurais voulu des

GADAMOUA. 331

boucles plus sortables (|ue celles-ci à ma culotte. Hé ! mamaiivdit il, en lui pinçant la tsaille, le défunt doit en avoir laissé quelques-unes?

— Oui, dit l'hôtesse, très-flattée d'avoii? la taille pincée ,vniais réfléchissant toutefois que les b(nicles du défunt était en or et qu*;elles valaient, rien qu'à la pesée, trente livres dix sols.

— Ce n'est pas pour moi, mais il faut être mis dé> cemment quand on va chez madame la présidente.

— Madame la préMdente, s'écria-t-elle, vous allez chez madame la présidente ! Pourquoi ne le disiez-vous pas ? Certainement il faut des boucles. Sans indiscrétion, peut-on savoir ce que vous veut madame la présidente.,.. Vous n'avez pas de jabot non plus, il en faut... Heureusement que le défunt avait de topt ça.

Finalement toute la défroque du défunt jiassa sur les épaules de Cadamonr, qui riait en lui-même de la nouvelle conduite que tenait envers lui son hôtesse, car il lui devait quelque menue monnaie qui avait amené de la froideur entre eux. Mais le nom de la présidente ^ adroitement mis en avant, fit fondre toutes ces glaces.

— Seigneur Dieu! dit la brave dame, que vous me rappelez le défunt il y a quarante ans.

Cadamour partit pour sa visite, très-content de remplacer le défunt dans ses habits, mais n'ayant nulle envie de le rempiacer dans ses autres attributions.

Madame la présidente était une femme « aux printemps envolés, »» comme disent les poètes. Un matin, elle s^était mis dans la tête de voir dé près Thomme dont tout Dijon parlait. Lorsque Cadamour entra, il aperçut

une petite femme qui n'était pas jolie et qui n'avait jamais dû Tétre. Elle se placardait la figure de rouge et abusait tellement des mouches qu'un plaisant avait dit d'elle : Madame la présidente est mangée aux mouches. Pour le moment, elle se divertissait avec un jeune singe, animal fort à la mode alors.

— Ah! te mlà, mon garçon, dit-elle sans se déranger. Comment t'appelles-tu ?

— Cadamour, madame la présidente, à votre ser~ vice.

— On dit que tu danses merveilleusement bien.

— On me flatte, madame. C'est à cause que je suis étranger peut-être.

— Julie t'a instruit de ce que je voulais.

— Oui, madame.

•^ Eh bien ! montre un peu ton savoir-faire.

Cadamour tira de son étui la pochette et se mit à danser de sa plus belle danse. Madafne la présidente le regardait avec des yeux qui auraient bien donné â penser à M. le président, s'il n'y eût été accoutumé.

— Très-bien ! mon garçon. Dis-moi, tu danses là comme en France, et tu y mets fort bonne grâce. Mais là-bas, dans ton pays, est-ce que vous n'avez pas d'autres manières de Vous trémousser ?

— Que si, madame.

— Tu pourrais'ine les faire voir?

— Il faudrait être deux, madame, pour danser la saltarelle.

— N'importe. Tâche de m'en donner une idée.

•^ Si madame ledésiro...

GADAMOUR. 333

, — Très-bien, mon garçon, je vois que tu as des qualités. La renommée disait que tu étais galamment tourné, mais tu es aussi très-complaisant.

Madame la présidente sonna.

— Julie, faites seryirun verre de liqueur des îles à monsieur le danseur.

Julie parut tout à fait inquiétée en apportant le plateau. Cadamour ne semblait plus connaître la femme de chambre.

— Seigneur ! Julie, que vous êtes maladroite aujourd'hui. AUons, laissez-nous, et je n'y suis pour personne.

Cadamour, sans se faire trop prier, accepta yn verre de liqueur des îles, qui devait servir d'épilogue réconfortant à la saltarelle. Puis il entama la tlanse italienne. La saltarelle est' une danse voluptueuse, moins brutalement sensuelle que les danses espagnoles, mafs d'un caractère plus tendre. Le corps robuste de l'Italien se prêtait cependant à toutes les souplesses exigées en pareil cas. Il ne lui manquait que . le costume national; car l'habit et la poudre juraient avec ee pas; malgré tout, madame la présidente était au comble de l'enthousiasme ; elle s'agitait sur sa bergère, levait les mains avec des : Oh ! que c'est Joli ! Oh ! que c'est gracieux! Oh! que c'est tendre! à n'en plus finir. Du coup, elle avait oublié son singe chéri.

— Mais tu as ta fortune dans les jambes, mon garçon ! '

*- Madame la présidente est trop bonne.

— 11 faut obtenir un ordre de début à l'Opéra,

334 LES GRANDS HOMMES DU ItUISSEAU.

— Je vous remercie, madame, cela ne m^est jamais venu en tète.

— N'importe, je veux faire ta fortune. Tu me montreras la saltarelle.

Cadamour frémit un peu en lorgnant la taille exagérée de madame la présidente.

— Faut-fl beaucoup de temps pour apprendre cette danse ?

— Oh! madame, avec les dispositions que vous avez, répondit le flatteur.

— Deux mois, sera-ce assez ?

— Un peuTnoins sufQra.

— Ah ! que je suis heureuse : n'en dis rien à personne, mon garçon, je ménage une surprise au monde. Ijens, voUà pour tes appointements, lui dit-elle en lui donnant un rouleau de louis, tu viendras une fois par jour, dans l'après-midi, et nous prendrons leçon. Plus tard, toutes ces dames voudront apprendre la saltarelle; tu seras libre deja leur montrer... mais je veux être la première à la danser.

Cadamour remercia tant qu'il put.

- — Allex, mauvais sujet, flt-elle en lui donnant une légère tape sur la joue, car on dit que vous vous conduisez assez mal avec les griseltejs de la ville. •

Pour toute réponse, il lui baisa la main en Italien qui sait le français, et il retourna vers son logis, le cœur et la bourse remplis d'allégresses.

L'hôtesse fut un peu plus éblouie encore que le matin en revoyant Cadamour. La bourse aux louis rayonnait sur sa figure, et, faut-il le dire, sa lèvre inférieure avait

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déjà un peu de ce quelque chose qui caractérise tous les hommes à écus. -

— Eh bien, madame la présidente, dit la bavarde commère, que vous voulait-elle? vous reçut-elle bien? Vous avez vu ses appartements ? et une avalanche d'autres questions auxquelles Cadamour répondit :

— Les habits<lu défont me gênent.

Ce qui coupa court à toute cette curiosité.

Le lendemain, Cadamour fit marché avec un honnête fripier et fut accommodé, à des prix donx^ie la garderrobe d'un jeune gentilhomme Poitevin qui s'était laissé follement mourir en passant à Dijon. Il quitta atissi sa modeste hôtellerie et loua un joli petit logement mieux approprié à sa nouvelle profession.

Désormais, il passa d'un air conquérant par la ville, sans s'inquiéter de plus d'un regard langoureux que lui adressaient en vain les grisettes éplorées. 11 avait bien compris qu'il fallait rompre à tout jamais avec les amours de Bourgogne. Les gens qui arrivent aux grandeurs ressemblent aux pendus : ceux-ci montent sur- une chaise pour se passer la corde et renversent la chaise pour arriver plus vite à l'éternité. Ainsi avait fait Cadamour du bal qui lui servit de marche-pied.

Les plus grandes villes de la province sont toujours des petites villes. On sut bientôt que Cadamour passait toutes ses après-midi chez madame la présidente. On imagine facilement les bruits qui coururent et dans le petit monde, et dans le grand. Quelques amies de madame laj'présidente, plus par curiosité que par humanité, et autant par maligi)ité que par méchanceté, lui

r&pportèrent les bruits de la ville, sans en croire un mot, disaient-elles. Madame la présidente sourit et dit que cela ne rinquiétait guère. En même temps, elle invita toutes ses cruelles amies à un grand bal.

Quel fut l'étonneraent de tous, quand, à cette mémorable soirée, alors que la fine fleur de Dijon empUssait les salons, on annonça : Monsieur le maître à danser. Cadamour s^avança resplendissant et rappelant aux vieillards les manières de rÇEil-de-Bœuf. Il salua l'assemblée très-étonnée; tout aussitôt, lès violons chantèrent une ritournelle inaccoutumée.

Le maître à danser prit la main de madame la présidente, et la sallarelle commença. Ce furent des exclamations, des admirations qu'on ne peut traduire. A force de patience, de soins, de complaisance, Cadamour avait quasi fait d'une danseuse impossible une danseus<' possible. Le succès fut immense. On-eût volontiers ap plaudi, si cela n'eût été trop roturier.

Pendant le bal, Cadamour fut prié par bien des jolies femmes de leur apprendre la saltarelle. Il en refuse quelques-unes, à cause du trop grand nombre. Il commença à ctoire que la fortune était reine à Dijon, car, en un an, il Dt de notables économies, quoique vivant gran dément et en artiste.

Un an après le bal de la présidente, celle-ci le fit demander. Lé maître à danser courut vivement chez S5 bienfaitrice. Elle était en traia de se faire peindre en Diane, et, contre toutes les lois de la mythologie, le

singe faisait partie des attributions. Le peintre sj leva. ^

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— Monsieur, dit-il, j'ai eu le plaisir de vous voir au bal, vous n'êtes pas fait pour être maître à danser, encore moins pour rester à Dijon. Vous êtes bâti comme pas un et bien des marbres jalouseraient votre perfection de formes. Vous êtes né modèle, soyez modèle.

Cadamour, qui ne comprit pas tout d'abord, se fit longuement expliquer ce en . quoi consistait cette profession. Puis, il accepta, enthousiasmé par l'enthousiasme du peintre.

Paris lui souriait, et l'idée d'être reproduit dans tous les chefs-d'œuvre— *car le peintre ne lui avait parlé que de chefs-d'œuvre — lui allait merveilleusement. Bien des cœurs féminins dijonnais, et de la haute volée, se serrèrent en apprenant le départ de Cadamour; mais l'ingrat partit sans verser une larme. Son cœur avait quelque rapport avec la ^Itarelle.

C'est ici que comttience la vraie vie de Cadamour. Il débuta par poser dans tous les tableaux du peintre qui l'avait amené de Dijon. Ce peintre se nommait Vauxclerc, un nom oublié aujourd'hui, et qu'on a bien fait d'oublier. Vauxclerc était de cette mauvaise queue d'élèves de Boucher, qui ne voyaient pas au-delà du nez de leur maître ; bien que David commençât à faire colée et à ramener la rigidité des lignes, ceux-là en étaient encore aux frous frùm et aux frisselis dé la peinture.

La révolution vint sans que Cadamour s'en mêlât tout d'abord. Cependant, il quitta Vauxclerc, qui ne trouvait plus à occuper ses pinceaux, depuis que les paniers et les mouches s'étaient envolés. Cadamour alla hardiment trouver David.

— Citoyen peintre, lui dit-il, il parait que j*ai des bras, des jambes, un torse, ce qui manque à peu près à quatre-vingt-dix-neuf hommes sur cent. Si. tu veux employer ces bras, ces jambies, ce tor^e, ils sont à ton service.

— Es'tu patriote? dit David. — Je suis Italien. — D'où sors-tu avec tes babils de ci-devant? Je ne veux pas de marquis dans mes ateliers.

Cadamour raconta ses histoires de maître à danser, sa vie de Dijon et ses débuts de modèle chez Vauxcîerc.

David avait plus d'une fois fronc^le sourcil en entendant ces récils aristocratiques ; sa joue gauche augmentait en signe de mauvaise humeur. On sait que cette joue était beaucoup plus grosse que l'autre et donnait à croire, à ceux qui ignoraient cette difformité, qu'il partageait le faible des soldats pour la chique.

— Il ftiut expier ton aristocratisme. — Je serai patriote, s'écria Cadamour. — Bon, désabille-toi.

En deux minutes, Cadamour eut jeté bas ses vêtements de marquis.

— Ne bouge pas, dit David. Très-ieau ! tu ne t'es pas vanté, très-beau ! Fends-toi maintenant ?

Le modèle exécuta le commandement.

— Crie : La liberté ou la mort?

— La liberté ou la mort! cria Cadamour.

— C'est mou; mets -y plus d'enthousiasme, plus de feu. Tiens prends l'appuie-mains, ça te servira de glaive. Répète? Allons, tu dis mieux. Quand ta auras tout à fiait renoncé à tes souvenirs de ci-devant, tu iras bien. R'habille-toi.

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— Je ne veux plus de ces habits dé marquis, s'écria Cadamoup enthousiasmié, au feu les souvenirs du despotisme! je veux une carmagnole et un bbnnet de la liberté.

— Très-bien ! très-bien ! dit David. Tu poseras pour moi seul. Mes tableaux doivent concourir au triomphede là liberté, tu es digne d'y figurer.

Quelques temps après, Cadamour- apprit que Vauxclerc avait été guillotiné -,11 fut très-heureux de l'avoir quitté, et surtout d'être à l'abri, pour l'avenir, de fâcheuses affaires, le peintre David étant connu pour son dévouement^ à la république. Du reste, l'Italien était devenu très-sincèreraeht patriote, aussi sincèrement qu'il s'était fait modèle. Ce fut lui qui posa pour Léonidas dans le Pûw^a^^^ des Thermopyles, et pour Romulus dans Y Enlèvement des Sabines.

David était ravi d'avoir trouvé un pareil homme •, il était infatigable. ' ' ^

— Allons, repose- toi, lui disait-il.

— Non, citoyen-peintre ; il faut finir de dessiner, nous ne retrouverions pas si bien le mouvement.

Quelques peintres qui avaient vu Cadamour à l'atelier, et 'qui avaient admiré sa beauté de formes, lui firent des propositions avantageuses ; il refusa.

— Mon corps appartient au citoyen David, dit-il ; sur ses toiles je, suis sûr de vivre toujours.

Aussi le grand peintre, qui savait combien le modèle lui était attaché, jeta les yeux sur lui pour remplir un rôle important dans une fête que la Convention préparait. * ^

— Cadamour, lui diUl un jour, je connais tx)n patriotisme; j'ai à te donner une pose qui te répugnera sans doute, le despotisme. — A bas le despotisme, s'écria Cadamour. — Ce crite fait honneur, mais il ne s'agit pas de crier. Pose-moi le Despotisme.

Le modèle prit aussitôt une mine inquiète et menaçante, et ses membres tremblèrent.

— Tu n'y es pas , tu poses là le Despotisme sur le trône; je veux le despotisme terrassé. — Fon ! dit Ca damour en se jetant à terre et en joignant ses mains comme s'il suppliait. — Bravo ! coiflbien peux-tu rester dans cette position ? — Toute ma vie, dit le modèle exalté, si je peux contribuer à son anéantissement. — Oh ! le despotisme est enterré pour jamais ; mais tu n'auras à rester ainsi que six heures-, tu' seras enchaîné aux. pieds et aux mains. — Avec plaisir.

— r Je pense seulement que tu es trop beau pour figurei* le Despotisme; il paraîtrait trop séduisant, dit David.

— N'est-ce que cela, cit6yen5 regardez !

Cadamour contracta ses traits qui étaient très-mobiles

et se donna un air repoussant. David applaudit.

— Comment m'habillerai-je, citoyen?

— Tout nu; cependant, un bout de manteau royal suffira pour ne pas offusquer la décence.

Quelques jours après eut lieu la fête, dont David était l'ordonnateur. Cadamour se prépara ; oi\ retendit sur une planche- dans le costume convenu ; nu, enchaîné avec les oripaux royaux,jetés sur lui d'une main habile. A SOS pieds gisaient une couronne et un sceptre d'or

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brisés; au moment- de se mettre en marche, un nouveau personnage entra dans la salle. C'était la belle madame de M..., habillée en liberté. Une robe blanche trèscourte et très transparente protégeait d'une façon peu invisible son beau corps. Elle avait un bonnet phrygien sur la tête, et des sandales à ses petits pieds.

— Voilà le' Despotisme, lui dit David, en lui montrant Cadamour. Citoyenne, monte sur cette planche, là... et mets le pied sur sa poitrine; campe-toi hardiment, n'aie pas peur, le citoyen-modèle est solide. Et^ toi, Cadamour, ne bouge pas, surtout tâche de faire contraste par une.mine repoussante à la Liberté, la plus belle-des femmes.

Après ces. instructions, le cortège se mit en marche. Le pauvre Despotisme était dans la plus critique des situations; il fallait tout son patriotisme pour grimacer^, à une femme aussi séduisante, très-court vêtue, et dont le pied de poupée lui frôlait la poitrine. Pendant toute la cérémonie républicaine, il fut en proie, à une chaleur accablante, et son front était baigné de sueur.

Le lendemain, il «iépeigpiit d'un mot ses^ souffrances à David : '— Ah ! dit-il, les mystères de la Liberté !

Plus tard, dans sa vieillesse, il racontait ce souvenir comme un de ceux dont il avait toujours gardé la mé* moire.

— La princesse^de L. .. me revient aussi parfois dans la tête, disaitril. Je n'oserai décider quelle était la plus belle de la princesse ou de la Liberté, quoi que j'en puisse parlçr en savant. Je posais chez M. Girodet, en ce temps-là... La princesse de L... eut la fantaisie de

34â LES GRANDS HOMMES DU RUISSEAU.

servir de modèle pour un tableau d'Acys et de Galathée qu'elle avait vu commencé dans Tatelier de M. Girodet. Moi, je posais Acys. Depuis un mois, j'avais à tenir dans mes bras un mannequin qui ne se prêtait pas au mouvement... Le mannequin, voyez-vous, ne serxira jamais à rien qu'à arranger un bout de draperie. Que diable,' un morceau de carton n'est pas intelligent..: Il y a dqà tant de modèles qui sont des morceaux de carton. M. Girodet me dit : Tu vas poser avec la princesse, surtout pas un mot. Je lui réponds : Je serai discret comme un médecin... Enfin, la princesse vient; elle se déshabille, sans façon. .> J'étais pourtant bien accoutumé, j'ai vu dans ma vie plus de deux mille modèles de femmes... eh bien ! c'est égal, je rougissais presque, songez donc, une princesse... Poiir achever Thistoire, la princesse remplace le mannequin... C'était une grande femme rousse, les cheveux ondulés comme dans les tableaux du Titien, et qui avait un regard fier ; elle n avait pas l'air de songer seulement qu'elle s'appuyait sur moi ^ je devais lui brûler ktcou par mon soufle. Tout d'un coup je sens que je ne peu^ plus rester, je ne fais ni une ni deux, je me sauve.— Cadamour, me crie M. Girodet. Ah ! plus souvent. Plus de Cadamour, j'avais pris mes habits dans l'auti^e pièce et je me sauvais. . . J'ai bien juré de ne plus poser d'Acys de ma vie. Quand je revis M. Girodet, je lui racontai tout^ il en rit, le brave homme.

Ces beaux temps passèrent vite. Cadamour, vit disparaître David en exil, et Girodet qui mourut en 1824. II entra alors chez Gros, qui. le fit poser, dans plusieurs tableaux importants-, mais il n'était plus, comme jadis.

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le modèle chéri du maitre. Les juifs commencèrent à trouver le métier bon, et toutes les familles Juives pauvres faisaient irruption dans les ateliers en qualité de modèles.

Un jour, Vessé de cette concurrence , Cadamour signifia à Gros qu'il ne voulait pas poser en même temps que les juifs.

— Pourquoi ça? dit le célèbre peintre, qui se divertissait de ces petites jalousies.

— Ma religion me le défend, répondit Cadamour.

En même temps, il entra dans une sainte colère contre Géricault, qui avait une telle prédilection pour un nègre qu'il le plaçait dans tous ses tableaux.

— Ce n'est pas si beau -un nègre, disait-il.

— Mais que t'importe le nègre de Géricault ?

— Àh ! M. le baron, jamais M. David n'aurait mis un nègre, et pourtant c'était là un peintre...

En 1830, Cadamour était le doyen' des modèles. Lui seul avait connu les peintres de la République ; l'orgueil lui tourna un peu la tête, il fit imprimer des petits avis ainsi conçus : '

CADAMOUfi,

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